Sorti en janvier 2016 chez Robert Laffont, Collection Pavillons. 324 pages. Roman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aline Azoulay-Pacvon.

En deux mots En trois parties qui vont et viennent entre passé et présent, l’auteur dresse le portrait réaliste et désenchanté de deux personnages qui pourraient très bien être sa mère et lui-même. Un livre sur la quête de reconnaissance, sur la fin des illusions, mais pas celle de l’espoir. Et un regard acerbe mais d’une grande justesse sur les relations mère-fils et sur la société américaine. Le tout servi par une belle prose, des dialogues fins et percutants. Du grand art.

L’auteur. Richard Yates (1926-1992) est un auteur américain. Il est entré en écriture comme journaliste, puis nègre littéraire et politique (discours pour Robert Kennedy) et rédacteur publicitaire. C’est grâce à l’adaptation au cinéma de son roman La fenêtre panoramique (2005 en France, 1961, son premier roman, aux Etats-Unis) par Sam Mendès sous le titre Noces rebelles en 2008, avec Kate Winslet et Leonardo di Caprio qu’il est, depuis peu, connu en France. Suivront Easter parade (2010), Un été à Cold Spring (2011).  Il est également auteur de nouvelles : Onze histoires de solitude (2009), Menteurs amoureux (2012), Un dernier moment de folie : nouvelles oubliées (2014).
Richard Yates fut longtemps ignoré, oublié de la littérature américaine, plus encore après sa mort qui eut lieu dans l’indifférence totale des milieux littéraires. Aujourd’hui, Richard Ford, Joyce-Carol Oates, pour ne citer qu’eux, le recommandent et s’en recommandent.
L’histoire. Nous sommes en 1944, c’est presque la fin du conflit mondial en Europe. Robert Prentice, Bob dans la vie civile, Prentice à la guerre, 18 ans, est un jeune homme qui n’a pas encore tout à fait perdu son âme d’enfant. Depuis la séparation de ses parents quand il avait huit ans, il est élevé par sa mère Alice, seule, aimante mais instable et extravagante. N’ayant connu que les déménagements consécutifs aux aventures sans lendemain de sa mère et à ses difficultés financières, des moqueries à l’école, il vit une enfance et une adolescence sans intérêt, presque sans amis. Difficile pour un enfant de grandir, de se réaliser comme les autres avec une mère aussi étouffante, qui l’aime plus que tout. Quand bien même si, dans certains passages émouvants, l’on comprend à quel point il aime lui aussi, malgré tous ses défauts, cette petite femme désespérée et délicate, fatiguée et assoiffée d’approbation, qui lui demandait de convenir avec elle que sa vie n’était pas un échec total…
Alors, quand en 1944 il est enrôlé pour défendre les couleurs de son pays, il y voit l’occasion rêvée de quitter cette mère qui l’a traîné dans toutes ses errances, le faisant poser pour ses sculptures sous les yeux moqueurs de ses camarades, et de voler enfin de ses propres ailes. C’est le cœur léger et plein d’espoir qu’il part, avec l’espoir d’accomplir de hauts faits, de revenir en héros reconnu et adulé.
Mais c’est le destin qui tire les ficelles…
Le style. Le livre se lit facilement et avec grand plaisir. Il bénéficie d’une écriture élégante, claire, de dialogues intelligents, presque affectés parfois quand c’est Alice qui parle − on sent bien qu’elle veut en mettre plein la vue à ses interlocuteurs, surtout à son Bobby. Avec une ironie non dissimulée tout au long des pages.
Un destin d’exception est construit en trois parties indépendantes. L’auteur (qui reste le narrateur tout au long du roman) y aborde le présent de la guerre − 1944/1946 −, puis le passé de la vie d’Alice et l’enfance de Bob, et enfin la guerre à nouveau et le retour de Bob à la vie civile. Les trois parties se font écho, s’éclairent et se complètent pour former une histoire homogène qui fleure l’autobiographie. Bizarrement, le suspense se trouve là où on l’attendrait le moins : non pas dans les épisodes « guerriers », mais dans la partie relatant la vie chaotique d’Alice et de Bob après la séparation des époux. Le suspense se glisse entre les lignes alors qu’Alice joue de malchance avec les hommes et avec le travail. Même lorsque tout va pour le mieux, alors qu’on voudrait que cela continue, on sent bien que c’est provisoire et que l’orage et la décadence ne sont pas loin. J’avoue avoir trouvé ces passages tumultueux plus prenants que les chapitres sur la guerre, un peu longs et répétitifs.
