Sorti en août  2016 aux Editions Flammarion. 220 pages. Roman. Prix Renaudot 2016.

EN DEUX MOTS
Pas spécialement bien écrit mais drôle, impertinent et cocasse, Babylone atteste une fois encore que son auteure est « la spécialiste du dérapage ». Elle décrit avec justesse le caractère de ses personnages, sans doute grâce à une excellente maîtrise de la psychologie de nos contemporains. Ce qui peut rester de ce genre de lecture se niche dans l’inconscient avec le patrimoine de la connaissance de l’être humain : ses qualités, ses travers, ses réactions, bizarres ou généreuses. Un livre agréable à lire, sans plus.

L’auteure. Née en 1959 à Paris, d’un père ingénieur, originaire de Samarcande et d’une mère hongroise, violoniste, Yasmina Reza a étudié le théâtre et la sociologie à l’Université de Nanterre. Elle est d’ailleurs plus connue pour ses pièces de théâtre : Art (2009), Le dieu du carnage (2008), celle-ci ayant été adaptée au cinéma par Roman Polanski sous le titre Carnage en 2011), Comment vous racontez la partie (2011) que pour ses romans et ses récits : Une désolation, Nulle part, Heureux les heureux et L’Aube, le soir ou la nuit (2007) dans lequel elle relate la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy.
Les cinq premières lignes. Soit elles vous mettent l’eau à la bouche tout de suite, soit elles vous incitent à patienter un peu, soit elles vous font refermer le livre illico presto, sans attendre la page 99, c’est toujours du temps gagné. Attention, les apparences peuvent être trompeuses, même si certains auteurs ne déçoivent jamais tandis que d’autres vont decrescendo…

« Il est contre un mur, dans la rue. Debout en costume cravate. Il a les oreilles décollées, un regard effrayé, des cheveux courts et blancs. Il est maigre, les épaules étroites. Il tient bien visible une revue où on peut lire le mot Awake ».

 

L’histoire. Elisabeth et son mari, Pierre, tous deux jeunes sexagénaires, forment un couple aimant, qui dure et « presque » sans disputes. Elle est ingénieur Projets à l’Institut Pasteur, lui professeur de maths. A l’occasion d’une fête de printemps, sauterie organisée dans un moment d’optimisme, Elisabeth invite des amis : collègues du couple, famille proche, voisins, amis. Parmi ceux-ci, un couple de voisins, les Manoscrivi. Elisabeth entretient depuis trois ans des relations d’amitié (pure et dure) avec Jean-Lino, le mari, un « homme doux », qui parle en italien à son chat Eduardo parce que celui-ci ne comprend que cette langue. Italien d’origine juive, il travaille « dans l’électroménager ». Une amitié faite de vouvoiement, de bavardages, de confidences intimes (mais pas trop) et d’un petit café au bistrot du coin à l’occasion. Et surtout d’une pareille exécration de leur enfance respective – sujet récurrent dans l’histoire–, ce qui crée des liens et des sujets de discussions infinis… La femme de Jean-Lino, Lydie, est « thérapeute new age » et fait profiter qui veut de ses principes de vie bio-écologiques et de ses réflexions sur le mal-être animal, au grand dam de son mari blasé de les entendre. Son dernier engagement : faire signer une pétition contre le broyage des poussins mâles. A ses heures perdues, elle chante dans un cabaret de jazz.

Cette petite communauté d’intellos gauchisants-bourgeois et disparates se retrouve pour la fête, qui se déroule plutôt bien, dans une ambiance émaillée d’un ou deux excès de boissons et de « chamailleries » entre le couple Manoscrivi, pas de quoi fouetter un chat, jusqu’à une heure avancée. Les invités partis éméchés mais debout, Elisabeth et Pierre reviennent sur les aspects les plus marquants de la soirée avant d’aller se coucher. Sur le point de s’endormir, Elisabeth entend la sonnette de l’appartement. C’est Jean-Lino, qui dit avoir tué sa femme.

A partir de là, le roman bascule dans le policier. Pas un policier classique avec crime, enquête, arrestation et jugement. Mais une histoire – que je vous laisse découvrir – remplie d’atermoiements, de doutes et autres dérives grinçantes ou cocasses, toujours subtiles. Pour une fin à mon sens trop plan-plan, là c’est vous qui verrez.

