Sorti en août 2016 chez Actes Sud. Roman. 266 pages.

L’auteure. Valentine Goby est née en 1974 à Grasse. Après des séjours dans l’humanitaire en Asie, elle enseigne les lettres et le théâtre avant de se consacrer totalement à l’écriture : ateliers, conférences, littérature pour la jeunesse et romans pour adultes. Nombre de ses romans ont reçu une récompense. Son premier, Note sensible, date de 2002. Kinderzimmer, son dernier avant celui-ci, véritable coup de poing à l’humanité, a obtenu le Prix des Libraires 2014.

EN DEUX MOTS

Avec son empathie naturelle et sa plume majestueuse, Valentine Goby retrace dix ans de la vie de Mathilde et de sa famille, dont les parents sont atteints de tuberculose. Un livre sombre au sujet tabou mais où l’amour est omniprésent grâce à Mathilde qui nous entraîne vers la lumière, sa lumière. L’émotion nous submerge à chaque page et le documentaire est de qualité. Un livre nécessaire.

 

L’histoire. En 2012, Mathilde Blanc revient sur les lieux où se trouvait le sanatorium d’Aincourt, dont il ne reste que des ruines, cinquante ans jour pour jour après la mort de son père. Celui-ci y a fait plusieurs longs séjours. Ce pèlerinage est l’occasion pour elle de se remémorer ces dix années terribles.

« Ceux de La Roche-Guyon, Paul Blanc les a salués un par un, il connaît leur visage, leur prénom, ceux de leurs parents, de leurs enfants, de leurs frères et sœurs, comme les cinq cents noms et prénoms des habitants du village. Avec chacun d’eux il a une histoire. Le Balto est le centre de La Roche et Paul Blanc le centre du Balto. L’Amicale des pompiers, c’est lui, la fanfare, l’association de chasseurs, Paul fournit l’idée, trouve les finances, et offre les locaux, juste pour le plaisir».

La Roche-Guyon, petite ville de la couronne parisienne, au début des années cinquante, vit au rythme des fêtes données au Balto, le café central tenu par Paul Blanc et sa femme. Véritable boute-en-train, Paul Blanc organise des fêtes tous les samedis soir, où il fait danser toutes les petites gens du village au son de son harmonica. Odile, sa femme, n’a d’yeux que pour lui, elle le fera passer avant ses enfants quand il tombera malade. Mathilde est la seconde fille du couple. Pour son père, elle est le garçon qui remplace celui mort quelques années plus tôt à l’âge de deux mois. Il l’appelle « mon p’tit gars » et ne la considère pas comme une fille. Pendant toute son enfance, elle souffrira du manque d’amour et de considération de son père qui lui préfère Annie, son aînée, avec laquelle il danse le samedi. Elle se mettra en quatre pour attirer l’attention et les faveurs de Paulot, quitte à jouer les bravaches ou les garçons manqués, et pour trouver sa place au sein de sa famille, entre sa sœur aînée et Jacques, de cinq ans son cadet. En vain.

Mais le véritable drame de sa vie commence avec la maladie, la tuberculose. De son père d’abord, puis de sa mère. Annie a quinze ans, Mathilde neuf et Jacques quatre. Après le départ de Paulot pour le sanatorium d’Aincourt, la situation familiale décline très vite. Les parents n’ont pas souscrit d’assurance santé et les soins ruinent la famille en peu de temps. Au malheur familial, aux séparations successives s’ajoutent les problèmes d’argent, les déménagements de plus en plus miteux et, pour finir, le placement des deux derniers enfants dans des familles différentes, Annie partant à Paris pour se marier et être infirmière. Au fil des mois et des années, la situation ne fait qu’empirer. Un malheur en chasse et en entraîne un autre, Mathilde vit une tragédie durant dix ans.

Lorsqu’elle atteint l’âge de dix-huit ans, Mathilde se fait émanciper pour pouvoir demander la garde de Jacques qui vit très mal son placement. Jusqu’au bout elle se battra pour rapprocher les membres de sa famille et éviter sa dislocation complète. C’est dans cette vie gâchée que nous la suivons, témoins de ses galères quotidiennes : la faim, le jeûne plus souvent qu’à son tour, la solitude, la lutte pour les études et l’emploi, le soutien aux parents malades, la charge de son frère…

Le style. Le talent d’écriture de Valentine Goby n’est plus à démontrer. Ici encore, elle marie l’ombre du sujet à la lumière et à la dignité de son personnage. Elle nous offre une plume belle, majestueuse, prose empathique et poétique, pourtant faite de mots simples, forts – précis et techniques quand il s’agit de décrire la maladie et ses symptômes. Un style détaillé mais sans pathos, comme celui de Kinderzimmer. Prenant parfois le lecteur à témoin, elle l’incite à observer quelque chose de précis, par l’intermédiaire de la narratrice. Ce qui a pour effet de rendre le récit plus récent, plus actuel, donc plus marquant, et de ressentir la présence de Mathilde à nos côtés même si le récit n’est pas à la première personne… A noter aussi que l’utilisation du présent de l’indicatif apporte à l’histoire une certaine contemporanéité et une proximité plus grande entre Mathilde et nous. Certaines scènes sont très visuelles, décrivant des postures, des gestuelles importantes pour l’histoire : la danse notamment, extrêmement bien et joliment rendue, dont le rôle est très important. Symbole de liberté des âmes par la libération des corps, les personnages la pratiquent d’un bout à l’autre de l’histoire, d’abord sur la musique de Paulot au Balto, ensuite au dancing. Le pathos transparaît dans certaines pages mais ce n’est pas le style qui l’induit, en tout cas pas seulement. Plus que la volonté de l’auteure, c’est la personnalité de Mathilde, bouleversante dans certaines scènes, et la lourdeur de ce qu’elle vit depuis l’enfance.

