Sorti en août 2014 chez Liana Levi. 544 pages. Sorti en février 2016 chez Liana Levi, Collection Piccolo. 541 pages. Enfin, sorti en janvier 2017 en poche chez J’ai lu, 605 pages. Traduit de l’italien par Françoise Brun. Roman social.

L’auteure. Silvia Avallone est née en 1984 à Biella (dans le Piémont), la ville où se déroule Marina Bellezza. Jusqu’à l’adolescence, elle a vécu en Toscane, à Piombino, la ville où se déroule D’acier, avant de faire ses études (lettres et philosophie) à Bologne, où elle vit toujours avec son mari, libraire. Poétesse et nouvelliste, elle publie son premier roman en 2010, D’acier, qui rencontre un grand succès en Italie (350000 exemplaires vendus), est traduit en plusieurs langues et reçoit en France le Prix des lecteurs de L’Express ainsi que celui du Meilleur roman étranger de Lire. Marina Bellezza est son second roman. Silvia Avallone est une femme révoltée et engagée. Elle a ancré les personnages et l’intrigue de ses romans dans les lieux désindustrialisés où elle a vécu, se faisant l’écho d’une réalité toujours brûlante aujourd’hui.

EN DEUX MOTS

Des personnages poignants dans un décor de montagnes grandioses et de friches industrielles, Marina Bellezza est une histoire d’amour impossible. Mais, surtout, il explore de multiples sujets sociaux, sociétaux et politiques. Un livre d’une grande puissance romanesque que l’on referme à regret, une perle littéraire à se procurer toutes lectures cessantes.

Les cinq premières lignes.

Une clarté diffuse brillait quelque part au milieu des bois, à une dizaine de kilomètres de la départementale 100 encastrée entre deux colossales montagnes noires. Seul signe qu’une forme de vie habitait encore cette vallée, à la frontière nue et oubliée de la province. Elle apparaissait soudain derrière le pare-brise, comme un appât qui luit par intermittence dans les abysses…

 

L’histoire pourrait se résumer en quelques mots, en une phrase de chanson : « je t’aime, tu m’aimes, on s’aimera, jusqu’à la fin du monde… ». Et pourtant…

La vie n’est pas une chanson. Elle veut devenir starlette et crever tous les écrans. A tout prix. Lui rêve d’élever des vaches en montagne, comme son grand-père. Contre vents et bourrasques. Elle, c’est Marina Bellezza. Le mot signifie beauté en italien et belle, elle l’est, l’auteure nous le dit, nous le répète. Elle est la plus belle, elle veut aussi être la plus riche et la plus célèbre de sa région. Elle a vingt-deux ans, est issue d’un milieu social défavorisé. Sa voix divine et son physique de rêve font tourner toutes les têtes sans distinction d’âge ou de sexe et elle espère gagner un jour le mythique Festival de Sanremo. Lui, c’est Andrea Caucino. Il a vingt-sept ans, est issu de la bourgeoisie locale (son père, aux opinions fascistes, est l’ancien maire de la ville de Biella, dans le Piémont). Malgré des études bien avancées, il n’exerce qu’un « petit boulot » de bibliothécaire à temps partiel. L’argent et la lumière, il n’en a rien à faire. Son idéal est de reprendre la ferme de son grand-père dans les montagnes, d’acheter des vaches – pas n’importe lesquelles, des grises alpines– et de faire du fromage biologique qu’il vendrait aux habitants restés malgré la crise.

Trois ans avant que l’histoire commence, Marina et Andrea, qui sont amoureux depuis l’adolescence, se sont séparés pour diverses raisons, sans avoir cessé de s’aimer. Ils se retrouvent au début de l’histoire, qui court sur une dizaine de mois pendant lesquels elle va tout faire pour réussir sa vie de chanteuse pendant que lui devra convaincre ses parents de lui léguer la ferme d’alpage et monter son élevage, alors qu’ils y sont fermement opposés, son père estimant ce travail dégradant. Leurs deux vies, aux antipodes l’une de l’autre comme leurs personnalités, sont racontées en parallèle avec quelques rencontres qui toujours se terminent en déchirements, en réconciliations : ni avec toi, ni sans toi…

Leur cheminement social et professionnel ainsi que celui de leur couple nous sont racontés par le menu, dans des chapitres souvent séparés, avec quelques retours dans le passé qui éclairent la personnalité et les relations des deux personnages (entre eux et avec leur famille respective). Et l’on va d’espoir en désespoir, d’amour en désamour, sur une durée inférieure à un an – qui nous semble beaucoup plus longue –, jusqu’à un final plutôt « ouvert » comme on a coutume de qualifier les fins de livres qui laissent au lecteur le soin d’inventer le reste. Ou de comprendre ce qu’il veut.

