Sorti en décembre 2015 chez Gallimard, Collection Du monde entier. 402 pages. Roman. Traduit du néerlandais (Belgique) par Isabelle Rosselin.

En deux mots Eloge vibrant de l’auteur pour son grand-père, homme digne et bon avant, pendant et après la guerre de 14-18. Une vie qui couvre tout le siècle dernier. Loin des livres d’histoire, avec une plume classique, picturale et très littéraire, Guerre et térébenthine donne à réfléchir tout en dépaysant le lecteur même si le chemin est très sombre. Une belle leçon d’Histoire et d’Humanisme.

L’auteur. Stefan Hertmans, né à Gand en Belgique en 1951, est considéré comme l’un des auteurs flamands majeurs. Auteur de nombreux essais, nouvelles, pièces de théâtre et de cinq romans, il a obtenu de nombreux prix et de nominations. Guerre et térébenthine, paru en Belgique en 2013, a reçu un accueil critique national puis international très élogieux, ainsi que le prix Ako. Il a été traduit en quinze langues. Stefan Hertmans s’est manifesté dans les médias sur les malentendus communautaires en Belgique, prônant une culture radicalement bilingue, une culture de politesse, d’honnêteté, de respect mutuel et d’intégration. (Sources Internet).

L’histoire. Le grand-père de l’auteur, Urbain Martien, lui lègue à sa mort en 1981 deux cahiers contenant ses mémoires sous forme de journal, de notes et de documents. Après les avoir déchiffrées, lues, classées et dactylographiées, Stefan Hertmans décide d’en faire un livre. Il s’y met des années plus tard.
Dans la première partie, l’auteur qui est aussi le narrateur, raconte l’enfance de son grand-père. Urbain Martiens est issu d’une famille très modeste – son père, Franciscus, «peintre d’église», restaurait des fresques dans les églises et sa mère faisait des petits travaux de ménage ou de couture. Il vit dans l’ombre de son père qu’il vénère. La pauvreté devenant misère, à treize ans il commence à travailler dans une fonderie. Les conditions sont inimaginablement dures et dangereuses. J’ai souvent pensé à Dickens et ses enfants misérables, à Zola bien sûr et à Victor Hugo. D’autant que Stefan Hertmans n’a rien à envier à ces maîtres du roman populaire tant pour la littéralité classique de leur style que pour les sujets socio-réalistes traités. On suit Urbain qui va de travail très dur en travail très très dur. Jusqu’à son départ pour le front en 1914, à l’âge de vingt-trois ans.
Dans cette première partie, nous voyons monter chez l’enfant puis chez le jeune homme le désir forcené de peindre. Tout en accomplissant son travail, il ne pense qu’à se procurer de quoi dessiner, crayonner et il continue de dessiner coûte-que-coûte même dans les conditions les plus atroces.
Cette volonté de peindre lui permet de tenir et de supporter la dureté de la vie. Il a été pour moi intéressant de noter que le savoir-peindre n’est pas forcément un don. A la différence d’un peintre doué de naissance qui passera sa vie à travailler son art tout en produisant des œuvres, Urbain, qui veut mais ne sait pas rien faire, doit d’abord apprendre à dessiner. Il veut tout apprendre, et tout seul. Il y a une formidable énergie dans cette frénésie d’apprendre qui lui apporte «soudain le sentiment d’être quelqu’un, quelqu’un capable de ce que d’autres ne peuvent pas faire. Comme si, après des mois, il avait péniblement atteint le sommet d’une montagne» (page 131).
Dans la seconde partie, racontée par Urbain lui-même, l’horreur de la guerre en détail. Une grande place est dévolue aux conditions de survie dans les tranchées, à la mort omniprésente avec ses douleurs, ses cris et ses odeurs, le gaz moutarde, à ses propres blessures et à tout ce qui découle de cette absurdité que l’humanité –qu’il faudrait qu’on cesse définitivement d’écrire avec un «H» majuscule – seule sait mettre sur pied. Les scènes de guerre sont nombreuses et souvent difficiles à lire, mais l’analyse est profondément intéressante.
