Sorti en août 2016 aux Editions du Seuil. 316 pages. Roman  policier. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Loubat-Delranc.

 

EN DEUX MOTS

Sur fond de conflits raciaux larvés, un suspense savamment entretenu et distillé au goutte-à-goutte, une tension palpable à chaque page, une fin proprement inouïe et une écriture impeccable. Un livre noir inlâchable qui se lit d’une traite !

L’auteur. Thomas Cook, né en 1947 en Alabama (Etats-Unis), a étudié l’histoire avant de l’enseigner. Il sera plus tard secrétaire de rédaction au magazine Atlanta et finira par se consacrer totalement à l’écriture de romans policiers. Il est l’auteur d’une vingtaine de romans noirs parmi lesquels La mémoire assassine (2012) et Au lieu-dit Noir-Etang (2012), récompensé par un Edgar Award. Ses romans, dont les personnages sont souvent enseignants, lycéens ou étudiants, ont tous connu un beau succès d’estime auprès de ses lecteurs et dans la presse.Les cinq premières lignes.

Les cinq premières lignes

Voici le récit le plus tragique qu’il m’ait été donné d’entendre. Toute ma vie, je me suis évertué à le garder pour moi. Il recèle des nuages gris, une pluie battante et, dans mon souvenir, je la revois, si jeune, courant sur le sol détrempé. Pourtant, dans la réalité, il faisait soleil ce jour-là et les lianes de la vigne kudzu qui ligotaient ses chevilles étaient charnues et vertes au bout d’un rejeton printanier.

L’essentiel de l’histoire, qui nous est racontée en 1992 par Ben Wade, à la fois narrateur et personnage principal, se déroule en 1962, à Choctaw. Berceau des Confédérés, Choctaw est une petite ville d’Alabama, état du Sud-Est des Etats-Unis, ancienne terre des Alabamas (une tribu Creeks), qui fut « français » de 1702 à 1763 et haut-lieu de l’esclavagisme, avec le Mississipi voisin après 1815, puis de la ségrégation après l’abolition de l’esclavage en 1865. Le conformisme et le quant-à-soi y sont toujours de mise plus de cent ans après. Les Noirs qui y vivent encore sont aujourd’hui « invisibles », cantonnés à la périphérie des villes.

Trente ans après les faits, Ben Wade, maintenant médecin de campagne marié et père d’une adolescente revient sur la mort de Kelli Troy qui a bouleversé sa vie et l’obsède toujours autant. Son meilleur ami Luke, persuadé qu’il en sait plus que ce qu’il a bien voulu dire, lui pose des questions précises qui sèment l’angoisse et le remords chez le narrateur et le doute chez le lecteur. Ben se livre petit à petit en une succession d’avancées-reculées qui installe une tension forte dans le récit.

En 1961, tous deux sont élèves du lycée de Choctaw. Kelli Troy, une élève nouvelle jolie comme un cœur, arrive de Baltimore avec sa mère mais pas de père. Bien que très effacée, elle attire tous les regards et Ben en tombe tout de suite très amoureux. Il n’ose pas lui déclarer sa flamme et leurs rapports restent ceux d’une belle et forte amitié, d’un amour platonique. Tous deux sont chargés de faire le journal mensuel du lycée, le Wildcat, ce qui donne lieu à des rencontres de travail longues et répétées… Intéressée par l’Histoire de son pays et l’Histoire locale, et peinée par le sort réservé aux minorités noires – après que le sort des Amérindiens eût été réglé – Kelli entreprend, par le biais du journal, de faire connaître certains faits graves qui se sont déroulés à Chocsaw. Pour cela, elle entreprend des recherches, notamment sur le mont Crève-Cœur, le pic montagneux de la ville, où elle est justement retrouvée morte, une plaie à la tête, à la fin de l’année scolaire. Un jeune homme, Lyle Gates, alcoolique et réputé violent, est arrêté, jugé et condamné. Mais tout le monde ne voit pas en lui le vrai coupable. Le lecteur non plus.

Ne comptez pas sur moi pour vous en dire davantage. Le reste, il faut le lire vous-même et je peux vous garantir que vous rentrerez dans vos frais ! Et que plus d’une fois vous changerez d’avis sur l’auteur du meurtre, jusqu’à la dernière page ou presque, qui va bel et bien vous renverser.

L’écriture, de facture assez classique, élégante même, colle parfaitement au rythme de l’histoire, fait de retours en arrière nombreux et inopinés. Le lecteur, à de rares exceptions près, n’est pas perdu dans le temps. Un peu de confusion dans la chronologie, peut-être, à la fin, mais vu le contexte, c’est normal !

Mon avis sur le livre. Sur la quatrième de couverture il est écrit « Une évocation obsédante qui gagne en puissance et en résonance avec chaque revirement de son intrigue en spirale ». Et tout ce que je pourrais dire sur l’avancée de l’histoire ne serait que paraphrase de la définition de la spirale, dans deux de ses sens : Courbe plane qui s’éloigne de plus en plus de son centre à mesure qu’elle tourne autour de ce centre (sens 1) et Evolution rapide et incontrôlable d’un phénomène (sens 2). Car on est aussi bien dans un suspense savamment maîtrisé et entretenu par l’auteur avec des tours et des détours autour du fait central, la mort de Kelli (sens 1), que dans une spirale infernale (sens 2).

Thomas H. Cook a l’art et la manière d’inviter le passé dans le présent, voire d’expliquer celui-ci par le premier. Par des scènes historiques, par des petites phrases reprenant des faits, des secrets ou des questions posées au narrateur, dont la réponse nous est donnée peu après. Ou non. Ou bien plus tard. Ou incomplète puis complétée. De quoi nous faire trépigner. Le passé et le présent sont parfaitement entremêlés. Une petite phrase en appelle une autre mais la réponse apportée par la seconde à la première n’est pas forcément bonne ou définitive, loin de là. Avec beaucoup d’habileté, faisant mine de nous donner des réponses dignes de faire avancer l’intrigue à grands pas, il nous livre des indices bien maigres qui nous amènent lentement jusqu’au final. Le suspense avance à pas comptés, nos nerfs en sont prisonniers.

L’auteur n’oublie pas ses personnages, pour lesquels il éprouve de l’empathie, voire de la compassion. Kelli bien sûr, mais aussi tous les autres, adolescents liés au drame de loin ou de près et dont le destin est souvent tout aussi douloureux. Il scrute à la loupe les dires et les comportements des habitants de cette petite ville anciennement sudiste, mais aussi microcosme de la société tout entière, sans porter de véritable jugement. Ses romans sont plus souvent des romans noirs socio-politiques que des policiers purs et durs. Ils sont ancrés dans une réalité historique, géographique et sociologique qu’il réussit à nous dépeindre de façon visuelle. La fin, totalement hallucinante et presque irrationnelle, en est la preuve.

Pour finir, j’adresse une supplique à deux genoux aux lecteurs qui l’ont lu ou s’apprêtent à le faire : celle de m’expliquer la fin. Je voudrais être sûre de l’avoir bien comprise. Car là, vraiment, nul ne peut s’y attendre ! C’est juste pour cette « frustration » de dernière minute que je ne mets pas ce livre dans mes coups de cœur même s’il le mérite amplement pour sa belle écriture, son suspense incroyable et l’empathie de l’auteur pour le genre humain. Bien sûr, je promets d’en lire un autre dans les semaines ou les mois qui viennent, ils ne manquent pas dans mes étagères et dans mes PAL…