Sorti en janvier 2017 aux Editions de Minuit. 174 pages. Roman.

L’auteur. Né en 1973 à Brest, Tanguy Viel fait ses études à Tours avant d’y effectuer son service en tant qu’objecteur de conscience. Il publie son premier roman, Black Note, à 25 ans et en écrira six autres avant celui-ci, dont Paris-Brest en 2009, qui a bénéficié d’un très grand succès et concouru pour de nombreux prix littéraires et La disparition de Jim Sullivan, chroniqué dans ce blog.

EN DEUX MOTS

Poussé à bout, un employé des chantiers navals commet l’irréparable. Arrêté, il explique les raisons de son crime. Est-il défendable ? Mi-figue mi-raisin, cette histoire familiale, socialo-politique est toujours d’actualité et sa densité humaine a de quoi surprendre.

Les cinq premières lignes. « Sur aucune mer du monde, même aussi près d’une côte, un homme n’aime se retrouver dans l’eau tout habillé – la surprise que c’est pour le corps de changer subitement d’élément, quand l’instant d’avant le même homme aussi bien bavardait sur le… ».

L’histoire. Dans un bateau, Martial Kermeur regarde sans rien faire un homme se noyer. Cet homme, le propriétaire du bateau, c’est lui qui l’a jeté à l’eau au large de la rade de Brest. Ni moins ni plus. Il s’agit d’Antoine Laredec, promoteur immobilier totalement véreux. De retour chez lui, Martial Kermeur attend la police, qui ne tarde pas à venir l’arrêter. Il comparaît devant le juge et revient sur les événements qui ont précédé son crime. Le plus simplement du monde, sans regrets apparents, il donne son « explication ». En essayant de comprendre lui-même

Employé aux chantiers navals de Brest, Martial Kermeur, la cinquantaine, est divorcé depuis peu et vit avec son fils de neuf ans, Erwan. Quand l’arsenal se « désaffecte », il est licencié à son tour avec des centaines d’autres employés. Ses indemnités s’élèvent à cinq cents mille francs, il espère grâce à elles pouvoir s’en sortir quand même. Et s’acheter le bateau de ses rêves.

Aussi, quand arrive, sans qu’on l’ait vu « arriver » justement, mais bien comme « on l’a plutôt vu pousser tel un champignon au pied d’un arbre » – autrement dit un parasite –  Antoine Laredec, promoteur immobilier, des projets plein la tête et des paroles plein la bouche, ses promesses d’un eldorado touristique – une station balnéaire cinq étoiles luxe, véritable Saint-Tropez du grand Ouest – ont tôt fait de convaincre les plus réticents d’investir dans le projet. Et, comme des anciens collègues mais sans le dire à personne, Antoine investit tout son argent, jusqu’au dernier centime.

Mais le complexe ne sortira jamais de terre et le rêve se transformera en cauchemar. Jusqu’au bout, des années durant, le promoteur cynique et manipulateur continuera d’entretenir le mythe du placement immobilier et les espérances de ceux qui lui ont confié, ou plus justement « donné », toutes leurs économies. Jusqu’à ce que la fin de l’histoire rejoigne son commencement en un dénouement inattendu et surprenant dans les deux dernières pages.

 

Le style. L’écriture est simple mais détaillée, directe puisque le narrateur s’adresse d’un bout à l’autre du roman au juge assis en face de lui. Avec un suspense induit par les interrogations que le narrateur, pendant sa longue confession-plaidoirie, fait au juge et au lecteur – ainsi qu’à lui-même d’ailleurs comme s’il était le premier à vouloir comprendre le long cheminement des faits qui l’ont conduit au meurtre. L’humour (noir, c’est souvent vrai) est omniprésent, qui adoucit à peine la dureté de ce qu’il raconte. Et de beaux mots pour dépeindre une région, qu’il aime énormément, qui permettent au lecteur d’alléger l’attente du verdict final et de lui faire imaginer d’autres lieux que le huis clos du bureau du juge. A noter une grande maîtrise de la syntaxe et de l’équilibre de la phrase par la ponctuation car certaines phrases s’étalent sur une page et plus sans pour autant que la lecture en soit alourdie. La construction est simple et parfaitement tenue : le meurtre, sur quelques pages, puis un long retour arrière pour tout ce qui l’a précédé.