Le style. Rapide, fougueuse même comme son héroïne, descriptive et empathique, l’écriture de Silvia Avallone coule à la vitesse de l’eau dans les pages. Le roman, magistralement traduit, à la pagination conséquente, ne souffre d’aucune longueur et se lit à toute allure (à condition d’avoir du temps pour ça bien sûr !). Pas besoin de savoir que l’auteure est poétesse pour s’en rendre compte. Et à lire les descriptions des montagnes en hiver on devine que Silvia Avallone les connaît bien, en est issue et les aime. Habilement, l’auteure nous immerge d’une page à l’autre dans un « nature writing » puis dans un roman social sombre lorsqu’elle décrit les territoires industriels vides et délabrés, qui pourraient fort bien se trouver dans le Nord ou l’Est de la France ou dans de nombreuses régions de l’Amérique oubliée, souvent évoquée dans les pages…

La grande qualité d’écriture de l’auteure tient surtout à l’empathie qu’elle a pour tous ses personnages, et à la manière avec laquelle elle décrit les sentiments. Tous les sentiments forts et pas seulement l’amour : l’amitié, les sentiments filiaux, parentaux, fraternels, la jalousie sont sollicités et Silvia Avallone fait surgir en deux mots, trois peut-être, une émotion qui, tout en restant retenue, nous submerge jusqu’aux larmes.

« Elle avait les cheveux un peu gras, gris à la racine. Et des yeux délavés, d’une douceur infinie, qui semblaient demander pardon simplement d’exister ».

 

Mon avis sur le livre. Inutile de préciser, je crois, que ce fut pour moi un énorme plaisir de lecture et que j’ai adoré ce livre. D’abord pour ses personnages tourmentés, que l’auteure nous présente avec une grande empathie. Andrea et Marina bien sûr, que tout oppose et rapproche et qui débordent de charisme. Lui, fils de notables devenu un humble cow-boy, « un homme de la vallée, un de ceux qui peuvent rester des années dans le silence, la solitude la plus complète », a souffert toute sa vie de la préférence de ses parents pour son frère aîné Ermanno – né le même jour que lui mais un an avant – qui a réussi dans la vie et s’est installé à Tucson dans le Sud-Ouest des Etats-Unis et qu’il ne réussit ni à détester ni à aimer totalement. Lui, surtout, fou d’amour pour Marina et qui n’a que l’énergie du désespoir pour la reconquérir. Marina, sorte de Cenerentola (Cendrillon) d’aujourd’hui, nous émeut aux larmes elle aussi, même si elle peut avoir parfois des réactions irréfléchies, irritantes. Avec plus d’atouts que lui, en apparence en tout cas – elle a sa beauté, sa voix, son insouciance et sa volonté sans faille –, elle est pourtant partagée entre son amour pour Andrea et son ambition, son rêve de devenir une star incontournable de la variété italienne. Démontrer à tous, qu’elle est la meilleure. Surtout à ses parents, qui se sont séparés alors qu’elle était fillette, qu’elle aime profondément mais avec lesquels elle entretient des relations très conflictuelles.

Les personnages secondaires ne sont pas oubliés : les familles, sauf peut-être le père d’Andrea qui ne s’humanise qu’à la toute fin du livre, et les deux amis d’Andrea, Luca et Sebastiano, qui rivalisent de détresse, de faiblesse et de violence rentrée. Silvia Avallone s’est fortement entichée de ses personnages et, en nous les dépeignant avec justesse, tendresse et compassion, nous entraîne à leur suite avec bonheur.

Autre atout du roman, la force des sentiments et leur importance dans le déroulement de l’intrigue. Au point que le suspense peut sembler être mené par les sentiments eux-mêmes, l’amour en tête. Tels des protagonistes ou des circonstances, ils dictent les actes et les décisions des personnages, bien plus que les ambitions professionnelles ou les dissensions familiales… Roman d’amour avec un grand A, Marina Bellezza décrit également les ravages de la passion. Ainsi, Andrea est capable sur un coup de cœur plus intense de piquer des colères assez violentes, ou de demander à Marina de l’épouser à l’instant même où il lui demande, faisant fi des démarches et du délai obligatoire de publication des bans… Elle sera aussi folle pour accepter. Jamais l’expression « éperdument amoureux » n’aura sonné aussi juste dans une œuvre de fiction. Il y a une part de classicisme dans l’expression des sentiments et cette histoire dans laquelle l’amour est le ressort de l’action, presque son moteur, nous semble parfois d’un autre temps.

Ainsi lisons-nous : « Elle était gravée dans le bois de son enseigne, elle existait au point de figer sa vie. Elle était en lui comme un tourment féroce qui ne cessait de le ronger, comme une prison intérieure qui lui interdisait toute tendresse, tout geste humain hormis soigner ses vaches, s’épuiser jour et nuit dans cette étable. Elle était là, partout. Dans cette cuisine, derrière le poêle, à l’étage en bas, dans le laboratoire, dans le fenil, au milieu des champs. Et plus elle était absente, plus il refusait d’en parler, la repoussait, faisait tout pour se la cacher à lui-même, plus elle prenait de place dans sa vie ».

