Sorti en janvier 2016 chez Christian Bourgois. 384 pages. Second roman. Traduit du néerlandais par Danielle Losman.

L’auteur. Toine Heijmans, né en 1969 aux Pays-Bas, est journaliste de profession. En mer, son premier roman, a obtenu le Prix Médicis Etranger 2013.

 

EN DEUX MOTS

Au Pays-Bas – ce pourrait être n’importe où en Europe – les demandeurs d’asile qui n’ont pas réussi à se faire régulariser sont expulsés dans leur pays d’origine. Pristina est l’histoire d’une jeune Kosovare, racontée avec une plume romanesque et légère. Mais pas avec légèreté. Les personnages sont attachants, le suspense présent et le point de vue humain…

Les cinq premières lignes installent d’emblée le mystère : Tout le monde sait qui est l’homme qui descend du bateau, et ce qu’il vient faire sur l’île. Un homme en costume, un homme seul – on ne voit pas ça souvent et surtout pas en cette saison, alors que les baigneurs sont rentrés chez eux et que le bateau ne transporte plus…

L’histoire. Albert Drilling, homme sans attaches et histoire personnelles, est un fonctionnaire néerlandais itinérant, « chargé de mission en chef de Taskforce Rapatriement », seul et unique employé de ce service. Méthodique, consciencieux, zélé même, et propre de sa personne. Un brin étriqué, limite maniaque, il est vrai. Fort de vingt ans d’expérience dans les différents services d’immigration : camps, administrations, ministère… il est chargé par son ministre de tutelle de mener à bien, sans heurts et surtout sans publicité, le retour des migrants expulsés dans leur pays d’origine (si et quand toutes les procédures légales pour rester ont échoué). Albert est entièrement convaincu d’agir pour le bien de chacun : il protège son ministre de toute critique et permet aux migrants de retourner chez eux dignement et avec de quoi commencer une nouvelle vie. Pour ce faire, il a une méthode : les amener à comprendre que leur vie serait bien meilleure dans leur pays (duquel tout danger a disparu !) et les amener en plusieurs « entretiens de retour » à un départ quasi volontaire ! Son taux de réussite est de 100 % : 134 cas traités, 134 retours au pays, sans vagues. Sa cent trente-cinquième mission consiste à expulser Cira Dosta (alias Irin Past) d’une petite île néerlandaise, si petite qu’elle n’est pas nommée, pas plus que ses habitants que l’auteur appelle simplement les « îliens ».
Parfaitement sûr de lui en arrivant sur l’île, il ne tardera pas à comprendre que cette affaire-là sera moins aisée que les autres. Les îliens et en particulier le bourgmestre, Héro Zeelen (le premier timonier du ferry) et Bengt Stoker, entrepreneur local, ne l’entendent pas de cette oreille et n’ont pas l’intention de laisser expulser leur protégée-amie. Ils lui opposent une résistance fourbe, silencieuse et insidieuse, qu’il n’a pas l’habitude de gérer. Présente sur l’île depuis plusieurs années, Irin a fui son pays à l’âge de six ans avec son père et a « résidé » dans une douzaine de centres avant d’y atterrir. Parfaitement intégrée, elle parle le néerlandais sans accent, exerce un travail régulier dans un hôtel et a su se faire aimer et apprécier de tous les îliens. Mais son passé et celui de sa famille, trouble, semble poser un problème aux autorités. D’autant que, figurant sur la liste des passagers embarqués sur le ferry quelques mois plus tôt, au moment du débarquement elle n’était plus présente parmi les quelque trois cents autres migrants expulsés. Cette mission sera la plus difficile de la carrière d’Albert, elle remettra en cause toutes ses certitudes et bousculera son assurance et sa maîtrise parfaite, l’obligera à enquêter dans plusieurs pays à la recherche du passé d’Irin. Les enquêtes, les fausses pistes et les rebondissements nous emmènent en même temps que lui jusqu’au final inattendu (dans sa forme).

 

L’écriture se distingue par sa spontanéité et sa maîtrise. De temps à autre, l’auteur marque un arrêt dans l’action et la réflexion pour nous proposer quelques descriptions de l’île : la végétation en hiver, le village resserré sur lui-même, les plages, et des autres pays « visités » : l’Egypte et le Kosovo (Pristina). Le sujet, plus « sérieux », plus grave que celui d’En mer, privilégie la réflexion sociopolitique, mais l’auteur nous ménage des passages où l’intrigue avance dans l’action et d’autres qui relatent les relations humaines. L’écriture, le rythme et le ton s’adaptent idéalement à ces changements de registre narratif. L’humour n’est pas absent, quand il s’agit du personnage d’Albert qui frôle parfois la caricature, le cocasse dans son comportement. L’ensemble est agréable à lire.

