Sorti en août 2017 aux éditions du Seuil. 200 pages. Roman (policier ou roman sur l’adolescence). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez.

 EN DEUX MOTS

Etude psychologique, parcours initiatique d’un adolescent, parabole biblique et roman policier, Par le vent pleuré vise trop d’objectifs à la fois et, pour moi, n’en atteint véritablement aucun. Le cocktail n’a pas pris : trop salé ou trop sucré.

Les cinq premières lignes :
Elle attend. Chaque printemps les fortes pluies arrivent, et la rivière monte, et son cours s’accélère, et la berge se désagrège toujours davantage, brunissant l’onde de son limon, mettant au jour une nouvelle zone de terre sombre. Des décennies passent. Elle est patiente, dans sa coquille de bâche bleue.

Le meilleur passage pour moi : le titre, très beau : « Par le vent pleuré », que l’auteur (et son personnage) ont repris dans un roman de Tom Wolfe. Et qui m’a incitée à lire enfin un livre de cet auteur génial aux dires de nombreux critiques mais dont la pagination gigantesque m’a toujours effrayée !

L’auteur. Ron Rash est né en 1953 en Caroline du Sud, où il a grandi. Il vit actuellement en Caroline du Nord. Titulaire d’une maîtrise de langue anglaise, il devient enseignant (et l’est toujours) avant de commencer sa carrière littéraire en 1994 avec des nouvelles (Incandescences, sorti en France en 2015, primé aux Etats-Unis) et des poèmes. Son premier roman, un policier, Un pied au paradis, sort en 2002 aux Etats-Unis, en France en 2009. Suivront Le Chant de la Tamassee (2004 aux Etats-Unis, aujourd’hui chez nous, étrangeté du rythme des traductions), Le Monde à l’endroit (2006 aux Etats-Unis, 2012 en France), Serena (2008 aux Etats-Unis, 2011 en France), Une terre d’ombre (2012 aux Etats-Unis, 2014 en France). Tous ses romans ont été (magnifiquement) traduits en français par Isabelle Reinharez. Serena et Le monde à l’endroit ont été adaptés au cinéma.

L’écriture de Ron Rash est ici encore d’une grande élégance. Des descriptions bucoliques d’une Amérique rurale qui vit en marge du Flower Power de la fin des années 60, mouvement largement évoqué tant au niveau du mode de vie des hippies (même si dans le roman ne figure qu’une seule représentante de ces années-là, Ligea, l’héroïne) : l’amour libre, les drogues en tout genre, l’alcool, que des groupes musicaux psychédéliques de l’époque, les Grateful Dead et Jefferson Airplane notamment. La construction est réussie et nous permet, en alternant parfaitement le passé et le présent dans des chapitres séparés, de comprendre les événements dans leur ordre chronologique. Ce qui est commode car l’histoire se déroule sur près de cinquante ans. Les dialogues, relativement courts, sont à la fois explicites et remplis de sous-entendus voire de non-dits.

L’histoire. Dans les Appalaches, région située à l’extrême est des Etats-Unis, Sylva est une petite bourgade qui vit à l’abri de la révolution sexuelle pacifique, du Flower Power et du « faites l’amour, pas la guerre ». Deux frères : Bill, douze ans et Eugene, 7 ans, vivent avec leur grand-père, chirurgien despotique et cruel, et leur mère, sous la coupe elle aussi du tyran depuis la mort de son mari, dont elle ne se remettra que mal et très tard. Ils passent leur temps libre à pêcher et à batifoler au bord d’une rivière. À l’été 1969, débarque Ligeia, jeune sirène peu farouche, venue de Floride passer du temps chez son oncle et sa tante, à côté de chez eux. Les deux frères, alors adolescents, en tombent amoureux. L’aîné, étudiant en médecine, est censé prendre la succession de son grand-père tandis qu’Eugene s’oriente vers l’écriture. Fiancé à Leslie, étudiante elle aussi, Bill tente de rompre avec Ligeia et de convaincre son frère que cette relation est sans avenir. Mais ce dernier s’accroche à sa « première petite amie ».