Au poids des sentiments s’ajoute celui d’un destin fort, souvent apparenté à un déterminisme social. Un à un, les personnages tombent dans un engrenage, familial ou social dont il est difficile de s’extraire sans lutter.

« Pourquoi les choses auraient-elles dû mal tourner ? Parce que ce n’est pas si simple. Et que la vie n’est pas en notre pouvoir. Et surtout parce que les fautes des autres, et des parents, retombent toujours sur les enfants ».

Ou encore : « Elle avait mené toute cette guerre pour être plus célèbre, plus belle, plus forte et bientôt plus riche qu’elles. Pour prendre sa revanche sur ces femmes nées au bon endroit, qui avaient trouvé la route aplanie devant elles… »

Enfin, parce qu’il est ancré dans un cadre réaliste, l’Italie d’aujourd’hui, Marina Bellezza peut souvent faire penser à Zola, Mordillat, Thomas Reverdy et bien d’autres romanciers de la classe laborieuse (de notre côté des Alpes). Si la saga d’Elena Ferrante – j’en parle car elle est aujourd’hui présente dans presque toutes les mémoires des lecteurs – nous présente une Italie du Sud gangrenée par la mafia et la misère dans les années 70, Silvia Avallone nous parle d’un Piémont en crise, qui a vu avec la fin de l’industrie textile et le déclin de l’automobile et de l’ameublement, ses usines fermer l’une après l’autre, ses villes et ses vallées se désertifier. Dans l’Italie contemporaine, le sort des jeunes n’est pas enviable : chômage massif des moins de trente ans (environ 25 %), perspectives d’avenir peu réjouissantes. En outre, les années Berlusconi, mettant en avant l’argent facile, l’attrait pour la superficialité, les paillettes et les strass, ont profondément modifié les repères des jeunes. Les garçons qui auparavant rêvaient de devenir policiers ou pompiers se voient à présent rois du ballon rond et les filles se rêvent bimbos, starlettes peu vêtues de la télévision.

A ce titre, les premières pages du livre, dans lesquelles les trois jeunes recherchent désespérément une discothèque ouverte en fin de semaine nous renvoient à un autre fléau de la jeunesse, à savoir l’hécatombe sur les routes le week-end à la sortie des discothèques provoquée par des jeunes gens sous l’emprise de substances diverses et abrutis par la musique assourdissante.

Cette scène d’ouverture est l’une des deux scènes très fortes, toutes deux ayant trait aux animaux, qui pour moi ressortent de la lecture. La première, qui relate la mort d’un animal en d’atroces circonstances et une autre, située vers la fin du livre qui, elle, raconte au contraire la naissance d’un animal. Là aussi, le désespoir et l’espoir s’opposent. Dans l’une le lecteur est à la peine, dans l’autre c’est la joie. Ces deux scènes, à la fois pénibles et poignantes à lire, se répondent, la seconde étant le pendant de la première, dont le sujet revient souvent dans les pages. Une grande maestria dans la construction et deux véritables morceaux de bravoure que j’ai relus plusieurs fois et qui méritent à eux seuls de conseiller le livre.

 

D’autres thèmes sont abordés, toujours avec pertinence et sensibilité, mais je vous laisse les découvrir très vite. Car je le sais, je le sens, vous allez de ce pas vous rendre dans ce magnifique endroit qu’est votre librairie et rentrer chez vous en courant pour vous précipiter dans les pages de Silvia Avallone aux côtés de ses deux personnages si attachants. Et si vous me demandiez de choisir (si, si, je vous entends !) la hauteur du coup de cœur entre L’amie prodigieuse et Marina Bellezza, je vous répondrais : « égalité parfaite ! ». Si les époques, les lieux et les causes du malaise sont différents, le constat et le propos sont les mêmes. Et vive la bonne littérature !

En seulement deux romans, avec cette perle littéraire, Silvia Avallone s’est propulsée comme une des grandes voix de la littérature italienne contemporaine. En mettant la barre très, très haut. Je n’ai pas lu D’acier, je vais le faire cet été.

Pour finir de vous convaincre, quelques lignes juste belles, en toute simplicité : « Le matin remontait lentement la plaine, éclairait d’abord le chef-lieu au fond de la vallée, puis les virages de la départementale 100 en surplomb du torrent Cervo. Les squelettes usés des filatures, délaissées depuis des décennies, couraient le long des berges sur des kilomètres. (…) C’était un spectacle amer, celui du temps qui se retirait et fissurait les villages, les rues. Restait le travail incessant des ronces, et celui, implacable, du torrent. L’obstination des arbres à résister et à se régénérer ».