Mon avis sur le livre. Les personnages de Richard Yates ne sont pas des héros. Ni dans leur vie privée, ni même à la guerre. Richard Yates est l’écrivain de la désillusion, de la défaite, du désenchantement. Mais pas du désespoir. Ses livres (romans et nouvelles) sont remplis de nostalgie et de destins ordinaires.
La personnalité de Robert et d’Alice, sa mère, représente le principal atout du livre. Telle mère, tel fils. C’est ainsi que l’on pourrait résumer tout ce livre. Mais ce serait réducteur. Il est vrai que Bob a hérité du caractère contrasté de sa mère : une grande faiblesse de caractère doublée de la volonté d‘être reconnu à tout prix par la société qui les entoure. Elle comme l’artiste (sculptrice) à succès qu’elle rêve d’être. Lui comme un jeune homme utile, brave, à la ville comme à la guerre, et reconnu comme tel, appartenant enfin à un groupe. Mais tous deux, en dépit de leur manque d’assurance, de leur immaturité, croient que tôt ou tard leur destin prendra enfin la voie de l’exception, et que l’espoir qui ne les quitte jamais, même au plus fort de l’adversité, leur en ouvrira les portes. Et c’est cela, et non pas leurs erreurs, leurs faux-pas et leurs atermoiements, qui les rend sympathiques et aimables à nos yeux. Ainsi, Bob, quand il se retient de sauter dans les bras d’un supérieur qui enfin s’intéresse à lui, réussit à déclencher une vague de sentimentalisme chez le lecteur qui ne voit alors plus en lui qu’un enfant en quête d’amour.
Les scènes de guerre sont décrites avec un réalisme mêlé de dérision. La violence y côtoie l’absurde voire le burlesque. Il est intéressant de savoir que l’auteur a combattu lui aussi en France et en Allemagne et qu’il sait de quoi il parle. C’est sa guerre qu’il raconte et il nous la montre dans ce qu’elle de plus violent bien sûr, mais aussi et surtout dans ce qu’elle a de plus absurde. Ce ne sont qu’ordres et contre-ordres, missions et batailles confuses dans l’organisation et dans la gestion, morts et blessés inutiles, stratégies incompréhensibles. Et le malheureux Bob, qui rêvait de s’y illustrer en accomplissant des actes de bravoure, se retrouve affecté dans une division de remplacement ; il ne comprend rien aux ordres qu’on lui donne : ni à la hiérarchie, ni aux combats, et fait preuve d’une grande inexpérience. Son seul « exploit » aura été d’y contracter une pneumonie − alors qu’il aurait préféré être blessé.
Deux destins ordinaires, deux personnes qui n’atteindront jamais leurs rêves de grandeur, de reconnaissance ni dans leur vie privée ou professionnelle, ni même à la guerre pour Robert. Tous deux pourtant luttent pour arriver à leurs fins. Mais les moyens qu’ils utilisent ne sont pas les bons, à moins qu’ils soient incapables de lutter contre leur véritable destin ou qu’ils n’en soient que les marionnettes.
Pour finir, j’ai beaucoup aimé ce roman bien écrit, bien construit et dont les personnages m’ont touchée en dépit de (ou grâce à) leur psychologie de perdants éternels, leur énergie − même si c’est celle du désespoir − à essayer de rebondir encore et encore. Bob parce que c’est un majeur-mineur naïf qui voit les horreurs de la guerre avec un regard encore presque enfantin. Ainsi, page 102, un soldat allemand ne lui paraît pas crédible dans sa mort : « Comment un être vêtu de ces vêtements, sanglé de ce matériel si affreusement familier (telle cette gamelle posée sur sa fesse droite), pouvait-il être mort ? ». Alice parce qu’elle refuse la médiocrité ambiante et ne renonce jamais à ses rêves de succès et d’amour. Quitte à faire « comme si tout allait bien, comme si de rien n’était ». Des personnages ordinaires auxquels il est très facile de s’identifier, finalement. Et si je n’ai pas éprouvé une émotion intense à la lecture du destin banal de deux personnes ordinaires, je suis restée suspendue à ce destin jusqu’à la dernière page. Car ce roman est bien celui des illusions perdues, pas celui des espoirs perdus.
Un bien beau livre qui m’a donné envie d’en lire d’autres de son auteur, notamment La fenêtre panoramique et Easter parade. Je le recommande à tous les lecteurs bien évidemment.