Sorti en août 2016 chez Flammarion. Roman. 430 pages.

L’auteur. Serge Joncour est né en 1961 à Paris. Issu d’une famille de paysans, après avoir exercé différents métiers (dans la publicité et le sport : natation), il se met à écrire et publie son premier roman en 1998, Vu. Suivront, entre autres Situations délicates (2001), U.V. (2003, adapté au cinéma, L’Idole (2004), L’amour sans le faire (2012), L’écrivain national (2014, chroniqué dans ces pages), dont certains ont obtenu des prix littéraires.

EN DEUX MOTS

Sur fond de crise agricole, de critique du monde du travail et de la finance, une belle étude psychologique, une intrigue dont la tension va crescendo et une histoire d’amour totalement improbable entre deux êtres que tout oppose. Un défaut : vraiment trop long !

 

L’histoire. Ludovic Barrère, ancien agriculteur, a quitté à la mort de sa femme la ferme familiale qui ne pouvait plus nourrir toute la famille. Il est maintenant recouvreur de dettes et vit modestement et solitairement à Paris dans un immeuble divisé en deux : à l’avant, les grands appartements à la façade rénovée, modernes et lumineux ; au fond de la cour, des bâtiments vétustes aux escaliers étroits, aux appartements petits et peu reluisants. C’est là qu’il habite. Aurore Dessage, mariée à Richard, chef d’entreprise, et mère de deux enfants, est styliste de mode dans une société qu’elle codirige avec son ami Fabian. Elle habite côté jardin et mène une vie mondaine. Son gros problème : sa phobie des corbeaux. Et il y en a deux installés dans la cour de l’immeuble. Ludovic est grand, 1m95, baraqué et assez rustre dans ses façons de parler, de s’habiller et de se tenir. Elle a la beauté d’une princesse, s’habille avec goût et porte un parfum envoûtant. Rien, vraiment rien ne les prédestinait à se rencontrer, à se parler, à se tourner autour, à se respirer, à s’aimer !

Mais le cœur a ses raisons que la raison ignore… Ces deux-là se rencontrent, se détestent, se revoient, se cherchent, se trouvent, s’aiment. Car si tout les oppose, ils ont pourtant un point commun : derrière une apparence de force et d’équilibre se cache une grande fragilité. La phobie de l’une et la puissance physique à contrôler de l’autre ne sont peut-être que les faces visibles d’un malaise beaucoup plus profond. Et l’un (et l’une) pourraient avoir besoin de l’autre… C’est bien connu, les princesses ne vivent que dans les contes pour enfants, les difficultés de toutes sortes sont de plus en plus nombreuses, surtout pour Aurore, en passe de perdre sa société à cause des malversations de son associé. Elle finit par en parler à Ludovic qui lui propose de l’aider. Et tout s’accélère. Sans aller jusqu’au thriller, la tension monte dans la seconde partie de l’histoire, qui se lit fébrilement.

Le style. En un procédé assez habile, les deux personnages se partagent les chapitres, de sorte que le lecteur sait toujours où il en est. Malgré des phrases longues et de nombreuses considérations digressives, l’écriture est fluide, délicate et très agréable. Le vocabulaire, simple mais varié, sert à la lettre près le propos de l’auteur. Les dialogues sont justes et incisifs. Un humour, proche parfois du sarcasme, habite certaines pages, notamment celles mettant en scène Ludovic et Aurore dans leur vie professionnelle et leur attitude en total décalage avec la gravité et l’urgence de certaines situations. La description de leurs habitudes de vie dans l’immeuble, avec son petit côté voyeur ­– leurs fenêtres se font face – m’a semblé être un clin d’œil au film d’Alfred Hitchcock sans son contexte policier.