Enfin, dans la troisième et dernière partie, écrite avec une grande nostalgie par l’auteur, qui redevient le narrateur, le reste de sa vie au retour de la guerre, son amour fulgurant mais perdu très vite. Et, enfin, l’exercice de la peinture pendant sa retraite. La guerre puis la térébenthine.
Le style. Après quelques romans à l’écriture légère et fluide lus ces derniers temps, il m’a fallu un peu de temps pour m’habituer à ce style d’un classicisme fort et hautement littéraire. Aux phrases si longues que je passais mon temps à remonter le cours des mots pour en retrouver le fil conducteur. Mais petit à petit, happée dans l’histoire si prenante, j’ai fini par me glisser dans les pages et y rester. Et par trouver cette écriture magistralement belle et agréable à lire. Pas de chapitre mais des photos (tableaux, images personnelles, scènes de la guerre) qui «allègent» les pages, et des astérisques pour séparer les sujets. L’ensemble reste dense mais se lit avec un grand intérêt et les pages sembleraient même passer trop vite parfois. Bref, une écriture apte à réchauffer les neurones de tout lecteur devenu paresseux.
Pourtant, l’auteur confie qu’il a rencontré beaucoup de difficultés dans son travail d’écriture. D’une part parce qu’il a entrepris la rédaction très longtemps après les faits racontés et qu’il s’était fixé une date butoir, celle de la Commémoration du centenaire de la Grande Guerre. D’autre part parce qu’il est toujours difficile de retranscrire le journal d’une autre personne, a fortiori quand il est mal écrit (graphiquement) et qu’il comporte des manques, des redites, ici liés à l’âge et la santé de son grand-père. En même temps, l’auteur voulait à la fois respecter les écrits de son grand-père, les améliorer sans les trahir. Un travail de copiste de l’écriture, comme celui de Franciscus en peinture avant lui. «Mon combat avec son souvenir», nous dit-il.
Dans la narration de la guerre, la chronologie historique est respectée. Le style littéraire fort, longuement descriptif colle parfaitement bien à l’activité lente et laborieuse qui se déroule sur les champs de bataille entre deux attaques et à la représentation réaliste, quasi naturaliste de ce qui s’y passe, des assauts, des blessures, des tranchées, des paysages dénaturés…
Ce que j’ai pensé du livre. L’auteur a fait un énorme travail de recherche avant, pendant et après avoir écrit cet ouvrage. Il s’est rendu sur les traces de son grand-père, dans certains lieux qu’il a fréquentés, en particulier des lieux de guerre. Il a également fait des recherches sur Internet pour enrichir sa documentation sur les tranchées des Flandres et sur la bataille de Schiplaken. Comme son grand-père qui, pendant une période de convalescence à Liverpool, a recherché dans toute la ville une petite église dont les fresques murales avaient été restaurées par Franciscus, son père. L’auteur éprouve pour son grand-père le même amour et le même profond respect que celui-ci éprouvait pour son père. Les liens affectifs très puissants dans cette famille, surtout entre les enfants et leurs parents, engendrent une solidarité et une compréhension mutuelles sans lesquelles nul n’aurait pu endurer la pauvreté et le travail pénible. Ils donnent lieu aussi à des passages poignants lorsque la mort fait son apparition. En cela, ce roman est un livre sur la transmission. L’amour de l’art et l’amour tout court, celui des siens, celui des autres, qui se transmettent de génération en génération.
J’ai aimé le personnage si bon, si humble et si courageux au point qu’on se demande si son petit-fils emporté par son admiration sans bornes, n’a pas exagérément éclairé son portrait psychologique (et quand bien même). Urbain se comporte la guerre comme il se comportait chez lui. Il ne perd jamais de vue ses camarades qui souffrent avec lui, (et sans lui quand il part en convalescence pour ses trois blessures) tout comme il pense à sa mère restée seule à Gand avec ses autres enfants.
