Sorti en octobre 2014 aux Editions Sabine Wespieser éditeur. 249 pages. Roman. Traduit de l’allemand (Autriche) par Elisabeth Landes.

L’auteur. Robert Seethaler est né à Vienne en 1966 et y a grandi. Il est aussi acteur de séries policières et scénariste. Il vit actuellement à Berlin. Le tabac Tresniek, son quatrième roman, est le premier traduit en français. Le second, Une vie entière, chez le même éditeur, est sorti en France en 2015. Il est chroniqué dans ce blog.

En deux mots Un jeune montagnard au cœur pur, une belle Bohémienne, un buraliste honnête résistant à Hitler, un Professeur Freud en fin de carrière (et de vie ?)… En mars 1938, les histoires d’amour et d’amitié sont rattrapées par l’Histoire de l’Autriche. Raconté dans une langue mêlant onirisme, réalisme et humour, cet épisode sombre ne laisse que peu d’espérance.

Très belle et très triste, l’histoire est celle du jeune Franz Huchel. Il a dix-sept ans en août 1937 et vit en Haute-Autriche, dans les montagnes, avec sa mère. Celle-ci est veuve et, lorsqu’elle se retrouve sans aucune rentrée d’argent, elle l’envoie travailler chez un ami, Otto Tresniek, qui tient un bureau de tabac journaux dans le centre de Vienne, le tabac Tresniek. Contrairement aux jeunes de cette région pauvre qui ont déjà trimé dans la forêt ou pour les estivants, Franz n’a encore jamais travaillé et a gardé des mains « délicates, douces, blanches » ainsi que la fraîcheur et la pureté de l’enfance.
Il se fait bien vite à son travail et à son patron, apprécie ce qu’il fait et s’habitue aux desiderata des clients. Parmi eux des gens de toutes classes sociales, notamment et surtout le Professeur Sigmund Freud, âgé de quatre-vingt ans et d’une santé fléchissante, Juif, qui vient y acheter ses cigares et que Franz est flatté de rencontrer.
Très vite, il rencontre la voluptueuse Aneska, une jeune artiste de cabaret qui apparaît, disparaît et le mène par le bout du nez. Ne sachant s’il doit poursuivre ou non cette relation à sens unique, il demande des conseils au Professeur. Malgré ces déboires amoureux, la vie est belle, Franz ne regrette pas d’avoir laissé sa mère, à qui il écrit des cartes attendrissantes : « chère maman, tu peux être fière de moi, si tu veux ! », ni ses montagnes majestueuses. Il fait l’apprentissage de la vie, de l’amour et de l’amitié.
Mais l’embellie est de courte durée, autour de ces personnages l’antisémitisme fait rage et le ciel s’assombrit. L’anschluss approche, les complicités avec les nazis se multiplient dans la ville, la croix gammée s’affiche fièrement sur les drapeaux. Les Juifs sont harcelés, persécutés, et avec eux ceux qui les soutiennent, notamment en continuant à leur vendre des produits. Dénoncé, Otto est dans le collimateur des Allemands. Malgré des menaces de plus en plus précises, il continue de résister. En mars 1938, l’Autriche est annexée par l’Allemagne et il est arrêté, roué de coups. Franz assume l’intérim au tabac en attendant son retour… Sigmund Freud se terre chez lui, des agents de la Gestapo le surveillant en bas de son immeuble.
La tension ne fait que monter, l’ambiance est de plus en plus délétère et les événements se précipitent. Nous suivons les personnages avec une appréhension croissante. Qui s’en sortira et comment ?

Le style de Robert Seethaler est véritablement unique et ce roman, bien traduit par Elisabeth Landes comme l’est aussi Une vie entière, est très agréable à lire. L’auteur aime ses personnages, il réussit à se mettre à leur place, chacun, bon ou mauvais, allant au bout de son parcours. L’écriture varie selon les personnages et selon les circonstances. Les scènes d’action sont décrites de manière métaphorique ; les rêves de Franz, nombreux, sont racontés par le menu et interprétés par le jeune garçon lui-même. L’humour, toujours présent grâce à la candeur de Franz, apporte une note de légèreté à une histoire qui en a bien besoin. Quelques longueurs, peut-être, lors des retours en arrière sous forme de souvenirs, mais c’est un avis personnel…

Mon avis sur le livre. Outre de ce fonds historique effrayant − la montée du nazisme en Autriche jusqu’à l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne du Troisième Reich −,  Le Tabac Tresniek tire son principal intérêt des personnages, tous attachants à différents titres. Celui de Franz, bien sûr, mais aussi les personnages secondaires qui gravitent autour de lui : sa mère un peu perdue socialement, aimante et essayant de rester ferme avec son fils. Otto Tresniek, buraliste libertaire, unijambiste (il a perdu sa jambe dans une tranchée) un peu ronchon mais juste et profondément humain et qui résiste à l’envahisseur en continuant de vendre ses journaux et son tabac aux Juifs. Le professeur Sigmund Freud, le vrai, à l’hiver de sa vie : vieux, chétif, fragile mais pas décati, altier mais pas hautain, austère mais pas triste et qui finit par divulguer une partie de son savoir à Franz et lui prodiguer des conseils en matière de relations avec les femmes.
Mais le personnage qui m’a émue aux larmes, c’est lui, Frantz. Un cœur pur, en cela semblable à Andreas, le héros d’Une vie entière, surtout dans la manifestation amoureuse. Cet adolescent couvé dans le giron de sa mère jusqu’à dix-sept ans et devenu homme trop vite à cause d’un événement familial qui changera sa vie de manière radicale et de l’Anschluss. Franz est un amoureux qui s’ignore, un amoureux transi. Il aime sa mère, il aime la belle Aneska, il aime le vieux Professeur, il aime son patron. Et il ne se contente pas d’aimer les personnes, il les respecte, essaie de les comprendre en raisonnant à leur place, tout en restant d’une grande naïveté. Ses réflexions sur les Juifs sont impayables et les questions pertinentes qu’il pose au « docteur des fous » lui valent des réponses claires de la part de celui-ci.
Le Tabac Tresniek est aussi une belle histoire d’amitié. Celle de l’association totalement improbable, qui naît entre le jeune Franz, plein de candeur, et le vieux sage, Sigmund Freud qui, « à tout petits pas de senior, trottinait lentement sûrement vers la pétrification, vers ce jour où, sans tambour ni trompette, on irait prendre place dans sa propre collection d’objets antiques ».
Enfin, il fait bon lire qu’il existait des gens comme Otto et Franz plus tard pour tenir tête au pouvoir hitlérien avec les risques inhérents à toute forme de résistance. Le peu d’espoir contenu dans ce livre se trouve précisément dans le cœur de ces hommes.
Et, si l’amour et l’amitié sont très présents dans le livre, celui-ci raconte avant tout une histoire sombre et poignante sur une période noire de l’Europe, que j’ai terminée émue aux larmes et remplie de colère. Magnifiquement écrit, généreux, avec des personnages extrêmement attachants, Le Tabac Tresniek est une très belle lecture qui ne laisse pas le lecteur indemne. A lire bien sûr, tout comme Une vie entière, chroniqué lui aussi dans ce blog. J’attends quant à moi les suivants avec une grande impatience.