 

Mon avis sur le livre. Kinderzimmer m’a marquée à jamais par la noirceur absolue de ce qu’il raconte, par l’empathie de l’auteure avec ses personnages, sa générosité et son grand humanisme. Et surtout, la quête souveraine de la plus infime raison d’espérer dans le noir le plus total, jusqu’à la trouver. Ici, le coup de poignard a été moins violent. Le sujet est lourd, mais pas autant que celui du précédent – c’est heureusement impossible. Valentine Goby le traite avec le même humanisme, la même empathie, la même compassion pour Mathilde et sa famille. Le rythme de la narration suit les états d’âme de Mathilde qui passe d’une gaieté primesautière enfantine à la gravité et au désespoir d’une enfant devenue adulte trop tôt.

Mathilde porte le livre à elle seule même si c’est l’histoire de toute sa famille qui figure dans les pages. Elle en est le pilier, celle qui « supporte » la famille depuis que les parents sont malades. Prête à tous les sacrifices, il n’y a rien qu’elle ne fasse pour garder la fratrie intacte. Elle nous apparaît lumineuse, poignante, naïve et responsable à la fois, tenace, enfant obligée d’être femme, mère et sœur-courage (de ses parents et de son frère). Mais fille, jamais. La famille est aimante et unie, mais par-dessus tout, c’est l’amour inconditionnel de Mathilde pour son père qui force l’émotion, un amour sans limites et sans conditions, un amour qui exclut même la jalousie. Un amour animal qui la fait tout supporter. Jusqu’au bout. Certains passages sont si émouvants qu’ils se lisent la gorge serrée et l’esprit révolté.
L’amour est omniprésent dans le livre. L’amour du couple, indestructible. L’amour filial et fraternel. Celui de Mathilde pour son père, pour sa famille et, envers et contre tout, pour la vie, à travers la danse et tous les petits plaisirs qu’elle peut lui apporter.

Un paquebot dans les arbres (le paquebot étant le bâtiment blanc du sanatorium d’Aincourt) est un livre qui exalte le corps humain. Le corps qui exulte quand il danse (la joie qu’apporte Mathieu à Mathilde quand ils dansent les samedis soir), le corps qui se déforme, qui se rebelle et capitule quand il souffre. Dans ce registre, si le sujet ne prête pas à l’optimisme, le roman a valeur de documentaire par ce qu’il nous apprend sur les dégâts de la tuberculose en France à une période pas si lointaine. Ainsi, les soins apportés aux tuberculeux, les sanatoriums (hôpitaux qui leur sont « réservés »), les souffrances physiques et psychologiques des malades, leur exclusion, leur isolement, leur ruine s’ils ne sont pas assurés. Les traitements inopérants et hors de prix. L’impuissance de la médecine. Et, comme ici, l’éclatement des familles.
Au-delà de l’histoire de Mathilde et de sa famille, Valentine Goby illustre son propos avec des informations médicales et sociales foisonnantes, toujours intéressantes, qui sont le signe d’un immense et sérieux travail de recherche. En tache de fond historique, un autre sujet tabou, la Guerre d’Algérie et ses souvenirs peu glorieux pour les Français.

 

Pour finir, j’aime beaucoup Valentine Goby même si (ou parce que ?) les sujets de ses romans sont particulièrement sombres et souvent tabous. Mais il est bon de se documenter sur tous les sujets, surtout quand c’est Valentine Goby qui nous parle. Femme engagée, à l’écoute minutieuse de l’humain, elle part à la quête dans ses romans de la moindre étincelle, la moindre lumière permettant d’éclairer la noirceur de ses histoires. Ici, la lumière, le soleil c’est Mathilde et l’amour qu’elle émet. Enfin, je me suis posé une question en refermant le livre : en a-t-on vraiment fini avec ces maladies qui isolent, ruinent et tuent les malades, qui paniquent et hantent les autres ? Trente ans après, le SIDA n’a-t-il pas pris le relais de la tuberculose ? En a-t-on fini aujourd’hui avec la tuberculose ? Je n’ai pas de réponses à ces questions, en tout cas pas de positives. Et vous ?

Maintenant, je vais me tourner vers les livres que Valentine Goby a écrits pour la jeunesse. J’y trouverai sûrement des sujets tout aussi intéressants mais plus apaisés…

LA TUBERCULOSE

La tuberculose − infection des poumons mais aussi d’autres organes – est appelée phtisie, consomption, peste blanche, jusqu’au 19ème siècle (1830) où le nom de tuberculose lui est donné. Au 18ème siècle, pas trop répandue, elle avait l’image d’une maladie romantique (eh oui !), souvent mise en scène dans des opéras ou en littérature (Chateaubriand, Alexandre Dumas, Victor Hugo et même Boris Vian plus récemment). Mais quand elle devint épidémique à partir de la fin du 18ème siècle, d’abord en Angleterre en raison de l’industrialisation et de ses conséquences sur les conditions de vie, d’hygiène et de travail, elle fut très vite considérée comme un fléau, symbole de contagion, d’incurabilité, de mort, « réservé » aux classes travailleuses pauvres. Les bacilles et leurs porteurs ont perdu leur « charme » romantique… Dans le roman de Valentine Goby, l’histoire se déroule pendant les Trente Glorieuses, ces trente années de l’après-guerre synonymes pourtant de plein emploi, de santé pour tous avec la Sécurité sociale et la pénicilline. Mais certaines professions non salariées échappaient à la couverture sociale, dont celle de cafetier. Et certaines personnes étaient imprévoyantes ou pensaient que ça n’arrive qu’aux autres, dont les parents Blanc.