Aimé bien sûr la dénonciation de la guerre et de ses atrocités. Les détails fourmillent dans les pages au point de se croire dans un manuel d’histoire intéressant à lire. Ce qui ressort le mieux, c’est l’absurdité, l’insanité, l’inanité de cette guerre où l’on se bat pendant des heures, des jours voire des semaines pour progresser de quelques mètres sur le terrain, qui sont reperdus juste après.
Mais l’on ressent également très bien l’incompréhension des soldats, leur peur panique, surtout les jeunes qui meurent en un instant sans avoir jamais compris pourquoi ils étaient là. La différence de traitement entre les soldats, si jeunes, considérés comme de la chair à canon et les supérieurs qui «rugissent» ordres et réprimandes planqués dans des endroits chauffés et à l’abri des bombes. Les blessures, graves mais paradoxalement attendues par les soldats car elles «rapportent» au blessé six mois hors de la guerre. Avec une mention particulière pour le sort particulièrement injuste fait aux Flamands non francophones, auxquels les officiers francophones s’adressaient avec mépris et condescendance.
Noté aussi un détail qui en dit long sur les conditions de vie dans les tranchées : il n’est question que de deux saisons, l’hiver avec son froid, sa gadoue et sa neige rouge, et l’été avec ses odeurs nauséabondes, sa canicule et ses crevasses. Pas de saison intermédiaire. La guerre ne les tolère pas. Des mots reviennent très régulièrement pour parler des hommes et de la guerre, et la redondance est forcément voulue : «épuisés», «hagards», «sang», «blessures», «odeurs», «hébétés», «gadoue»… Ils ne font qu’imprimer pour longtemps sur les yeux du lecteur des images en gris et rouge.
On peut dire sans craindre de se tromper que cette «Grande Guerre» n’est grande que par le nom que l’homme (avec un tout petit «h») lui a donné. Comme si une guerre pouvait être grande !
Une fois encore, j’ai appris dans ce roman bien plus de choses sur le front belge de la guerre de 14-18, d’une manière bien plus détaillée, commentée et étendue que ce que j’ai pu apprendre à l’école. Notamment sur la bataille de Schiplaken et sur celle de l’Yser en octobre 1914. Urbain Martien les a décrites avec une précision quasi naturaliste et j’ai eu l’impression d’y assister… de près, comme si j’y étais et pouvais entendre les explosions et sentir la mort. Je n’avais, par exemple, jamais entendu parler de l’inondation volontaire de la plaine de l’Yser, afin de stopper l’avancée de l’armée allemande. Inondation qui créera un no-man’s-land resté infranchissable pendant quatre ans.
Stefan nous décrit cette inondation dans un passage hallucinant de beauté et de réalisme, un véritable morceau de bravoure. La scène, apocalyptique, prend des airs de fin du monde locale, ce qu’elle est en réalité.
Ainsi nous lisons page 248 : Cependant, le spectacle qui s’offrit à nos yeux le lendemain matin dans la pénombre nous fit froid dans le dos : des chiens, des lapins, des chats, des belettes, des putois et des rats traversaient le fleuve en masse comme une armée irréelle en traçant, de leurs museaux sensibles à fleur d’eau, d’innombrables triangles sur la surface lisse et noire ; les écluses à Nieuport avaient été ouvertes, et jusqu’à Stuivekenskefke, Pervijze, Tervate et Schoorbakke, le pays se couvrait d’eau peu à peu. Nous prîmes lentement conscience que la marche de l’ennemi serait peut-être ainsi interrompue. Le cœur battant, nous regardions. Il fut strictement interdit de tirer sur les animaux, pour ne pas trahir notre position. Nous les vîmes par conséquent, ces messagers au nez fin d’un monde maudit, prendre la fuite face à cet incompréhensible Armageddon, arriver à terre, secouer l’eau de leur fourrure, courir sans se soucier de rien le long de nos tranchées, fuyant à l’aveuglette comme des Lemmings. Personne ne chercha à s’emparer des animaux, personne ne voulait en tuer pour les manger, même si nous avions faim. Tels des anges du Jour du Jugement dernier déguisés, ces créatures fantomatiques trempées disparurent de notre champ de vision, traversant en bondissant la plaine boueuse noire et brillante dans la lumière grise du matin.
