Sorti en avril 2016 aux Editions Zoé, Collection Ecrits d’ailleurs. 288 pages. Roman. Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Raguet.

 
EN DEUX MOTS

Une histoire poignante, des personnages profondément humains, une grande puissance évocatrice et émotionnelle, une écriture magique et un souffle épique font de ce roman une œuvre brillante et inoubliable. Et un coup de cœur absolu.

 

L’auteur. Richard Wagamese a un pedigree assez court sur le Net, ce roman étant son dernier (il en a écrit une dizaine !), mais le premier traduit en français. Il est né en 1955 dans l’Ontario et appartient (comme les personnages principaux du roman) à la nation ojibwé, une importante ethnie indienne de l’Ontario (Canada). Il est par ailleurs journaliste et producteur pour la radio et la télévision. Il vit en Colombie Britannique.

Un tout petit conseil « utile » avant toute chose : ne pas s’arrêter au titre en voyant le livre dans les librairies. Il n’est pas mièvre, pas doucereux pour deux sous, bien au contraire. C’est juste que le nom de famille indien des deux personnages est Starlight, « la lumière des étoiles », et que celle-ci s’éteint bien à l’aube. Voilà qui est dit.

Le style. Poétique, forte et « brute » à la fois, c’est ainsi que je qualifierai l’écriture de ce roman. Les descriptions sont très belles bien qu’écrites dans une grande économie de mots, comme l’ensemble du récit, y compris les dialogues, très courts, écrits en langage parlé abrégé, pudique, allant à l’essentiel. Un étonnement quant à la personne utilisée par l’auteur, la troisième du singulier : « il » ou « le garçon ». Frank étant de toutes les scènes (hormis les retours en arrière bien sûr), le développement de l’histoire se serait fort bien prêté à l’utilisation de la première personne ou, mieux encore, à la polyphonie : une voix pour le fils, une pour le père. Mais je me laisse peut-être porter par la tendance… Ou bien est-ce juste histoire de dire… Enfin, la nature puissante, grandiose – forêts, fleuve, montagne –, les scènes de guerre, les personnages et la puissance romanesque de l’intrigue confèrent au livre un caractère visuel cinématographique évident.

L’histoire. Franklin, seize ans, vit et travaille chez un vieil homme qui, afin qu’il devienne une bonne personne, lui enseigne des principes de vie basés sur l’honnêteté, l’intégrité, le respect de la nature en même temps que le travail à la ferme. Frank aime la nature, son travail, il aime et respecte le vieil homme, son « tuteur ». Mais quelque chose manque à son bonheur : connaître ses origines.

Son père Eldon, malade et alcoolique, habite une ville voisine. Sentant sa fin prochaine, il le fait venir pour lui demander de l’emmener dans les montagnes canadiennes, dans le pays d’en haut et de l’y enterrer dignement, à savoir assis sur une crête, comme un guerrier ojibwé. Avec l’espoir, en racontant son existence passée à son fils, notamment sa jeunesse et la rencontre avec sa mère, de lui faire comprendre ses erreurs, les raisons de son échec et de son alcoolisme et, partant, de racheter ses fautes. D’abord réticent, le jeune homme finit par accepter. Par pitié, (par « devoir » ?), ou espérant sans doute en apprendre davantage sur ses origines, notamment sur sa mère dont personne ne lui a jamais parlé. Ils partent donc, lui à pied, son père couché sur le cheval de Frank, guidé par celui-ci. Frank subviendra à leurs besoins grâce à la chasse et la pêche, et il affrontera un jeune grizzli. Pendant les arrêts obligés, Eldon fait un récit haché de sa vie. De longs retours dans le passé éclairent son fils sur une vie qu’il ignorait totalement, faite de grandes peines et de grandes joies, et l’aideront à progresser dans sa quête d’identité. Ce qu’il apprendra de son père risque fort de redessiner à jamais l’image qu’il avait de lui. Et leurs relations, d’abord inexistantes, puis difficiles, risquent fort de changer…

 

Mon avis sur le livre. On entre dans l’histoire par « la grande porte » de la nature mais, si ce livre est ce que l’on appelle un « nature writing », c’est juste que l’histoire se déroule dans une nature qui bénéficie de toutes les attentions de l’auteur et de son personnage.