La construction, un peu anachronique parfois, peut pendant un temps gêner la lecture mais cela ne fait que maintenir le suspense puisque tout finit par s’éclairer. Quelque chose se passe, que l’on ne comprend pas tout à fait, que l’on a du mal à situer dans le temps ; et, au chapitre suivant (ou à celui d’après), tout devient transparent pour le lecteur… Ouf ! Une belle maîtrise du récit là aussi.

Mon avis sur le livre. Dans le monde de l’édition, les règles ne sont pas toujours tendres, et le primoromancier est attendu au tournant pour son second roman, surtout si le premier a connu un succès détonant. L’auteur se doit de « faire mieux ». Est-ce toujours possible ? Non, bien sûr que non. C’est pour cela qu’il ne faut pas « juger » un romancier sur un seul roman, ni sur deux. Plutôt sur trois, au moins… Avis tout personnel bien sûr…

Dans le cas de Pristina, le « pari » est gagné haut la main. Aussi bien écrit que le premier, ce second roman est plus riche, plus engagé. Plus abouti aussi. Le changement de registre est profitable à l’auteur. Si En mer est un très bon thriller sur fond de harcèlement professionnel et de mal-être au travail, Pristina, toujours du domaine de l’intrigue à suspense, explore un sujet socio-politique d’actualité : les centres (ici néerlandais) de « résidence » pour les demandeurs d’asile en attente de régularisation. Les « étrangers enracinés » comme dit une haute fonctionnaire pendant une réunion.

Pristina vaut surtout pour le regard humain que l’auteur, par l’intermédiaire de ses personnages principaux et de tous les habitants de l’île, porte sur les demandeurs d’asile arrivés chez eux. D’abord réticents, méfiants, grâce au comportement sociable d’Irin, les barrières vont tomber, les échanges interculturels se faire et une cohabitation pacifique participative va remplacer la défiance initiale. Les îliens vont finalement considérer les étrangers arrachés à leurs racines comme des personnes égales à eux-mêmes, pouvant apporter autant que recevoir dans leur vie et leur travail de tous les jours, et comprendre qu’accepter leur venue est profitable à tous… Et ça, ça fait plaisir à lire. A choisir entre l’acceptation de l’autre ou son rejet, Toine Heymans qui sait de quoi il parle pour avoir fait de nombreux reportages dans les pays concernés, et ses personnages choisissent l’acceptation. Nous aussi. Pour ça et pour le reste, ce roman qui sait prendre des allures de reportage quand il le faut, malgré ses quelques « petites longueurs » mais rien n’est parfait, est un coup de cœur.
Les personnages, dont la psychologie n’est pas toujours creusée à l’extrême, qu’importe, sont suffisamment attachants pour nous émouvoir et nous faire sourire. Irin et ses trois protecteurs en tête. Et y compris Albert le fonctionnaire zélé qui, à mesure de son enquête et de ses entretiens, s’humanise au contact des autres personnages. Parmi les personnages secondaires, l’inventeur de faux noms et de faux passés qui permet aux migrants de se fondre au mieux dans la masse, est particulièrement savoureux.

On le voit, beaucoup de questions sont ici posées sur l’immigration en général et les migrants en particulier, notamment sur la place qu’ils peuvent (espérer) avoir dans un pays d’accueil. L’auteur est journaliste, ce qui lui permet, en utilisant les ficelles de son métier, de nous proposer des sujets de réflexion inscrits dans une œuvre romanesque purement fictive. Une façon intéressante de présenter les choses. Et sans jamais faire la morale…

Un seul extrait, tiré d’un dialogue entre Irin et Albert lors de « l’entretien de retour », qui s’est déroulé dans une scène tragi-comique :
« – Il ne s’agit pas de toi en tant qu’individu, dit-il, et tu le sais très bien. (…) Ce sont les règles. Tout illégal aux Pays-Bas doit partir. Je ne peux…
– Je hais ce mot, crie-t-elle soudain. Voudrais-tu ne plus jamais le prononcer ? Je-hais-ce-mot ! Regarde-moi ! Je suis une illégale, Albert ? J’ai l’air d’une illégale ? Mes yeux sont différents de ceux d’une personne ordinaire ?  Mon nez ? Mes oreilles ? Qu’est-ce qui me rend inférieure, Albert ? Parce que toi, par hasard, tu es né où… où… ».

Né quelque part, c’est bien ça, c’est bien là le problème, comme dans la chanson de Maxime Le Forestier. Dont voici quelques phrases.

On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille

On choisit pas non plus les trottoirs de Manille

De Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher

Être né quelque part

Pour celui qui est né c’est toujours un hasard. (…)

Est-ce que les gens naissent

Égaux en droits

A l’endroit où ils naissent

Que les gens naissent

Pareils ou pas

C’était quand déjà ? En 1988. Oh…
Alors oui, pour finir, il faut que des écrivains de tous poils rédigent des pages comme celles-ci et que nous, lecteurs de tous poils, les lisions. Pour ma part, j’attends avec impatience le troisième roman de Toine Heymans, persuadée qu’il sera meilleur encore.