Un bémol pour en finir avec la forme : la longueur du roman. Il est (pour moi) vraiment beaucoup, beaucoup trop long. Même si les digressions et les retours en arrière dans la vie de Ludovic sont utiles et intéressantes, leur longueur m’a semblé excessive, le livre ne démarre vraiment qu’après les cent cinquante premières pages. A mon sens, l’ensemble aurait gagné à davantage de concision…

 

Mon avis sur le livre. Ce qui m’a intéressée en premier chef, c’est l’étude psychologique des personnages. Ils ne sont que deux, Aurore et Ludovic, les autres, plus falots, leur servant de faire-valoir. L’auteur nous les dépeint à merveille avec leurs forces et leurs faiblesses cachées, leur difficulté à faire des choix de vie, leurs contradictions personnelles. Il met l’accent sur le couple impossible mais réel qu’ils forment et on y croit.La psychologie se double d’une étude sociale fine et juste. Par le biais du métier de Ludovic, aussi apprécié que celui des huissiers ou des inspecteurs des impôts, nous assistons à des scènes plutôt amères qui nous permettent non seulement de réaliser la situation désastreuse des surendettés, mais de voir combien Ludovic doit souvent se faire violence pour se montrer inflexible.

Autre qualité du livre, l’histoire d’amour. Non seulement elle est – totalement – inattendue, improbable, impossible, mais elle finit par être évidente à nos yeux. Les scènes d’amour sont toujours émouvantes, tant la relation du sentiment amoureux, particulièrement bien rendu, que les scènes de sexe assez crues finalement. Il est bon de voir que l’amour abat toutes les barrières, sociales, familiales ou intellectuelles… et qu’il emporte tout sur son passage, y compris les craintes des amoureux quand ils le mettent en doute. Et qu’il peut bien, même, les aider à venir à bout de leurs difficultés. Un seul exemple : « Quand d’un coup on s’embrasse, c’est que vraiment on n’en peut plus de cette distance même collés l’un à l’autre on a la sensation d’être encore trop loin, pas assez en osmose, de là vient l’envie de se fondre, de ne plus laisser d’espace ». Petite particularité dans cette histoire d’amour : Aurore ne parle de Ludovic qu’en utilisant l’expression « Cet homme », comme si c’était une façon de le laisser en marge de sa vie malgré l’amour qu’elle éprouve pour lui.

Enfin, comme dans L’Ecrivain national, l’origine paysanne de l’auteur se ressent dans les pages et Ludovic se fait parfois son porte-parole lorsqu’il évoque avec tendresse la nostalgie de son pays, la distance qui l’en sépare sans effacer les sentiments pour ses parents vieillissants. Serge Joncour met l’accent sur le monde paysan d’aujourd’hui : écrasé de dettes, contraint à l’expansion et à l’utilisation de pesticides. Ludovic est persuadé que sa femme Mathilde, fille de viticulteurs, est morte à cause d’eux. Nous lisons page 95 : « Les propriétaires de vignes possédaient d’immenses domaines qu’ils arrosaient de produits, ils s’habillaient en cosmonautes pour les pulvériser, au printemps certains louaient même un avion pour les épandre, une heure de monomoteur pour arroser les plants de toutes leurs saloperies ». Un constat criant d’actualité aujourd’hui avec l’intérêt porté de plus en plus aux conséquences néfastes de ces produits pour la santé non seulement des viticulteurs mais aussi des voisins des vignes… Et les procès qui se profilent…

En définitive, si j’ai moins aimé ce roman que le précédent, L’Écrivain national, cela n’est dû qu’à sa longueur, quatre cent trente pages, c’est un gros bébé et pour moi, l’histoire ne gagne rien à être autant diluée. Reste que je continuerai de lire cet auteur fin et généreux, proche des petites gens et soucieux des problèmes sociaux, écologiques de notre société. Et dont les personnages sont si humains, si proches de nous. Pour finir, il n’est pas si fréquent d’assister à des transports amoureux décrits avec autant de justesse, d’émotion et de fougue, sans jamais tomber dans le « méloderose » à la Nora Roberts. Alors, rien que pour l’histoire d’amour et la très belle écriture de Serge Joncour, allez-y, foncez ! Mais prévoyez quelques heures de tranquillité. Dernier atout et pas des moindres : le dénouement, auquel on ne peut s’attendre…