Puis, page 310, sur le découragement et le désabusement engendrés par la guerre qui dure : Le temps nous a abandonnés, nous nous retrouvons quelque part dans un pli obscur, irréel, qui n’a ni début ni fin. Les saisons se suivent, les nuages filent au-dessus de nous, animaux mythiques et dieux capricieux dans la lumière vive de l’après-midi, nous sommes vieux avant l’heure, nous nous comportons comme des enfants fatalistes enfermés, obtus, indifférents à la vie à la mort.
Dernier extrait, pour le plaisir, un passage dans lequel l’auteur revient sur le vingtième siècle, qui présage assez bien de la teneur de tout l’ouvrage, de la profondeur de la réflexion. Page 25 :  Entre ces deux dates (1891-1981) étaient survenus deux guerres, de lamentables massacres à grande échelle, le siècle le plus impitoyable de toute l’histoire de l’humanité, la naissance et le déclin de l’art moderne, l’expansion mondiale de l’industrie automobile, la guerre froide, l’apparition et la chute des grandes idéologies, la découverte de la bakélite, du téléphone et du saxophone, l’industrialisation, l’industrie cinématographique, le plastique, le jazz, l’aéronautique, l’atterrissage sur la lune, l’extinction d’innombrables espèces animales, les premières grandes catastrophes écologiques, le développement de la pénicilline et des antibiotiques, Mai 68, le premier rapport du Club de Rome, la musique pop, la découverte de la pilule, l’émancipation des femmes, l’avènement de la télévision, les premiers ordinateurs – et s’était écoulée sa longue vie de héros oublié de la guerre.
J’ai peu parlé des rapports entre les personnages. Ils sont pourtant importants car la saga court sur un siècle, soit trois générations, quatre même à la fin. Les membres de cette famille flamande sont unis par des liens parentaux et maritaux assez rares, très forts et durables qui leur ont permis de traverser les épreuves de la pauvreté, du travail pénible et de la guerre. Ils confèrent à l’histoire un contexte affectif émouvant et sincère, bouleversant parfois sans jamais être mièvre.
Enfin, d’un bout à l’autre du roman, la maîtrise du style est parfaite. Dans sa forme, Guerre et térébenthine se lit comme un classique, ce qu’il est en quelque sorte. Il se savoure lentement, se mérite page à page, détail après détail, tableau après tableau. Il y a quelque chose de résolument pictural dans le récit. Le monde, dans sa beauté et dans ses horreurs, est vu avec les yeux du peintre qu’est Urbain Martiens.
En définitive, Guerre et térébenthine n’est pas un livre facile à lire (ni à chroniquer, foi de Serial Lectrice). Tant dans le style que dans l’histoire. Mais c’est justement par et pour cela qu’il est si beau et restera longtemps dans la mémoire de son lecteur. L’auteur réussit à nous intéresser, à nous divertir et à nous émouvoir avec une histoire âpre et le sujet toujours difficile de la guerre. Une grande réussite et un énorme bonheur de lecteur.
Pour ma part, je l’ai lu avec un plaisir intense, reprenant les passages qui ne prenaient pas corps à la première lecture et m’y attardant. Difficile pour ne pas dire impossible de tout saisir en une seule lecture. Je pense qu’il ne va pas s’installer directement dans les rayonnages de ma bibliothèque car j’en relirai des passages de temps à autre, entre deux lectures, comme je le fais pour Sables mouvants d’Henning Mankell qui lui non plus ne se lit pas impérativement dans l’ordre des pages…
Dois-je préciser qu’il va directement dans la rubrique Coup de cœur et que je le recommande à tout lecteur ou lectrice en quête de «belle» lecture.