Mon avis sur le livre. J’aime assez Tanguy Viel, sa fantaisie, la légèreté – apparente –  de ses romans, son écriture agréable et ses histoires toujours différentes. C’est peut-être pour cette raison que son dernier roman (son septième) est le premier que je lis de la rentrée 2017.

Le personnage principal est un anti-héros, un perdant. Pourtant je m’y suis attachée. Peu gâté par la vie, délaissé par la chance (l’anecdote du billet de Loto est sans doute exagérée, à nous d’y croire ou non), il n’est pas combatif et semble se contenter, plutôt heureux, de son petit quotidien. Quand il perdra sa femme puis son travail, il fera le gros dos pour laisser passer la vague, jouant ce qu’il croit être la facilité. Mais il est honnête envers lui-même, il ne se jette pas de fleurs, ne met pas les autres en cause (pas même son épouse partie), ni ne s’apitoie sur son sort. Il en veut à celui qui a fini de ruiner sa vie, point. Oui, mais qui ne le ferait ? Et son attitude chez le juge nous le rend sympathique :  modeste, objectif, jamais agressif, mais toujours sombre et désabusé. J’ai éprouvé pour lui une empathie réelle et profonde même si par moments j’ai pu le trouver mou et défaitiste.

Petite note amusante. Tanguy Viel est passionné de culture et de littérature américaine. Il a d’ailleurs (fort bien) écrit un livre « à l’américaine » : La disparition de Jim Sullivan. Au-delà du simple « fait divers », de la banale enquête, ce roman aborde d’importants et actuels sujets sociétaux : la désindustrialisation et ses conséquences économiques et sociales sur les habitants des régions concernées, ici le Finistère (le « Far West » français peut-être pour l’auteur qui en est originaire et localise ses romans), à l’époque où il était le berceau d’un socialisme florissant, mais l’histoire pourrait se dérouler aussi bien aujourd’hui dans le Nord sinistré de la France sous emprise droitiste.

Article 253 du Code pénal est aussi un livre sur les liens familiaux qui se font, se défont, se délitent, et sur la solitude qui en découle. Puis surtout sur la difficulté, voire l’impossibilité du dialogue entre un père et son fils, qui peuvent conduire au mépris, à la séparation ou pire quand les bases de ce dialogue n’ont pas été bien posées à l’origine, qu’il est trop tard pour revenir en arrière et qu’alors les règles de la transmission paternelle sont elles aussi faussées. C’est ce que nous lisons et « apprécions » page 92 : « Maintenant je demande : est-ce que le silence c’est comme l’obscurité ? Un trop bon climat pour les champignons et les mauvaises pensées ? Maintenant c’est sûr que je dirais volontiers ça, que les vraies plantes et les fleurs, elles s’épanouissent en plein jour, et qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner. Maintenant je le sais, Monsieur le juge, je sais comment on transmet tant de mauvaises choses à un fils, si sous l’absence de phrases il y a toujours tant d’air chargé qui va de l’un vers l’autre, selon cette porosité des choses qui circulent dans une cuisine le soir quand on dîne l’un en face de l’autre et que peut-être, dans la trame des jours qui s’enchaînent, tous ces repas où il m’a raconté sa journée de collège et le métier qu’il voudrait faire plus tard, tous ces soirs où je ne l’écoutais pas vraiment, cela, croyez-moi, ça travaille comme une nappe phréatique qui hésiterait à trouver sa résurgence. Et vous, père en forme de rocher absent, ce n’est pas la peine d’essayer de mentir, ce n’est pas la peine de dire « si, bien sûr, je t’écoute », parce qu’il sait, n’importe quel enfant sait parfaitement si on écoute ou pas, si on refait à l’infini je ne sais quelle boucle dans son esprit, comme une vitre devant les yeux qui vous sépare du monde et alors, à mesure que votre pensée a l’air de vous emmurer, votre enfant, vous ne le savez pas encore, vous l’abandonnez sur place ». C’est dur !

 

Pour finir, Article 353 du code pénal est un roman triste, constat d’une vie ratée sur tous les plans et portrait d’un homme spolié, terriblement humain, dépassé par ce qui lui arrive, qui finit par commettre un meurtre car il ne voit pas comment faire justice autrement. Un roman social efficace qui met en cause les promesses non tenues, celles du socialisme en particulier, les escrocs de la finance immobilière et les marchands de vent. Une belle réussite qui se dévore et dont la fin a de quoi étonner. Justice, vous avez dit justice ?