Sorti en mars 2016 aux Editions de la Différence, Collection Littérature étrangère. 79 pages. Théâtre (monologue). Traduit du néerlandais (Belgique) par Alain van Crugten.

En deux mots Qu’y-a-t-il de pire pour une mère que la mort d’un enfant ? Que cet enfant se tue ? Qu’il se tue en tuant des victimes ? Et quand cela arrive, peut-elle toujours l’aimer ? Doit-elle se sentir coupable, responsable ou complice involontaire de ce qu’il a fait ? Aurait-elle pu voir venir le drame ? Ces terribles questions, une femme est obligée de se les poser et d’essayer d’y répondre. Elle le fait en toute franchise et en toute violence. Ce livre est une véritable claque.

L’auteur. Né en 1958 à Saint-Nicolas, Tom Lanoye est un écrivain flamand d’expression néerlandaise, très populaire en Flandre. Il vit et travaille entre Anvers et Le Cap. Artiste prolixe polyvalent, il écrit des romans, mais aussi des poèmes, des nouvelles et des pièces de théâtre. Très engagé et révolté par tout ce qu’il observe en Flandre et ailleurs (écologie, cause des homosexuels, montée de l’intégrisme religieux…), il utilise la littérature pour faire entendre une voix différente. Parmi ses romans traduits en français, le premier est La langue de ma mère (La Différence, 2011) puis chez le même éditeur entre 2013 et 2015 : Forteresse Europe, Les Boîtes en carton, Tombé du ciel, Troisièmes noces et Esclaves heureux, tous traduits par Alain van Crugten. D’autres éditeurs, notamment Actes Sud pour Sang et roses, ont publié certaines de ses œuvres. C’est pour ma part le premier que je lis. Mais pas le dernier.
L’histoire. La plus terrible qui puisse arriver à une mère. Perdre son enfant. Mais pas seulement car son fils meurt en faisant des morts, près de deux cents, dont de jeunes et nombreux enfants. C’est un djihadiste kamikaze qui commet un attentat au gaz.
Une femme, que l’on sent usée, entre seule en scène, prend la parole et s’adresse au public. Par petites touches, elle revient sur sa vie avec son fils en des retours arrière chronologiques : l’abandon du père dès la grossesse, l’enfance plutôt facile bien qu’en milieu défavorisé, l’adolescence, rebelle et plus difficile, dans les rues rectilignes entre les cages à lapins de notre quartier. Enfin, la découverte finale alors qu’il est trop tard. Tout au long de son monologue, elle raconte le passé pour tenter d’éclairer le présent mais elle n’y parvient pas. Car son fils, avant d’être le monstre qui s’est fait exploser, fut un enfant puis un jeune ni meilleur ni pire que les autres.
Elle nous livre droit dans les yeux, dans une sorte de défi permanent, ce qu’elle croit être sa vérité.
Le style. Merveilleusement écrit et tout aussi bien traduit, Gaz, plaidoyer d’une mère damnée est un long monologue théâtral. Cependant le style, même s’il est fait de phrases et de chapitres courts et basé sur l’oralité, n’est pas «parlé» comme au théâtre mais au contraire littéraire, très «écrit», y compris dans la présentation de la scène où va se dérouler la pièce, habituellement bâclée en quelques phrases télégraphiques. Bien évidemment, cette écriture quasi romanesque est aussi due au fait qu’il n’y a pas de dialogues (même si je suis prête à parier que Tom Lanoye écrit toujours aussi juste et aussi beau). Pièce d’autant plus réussie que l’écriture est faite à l’économie, les phrases écrites à mots justes, concis, presque comptés. Pas un mot de trop, pas un mot manquant. Alors que les sentiments nombreux et contradictoires (elle utilise souvent des formules contrastées, disant une vérité et son contraire) par lesquels passe la femme sont rendus avec une grande précision de ton : la colère, la stupéfaction, le chagrin, l’amour, la solitude, le désespoir…
Mon avis sur le livre. J’ai véritablement reçu un coup au cœur. Le livre est d’une grande puissance et d’une grande violence. D’une violence qui fait mal. Cette violence est partout, dans l’acte commis, dans la douleur et la rage de la mère, abandonnée et «damnée» par son fils, son seul parent. Pour ma part, je l’ai aussi trouvé à la fois courageux et original. Courageux parce qu’il prend le contrepied de tout ce que l’on a l’habitude de lire et d’entendre sur les victimes du terrorisme. Ici, ce ne sont pas les victimes ou leurs familles qui témoignent, mais la mère du terroriste  − elle aussi victime (in)directe de l’acte commis par son fils. Original pour la même raison : le point de vue est celui de la mère. Qualités d’autant plus méritoires que le sujet est d’une sensibilité brûlante et très «casse-gueule». C’est cela qui en fait un livre utile, indispensable même, quand on s’intéresse aux événements tragiques d’aujourd’hui…
Notons cependant un détail qui pourrait presque sembler prémonitoire : le livre a été traduit en français en février 2016, juste avant les attentats de Bruxelles…
En post-face il nous est dit que Gaz, plaidoyer d’une mère damnée a été écrit sur commande, en référence à la première utilisation du gaz comme arme de guerre à Tielt, en Flandre occidentale, en avril 1915. La première de la pièce, interprétée par Viviane de Muynck, a eu lieu exactement cent ans après cette date. Un «hommage» désespéré et désespérant.
Et le fait que la commémoration d’un fait de guerre commis au gaz datant de cent ans passe par un acte de terrorisme (fictionnel) d’aujourd’hui utilisant le même explosif nous donne à réfléchir sur l’évolution de l’humanité…
Au final, ce «tout petit» livre est immense. Chaque page, chaque phrase, chaque mot presque sonnent juste et pourraient être relevés. J’ai rarement vu autant de vérités tenir en si peu de pages. Pour preuve les suivantes qui, bien que représentatives de tout le livre, n’en sont pas exhaustives pour autant.
Page 18 : Les jeunes de mon temps, ils étaient nourris des connaissances d’un plus âgé. De quelqu’un qui s’était forgé sa propre expérience au fil du temps, avec les choses qu’il avait vécues. Et maintenant ? Un morveux de dix ans doit expliquer aux plus de quarante ans comment fonctionne leur smartphone. (…) Le conflit des générations, ce n’est déjà pas facile, Internet en a fait une guerre nucléaire».
Et surtout, cette terrible phrase au début du livre qui pose l’insupportable question pour une mère : si j’avais su à quoi m’en tenir sur lui, l’aurais-je «voulu», l’aurais-je «gardé» ? Et une autre en filigrane : un enfant ne naît pas terroriste, il le devient ; peut-on le prévoir, quand il ressemble à n’importe quel autre jeune ? La mère damnée nous le demande : Tout en lui m’émouvait et me bouleversait. J’aurais pu le manger. Peut-être que j’aurais dû le faire.Vraiment. Une mère flambant neuve qui dévore sa progéniture à titre préventif. Par amour et par compassion pour lui. Par désespoir anticipé pour elle-même.
Plus loin : Moi, je n’ai fait que le mettre au monde. Est-ce que je le referais ? Le mettre au monde ? Sachant ce que je sais. Je n’en sais rien.
Cet enfant, le monstre qu’il est devenu, nous ne connaîtrons pas son nom, car elle est incapable elle-même de le prononcer depuis l’attentat. Elle dit juste, et ça nous fait mal : Mon enfant. Mon étranger si familier.