Aussi vite qu’elle était venue, Ligeia disparaît. Quelque chose s’est produit, forcément. Quarante ans plus tard, la rivière rejette sur la grève des ossements humains. Il s’agit du corps décomposé de Ligeia. Le temps d’un été, puis le temps de deux vies, l’une réussie, l’autre ratée, nous voyons les rapports des deux frères se détériorer et les consciences se fissurer. Le doute s’insinue. Le suspense reste entier jusqu’à la dernière page et chaque chapitre nous éclaire un peu plus sur ce qui s’est déroulé durant cet été.

Mon avis sur le livre. Déçue, disons-le j’ai été déçue. Non par l’histoire elle-même, elle se tient jusqu’au bout même si la fin n’est pas cent pour cent évidente. Par le style non plus, du pur Ron Rash. Ce qui m’a peu intéressée est le contexte de cette Amérique fin de sixties. Même si le contraste entre les villes et les communes rurales est saisissant et réaliste, même si les personnages, notamment le plus jeune des deux frères, ont une personnalité trouble, mais pas assez fouillée, même si la sirène est belle à se damner, l’accent est mis sans cesse sur le Flower Power. On aime ou n’on aime pas. Je suis entre les deux. Le sujet n’est pas inintéressant mais les mentions aux us et coutumes et aux groupes musicaux de l’époque sont trop nombreux à mon goût même si je suis une adepte de la non-violence.

Sans doute aussi parce que mes lectures du moment sont ancrées dans un cadre historique bien plus sombre (le rôle des Européens en Amérique du temps des autochtones juste avant Par le vent pleuré et le rôle des mêmes Européens en Amérique du temps de l’esclavage juste après !). Et qui sait, aussi parce que j’avais beaucoup, beaucoup aimé Le chant de la Tamassee et que le titre Par le vent pleuré me laissait augurer du meilleur.

Pourtant, rien de bien original dans ce triangle amoureux et cette famille sous le joug d’un patriarche tyrannique seulement préoccupé des bienséances et de la réussite sociale. Et peu d’approfondissement aussi sur les événements – qui se succèdent dans une belle chronologie bi-temporelle -, ni sur les mentalités des frères qui rejouent une énième version de la légende biblique des fils d’Adam et Eve, Caïn et Abel, trop adoucie à mon goût.

Une grande qualité : l’amour des livres chez la mère des deux frères et chez le plus jeune, Eugene qui voudra toute sa vie devenir écrivain et, malheureusement, échouera.

Pour finir, Par le vent pleuré, à trop tanguer entre le thriller psychologique, le passage de l’adolescence à l’âge adulte et la lutte fratricide m’a laissé une impression sucrée-salée de déjà-vu et d’inaboutissement. Reste que certaines descriptions sont belles et que le livre se lite vite et bien (trop peut-être). Vivement le prochain roman de Ron Rash, que je me réconcilie avec cet auteur dont j’ai tant aimé ceux que j’ai lus auparavant.

Un roman à lire pour les amateurs d’intrigue bien menée (et bien construite), pour les amoureux de l’Amérique (décalée) des sixties. Et pour la belle écriture de l’auteur. Ou encore entre deux gros pavés « difficiles »… Mais dispensable pour les autres. Auteur à suivre et à lire pour les précédents et les suivants j’espère.

Deux extraits, dont un sur la perte de l’être aimé, page 35 : « Quand votre père est mort, je ne savais pas comment continuer. Ce que je ne pouvais supporter c’était à quel point votre père me manquait. J’étais incapable d’échapper à ce sentiment, ne fût-ce que quelques minutes. Je l’aimais à ce point-là. (…). Il y avait des matins où mon corps ressentait une telle pesanteur grise, j’arrivais à peine à me lever. J’avais peur, si je parlais de ça, surtout à vous deux, de ne plus jamais réussir à supporter sa perte. Je resterais au lit, sans plus jamais me lever… ».
Une vérité, page 36 : « Il y a certains choix que l’on fait et dont on a connaissance, pour toujours, jusqu’à son dernier soupir – il ne s’agit là, évidemment, que des mauvais choix ».