Sorti en août 2017 chez Grasset. 332 pages. Roman.

L’auteur. Sorj Chalandon est un « jeune romancier », auteur de sept livres avant celui-ci. Dont trois ont obtenu un prix littéraire prestigieux : Une promesse (2006, Prix Médicis), Retour à Killibegs (2011, Grand Prix du roman de l’Académie française), Le Quatrième mur (2013, Prix Goncourt des Lycéens). Auparavant, il écrivait aussi, mais dans la presse, avec des reportages qui lui ont eux aussi valu des prix, notamment le Prix Albert Londres en 1988 pour son reportage sur l’Irlande. De 1973 à 2007, il est journaliste à Libération, d’abord grand reporter puis rédacteur en chef adjoint. Puis, après une longue période de chômage, depuis 2009 il travaille au Canard Enchaîné.
J’avais lu à sa sortie en 2015 Profession du père, qui est autobiographique, mais ne l’avais pas chroniqué pour des raisons personnelles. Je l’ai rencontré deux fois longuement au Festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo. Des échanges riches et chaleureux, conformes à l’homme qu’il est.

En deux mots : une histoire bouleversante d’humanité, d’une écriture majestueuse de sobriété et de justesse. Poignant. Pour moi un véritable chef-d’œuvre hors compétition pour tous les prix littéraires.

Les cinq premières lignes : Joseph, serré tout contre moi. Lui sur le porte-bagages, jambes écartées par les sacoches comme un cow-boy de rodéo. Moi penché sur le guidon, main droite agaçant la poignée d’accélération. Il était bras en l’air. Il chantait fort. Des chansons à lui, sans paroles ni musique, des mots de travers que la bière lui soufflait »…

L’histoire. Comment chroniquer un livre aussi riche, aussi dense, comment le résumer même sans risquer d’en dire trop ? Le 27 décembre 1974 au petit matin, à Liévin (Pas-de-Calais), dans la fosse 3-3 bis, 42 mineurs sont tués par le grisou et huit autres blessés.
C’est l’histoire de Michel Flavent, le frère de Joseph, l’une des victimes. La quarante-troisième, jamais comptabilisée par les autorités puisqu’il est mort un mois plus tard à l’hôpital, « dans des draps blancs » des suites de ses blessures.
Michel passera le reste de sa vie d’homme à attendre le moment de la vengeance et à la préparer. Pour son frère, toute sa famille, pour tous ceux qui sont morts, pour toutes les veuves et tous les orphelins, pour tous les mineurs que la mine a tués depuis toujours. Il a décidé de retrouver Lucien Dravelle, le « porion » (un petit contremaître) de la fosse 3-3bis, qu’il estime être le principal responsable de l’explosion. Mais pour cela, il lui faut attendre que tous les membres de sa famille soient morts. Et quand sa femme Cécile disparaît à son tour, il revient sur les lieux du drame pour faire justice…

Le style. L’écriture tient du génie, tout simplement. Magnifique. Simple, littéraire, narrative, imagée… tout cela à la fois, elle s’adapte au cheveu près aux nuances du récit. Les sentiments sont exprimés de manière bouleversante, les faits, la catastrophe de façon claire et précise, les raisons, les suites et les conséquences avec sévérité et colère. Sorj Chalandon est un journaliste d’investigation et l’on s’en rend compte à chaque tournant du livre. Pas un mot, pas une ligne superflus. Avec un coup de théâtre auquel personne ne peut s’attendre qui rend la lecture de la dernière partie haletante.

Mon avis sur le livre. Un coup de cœur foudroyant, absolu. Dont je vais avoir du mal à me remettre. Et qui va me hanter pendant longtemps. C’est un roman (basé sur un drame humain réel) qui vous prend aux tripes pour ne plus vous lâcher. Il y a tout, absolument tout dans Le jour d’avant. Un drame social et humain, mais aussi l’injustice, la tension et une grande colère. Et de amour, sous toutes ses formes. Sorj Chalandon est avant tout un homme en colère. Cette catastrophe presque passée sous silence en dehors de la région où elle a eu lieu, ces 42 mineurs foudroyés, morts gazés et brûlés sur leur lieu de travail, à 750 mètres sous terre, l’a révolté depuis qu’il en a pris connaissance. Il s’est plongé dans les investigations poussées des journaux de l’époque, Libération en particulier et, par le biais de son héros qui mène l’enquête, il découvre que l’explosion n’a pas été un accident dû à la fatalité. Mais qu’elle aurait pu, qu’elle aurait dû être évitée et n’a eu lieu que par manque de sécurité et par souci d’économie – de personnel et de moyens – des Houillères de France, comme le montrent toutes les enquêtes. C’est pour lui un drame inhumain impardonnable. Il veut avec ce livre rendre hommage à toutes les victimes du grisou (qu’il nomme « l’assassin ») et aux travailleurs de la mine en général, qu’il n’hésite pas à comparer à des esclaves. On reconnaît bien là le journaliste d’investigation et l’homme généreux et profondément humain que j’ai eu l’honneur et le plaisir de rencontrer par deux fois. Dont je sais qu’il est à Bruxelles ces jours-ci, où je ne peux pas malheureusement me rendre. Un homme qui sait de quoi il parle et d’où vient la révolte. Bien sûr, on ne peut que penser à Zola et son Germinal, souvent cités dans les pages, mais nous sommes en 1974, et s’il n’y a plus de très jeunes enfants travaillant dans les mines, cette explosion n’est pas la première et, comme les autres, est seulement due aux défaillances de sécurité et à la volonté de profit des instances dirigeantes, des hommes en costume. Entre ces deux mondes, il y a un fossé ou plutôt il y a la fosse.