Le style. Sortant de plusieurs livres – au moins – très bien écrits, j’ai d’abord été surprise par l’écriture de Yasmina Reza, dont j’avais lu, sans les apprécier plus que ça, deux pièces de théâtre dans le cadre des études de mon adolescent préféré. Surprise au point d’hésiter à continuer ma lecture. Ce qui peut passer au théâtre a du mal à se lire au long cours. Deux pages plus tard, j’étais installée dans l’histoire beaucoup plus salée que sucrée c’est vrai, et le style, toujours enlevé, ne me gênait plus du tout ; au contraire, je trouvais une certaine élégance derrière une familiarité affichée et la cocasserie du récit. L’alternance d’une langue familière et relevée riche en formules bien senties et de passages plutôt littéraires passe plutôt bien pour l’histoire, elle aussi « très » bariolée ! J’ai déploré  des longueurs dans certaines digressions et retours en arrière explicatifs, ainsi qu’une utilisation abusive et gênante du mot « on » comme sujet.

Mon avis sur le livre. Yasmina Reza est dramaturge et ce roman a souvent des allures de théâtre, avec beaucoup de références scéniques : mises en scène lors de la fête et des reconstitutions, dialogues fréquents (souvent cinglants), unité de lieu : l’immeuble. Cependant, les caractères des personnages, notamment Elisabeth et Jean-Lino, pour laquelle Yasmina Reza a de l’empathie, sont bien rendus et plus fouillés que ceux d’une pièce de théâtre. Ils sonnent juste malgré leur excentricité, leurs incertitudes, et nous nous attachons facilement à eux. Les autres personnages ne sont pas négligés pour autant, chacun apportant sa petite contribution au déroulement des événements et son grain de sel dans les conversations. Des personnes ordinaires.

La partie enquête policière sort des sentiers battus. Sorte de huit-clos, racontée à rebours, elle se déroule en grande partie sur place dans l’immeuble au cours de la nuit, et nous réserve quelques surprises, bien que le suspense ne soit pas le ressort principal du roman.

Au passage, l’auteure égratigne par le biais de son double provisoire Elisabeth nombre d’idées reçues, de formules toutes faites vides de sens et de « concepts creux ». Elle épingle le couple, les conventions sociales ; la difficulté de communiquer uniquement par les mots : « Le langage ne traduit que l’empêchement de s’exprimer. On le ressent plus ou moins en temps normal et on s’en arrange ».

Yasmina Reza dans ses pièces de théâtre, démontre comment le malentendu ridicule, le détail qui tue ou le grain de sable qui enraye l’engrenage peut détraquer tout un système, perturber une situation et occasionner des catastrophes irréversibles. Ainsi, la mort est présente dans les pages, n’oublions pas qu’un meurtre a été commis, avec, en sus, la brièveté vertigineuse du passage de la vie à la mort : « Nous ne sommes pas prévenus de l’irrémédiable. Aucune ombre furtive ne passe avec sa faux. Petite, j’étais fascinée par le squelette encapuchonné dont les contours noirs se détachaient sur une aura lunaire. J’en ai conservé l’idée d’un élément annonciateur, sous n’importe quelle forme. »

Mais surtout, le thème est récurrent dans la littérature, la vieillesse, cet état qui provoque « la démence de l’inquiétude et de l’anticipation qui attaque les vieux. Être stressé par l’hypothèse du problème. Ma mère sortait son ticket deux cents mètres avant l’arrêt du bus. Ça peut m’arriver de le faire. Il faut parer à toute éventualité, baliser le terrain ».

Des considérations qui bien souvent sonnent pour nous comme des avertisseurs. Il ne fait pas bon dépasser les cinquante ans, tous les personnages de Babylone le pensent et le disent. Surtout pour les femmes qui, là encore, ne sont pas les égales des hommes : « La femme doit être gaie. Contrairement à l’homme qui a droit au spleen et à la mélancolie. A partir d’un certain âge, une femme est condamnée à la bonne humeur. Quand tu fais la gueule à vingt ans, c’est sexy, quand tu la fais à soixante, c’est chiant ».


Pour finir, Babylone a bien failli finir dans la rubrique Tombés des mains (le Renaudot, quand même, Cathy !) mais je n’ai pas regretté d’aller au bout de sa lecture, les quelques longueurs rencontrées ayant été largement contrebalancées par les arguments psychologiques et sociétaux. Et parce que derrière le rire (souvent grinçant, toujours sarcastique), se cache un chagrin qui remonte à l’enfance et le sentiment de n’appartenir à aucun monde. D’être en exil. Le plus intéressant, selon moi, est la réflexion sur la solitude vécue dans l’enfance, vue comme une sorte d’exil « intérieur » (autre thème du roman), parce que l’enfance est le prélude de toute vie, pour ne pas dire son apprentissage : « Quand on grandit avec l’idée de n’avoir personne, on peut difficilement revenir en arrière. Même si quelqu’un vous prend la main et vous entoure, ça ne vous arrive pas vraiment. (…) N’avoir personne c’est n’avoir même pas soi-même. Quelqu’un qui vous aime vous délivre un certificat d’existence (ou de consistance). Quand on se sent seul, on ne peut pas exister sans une petite fable sociale ».