Le Jour d’avant, en décrivant par le menu la vie et le travail des mineurs au quotidien, est donc d’abord et avant tout un hommage, une réhabilitation de tout un peuple ignoré de ceux qui s’éclairaient, se logeaient et vivaient confortablement grâce au charbon extrait à mains nues sous la terre dans des conditions inhumaines. Michel voudra toute sa vie combattre « le mépris des vivants, qui octroient une médaille pour une vie : une rondelle de ferraille pour un cœur disparu !».

Mais s’il est un cri de révolte, Le jour d’avant est aussi un grand roman d’amour. L’amour est partout dans les pages et l’écriture décrit les sentiments, tous les sentiments à merveille. L’amour conjugal, l’amour fraternel, l’amour filial, l’amitié et la solidarité entre les mineurs et leurs familles… Sorj Chalandon est un homme chaleureux et ça se sent. Il aime l’humain, les petites gens. En premier lieu, l’amour fraternel et réciproque, rendu avec une force inédite en littérature. Joseph et Michel sont tout l’un pour l’autre. Amour mêlé chez le héros d’admiration pour son aîné qui lui a tout appris, tout montré depuis son plus jeune âge, bien plus que leurs parents débordés de travail, et amour protecteur de Joseph pour Michel. Alors, quand Jojo meurt dans la fosse, Michel perd plus qu’un frère et n’a plus qu’une idée en tête : le venger le moment venu et le réhabiliter. L’amour conjugal est lui aussi décrit d’une manière bouleversante. Les couples et les familles sont unis, solidaires. La mort de Cécile ne peut laisser personne les yeux secs. L’auteur sait trouver les mots, les mêler pour que jaillisse une émotion prégnante. Il aime ses personnages, éprouve une grande compassion pour eux et leur vie misérable. Au passage aussi, une critique acerbe du monde des prisons : surpopulation, saleté, traitements…, il parle de « l’antichambre du sépulcre ».

Enfin, ce ne sont pas les surprises qui manquent dans ce roman, tant dans les comportements des personnages que dans les événements. Et la dernière vaut son pesant d’or. L’auteur réussit à nous surprendre jusqu’au bout, à nous tenir en haleine.

Pour finir, je n’hésiterai pas à qualifier ce roman de chef-d’œuvre. L’auteur est sorti de l’autobiographie romancée pour entrer dans le roman social d’une manière sidérante. Palpitant de bout en bout, pétri de sentiments nobles et d’une tension palpable, Le jour d’avant nous émeut, nous retient à chaque ligne. Grâce à l’auteur, « Le peuple de la terre » sort un temps des entrailles de la glaise pour entrer dans l’Histoire de France quand bien même ces événements ne datent que de 1974 ! Merci d’avoir ici honoré ceux qui par leur travail nous ont permis de vivre dans le confort et non ceux qui ont « profité » d’eux en s’emplissant les poches de leur travail et en les tuant à la tâche ! Sorj Chalandon a su aller jusqu’au plus profond de la souffrance humaine pour imaginer cette histoire à partir d’un drame réel. Inutile de dire que j’attends son prochain roman avec une fébrile impatience et que je conseille à tous les lecteurs de courir dans la librairie la plus proche pour se procurer celui-ci et le dévorer à pleines dents !

 

Pour corroborer mes dires s’il en était besoin, quelques passages parmi les plus beaux et les plus significatifs.

Page 74 : Plus tard, j’ai appris qu’à l’heure même où mon père nous conduisait à l’hôpital des mines de Bully, le gouvernement publiait les promotions de fin d’année dans l’ordre de la Légion d’honneur. Le directeur général des Houillères du bassin du Nord-Pas-de-Calais venait d’être élevé au grade d’officier ».

Page 91 : « Son lever à 4h30, il a repris. Partir dans la nuit, descendre dans des cages en fer comme un troupeau d’animaux, creuser la roche des heures durant, couché dans un boyau, les bras levés, les oreilles brisées, sans masque, sans lunettes, sans aucune protection, sans rien qui fait la dignité de l’homme ». Nous ne sommes pas dans Germinal, mais en 1974.

Page 287 : « Au-delà du drame de Saint-Amé, la mine a toujours guetté l’ouvrier. Elle lui a tendu des embuscades. Un jour un madrier s’écroule. Le lendemain un bloc se détache. Une galerie s’affaisse. Un wagonnet s’emballe. Un câble cède. Une lampe explose. Ce ne sont pas des catastrophes, seulement des accidents dont on ne parle pas. C’est lorsque la mine les tue qu’on se souvient qu’il y avait des mineurs. Un boiseur écrasé par sa charge, un haveur broyé par sa machine, un rouleur écrasé par sa berline. (…) Lorsqu’il remonte au jour, le mineur n’est qu’un survivant. Même s’il est décrassé, il rapporte le charbon en surface. Il lui en reste dans les cheveux, dans le nez, au coin des yeux, entre les dents. La mine a pris la place de l’air dans ses poumons. Le mineur n’est pas mort, non. Mais il sait que la mort l’attend ». (…) « Ici, on ne parle plus d’hommes, mais de numéros, de matricules »…

Et le plus beau pour la fin, Michel parlant de sa femme : « J’aimais d’elle tout ce que son cœur disait de moi. Merci pour ton amour, pour ta patience, pour le cadeau de ta présence. Merci d’être là, à me regarder m’abîmer sans sourire. Merci pour ta pudeur, ton élégance. Merci de me comprendre et de me respecter. »

Merci à vous, monsieur Chalandon, de nous avoir donné de si belles pages à lire ! Un énorme coup de cœur !