Une fois encore, un auteur (d’origine indienne) met en avant la sagesse indienne sans jugement, sans pathos, sans acrimonie. En particulier, le grand respect de la nature hérité de leurs ancêtres et qui leur fait prélever sur elle la juste quantité nécessaire pour se nourrir, la remercier de ses bienfaits (en la laissant propre après un campement et un feu par exemple). Ici, « la terre nourricière », expression couramment employée aujourd’hui, trouve son plein sens. La première chasse de Frank en compagnie du vieil homme est particulièrement émouvante et de nombreux passages nous montrent l’harmonie de Frank avec la nature dès son plus jeune âge, une des rares choses qu’il partageait sans le savoir avec son père : « Jimmy disait tout le temps que nous étions un Grand Mystère. Tout. Il disait que les choses qu’ils faisaient, ces Indiens d’autrefois, c’était rien d’autre que d’apprendre à vivre avec ce mystère. Pas le résoudre, pas s’y attaquer, pas même chercher à le deviner. Juste être avec. J’crois que j’aurais aimé apprendre le secret qui permet de faire ça. »
Pourtant, Les étoiles s’éteignent à l’aube n’est pas un livre sur la nature mais une histoire intime et bouleversante sur les relations entre un père et son fils. Ainsi, ce livre qui ne semble que beau à l’origine, éveille très vite notre curiosité, puis notre intérêt et enfin notre passion. Il peut se lire d’une traite à condition d’en avoir le loisir.

L’un des principaux thèmes est la quête de ses origines. Frank a toujours vécu avec le manque de sa mère qu’il n’a jamais vue et dont personne ne lui a parlé. Ce n’est qu’à la fin que son père (qui a très peu connu la sienne) lui révélera la vérité sur leur histoire. La paternité, aussi, est abordée, ainsi que la transmission. Celle-ci se fait-elle obligatoirement par le lien biologique ? Peut-elle se faire sans ce lien ?

Mais pour moi, ce livre est avant tout une très belle histoire d’amour dans laquelle le sentiment amoureux (comme tous les autres sentiments, la tristesse par exemple) est si bien rendu qu’il en devient poignant car le lecteur en connaît l’issue. Amour, faiblesse humaine, colère, rédemption, pardon, compassion et pitié, les sentiments, toujours très forts, mêlés et ambivalents, sont exprimés de si belle et juste manière que l’auteur nous laisse aussi brisés que ses personnages.
Sans aucune volonté de pathos, Richard Wagamese nous prend plus d’une fois à la gorge. L’expression des sentiments rend certaines situations poignantes et certains passages difficiles impossibles à lire les yeux secs. Je défie quiconque de lire les vingt dernières pages, de l’émotion pure, sans une boîte de mouchoirs à portée de main. Enfin, les toutes dernières nous redonnent l’espoir tant espéré, tant attendu mais les larmes sont toujours de mise. Il faut là aussi saluer le travail de traduction car si les sentiments sont difficiles à rendre sans effusions exaltées, qu’en est-il quand il s’agit de les traduire ? En quelques mots bien choisis et bien assemblés, l’auteur provoque en nous une émotion incontrôlable.

La guerre est présente dans l’histoire d’Eldo, qui la décrit en des termes apocalyptiques, et là aussi il est question de la participation indienne. Dans Le chemin des âmes de Joseph Boyden, Xavier et Elidjah, deux jeunes Crees s’engageaient dans l’armée canadienne pour aller combattre sur les fronts belge et français pendant la « Grande » guerre. Ici, c’est le père de Franklin et son copain Jimmy, deux jeunes Ojibwés qui en 1951, s’engagent en Corée où la guerre là aussi fut une guerre de tranchées. Ce n’est pas la même époque et pas la même guerre mais bien la même barbarie : même horreur, même terreur,  même absurdité et mêmes conséquences pour ceux qui survécurent, entre autres l’alcoolisme. Et des comportements qui peuvent aller de la lâcheté la plus veule à l’héroïsme le plus louable…
Pour finir, j’ajouterai que si Les étoiles s’éteignent à l’aube est un livre écrit par un Amérindien dont les personnages sont Amérindiens et qui se déroule sur d’anciennes terres indiennes, point n’est besoin d’être passionné par les Amérindiens comme je le suis (c’est bien entendu la raison de mon choix) pour le lire et l’aimer, car cette histoire intime entre un père et son fils est universelle et pourrait aussi bien se dérouler en Lithuanie que dans l’Ardèche profonde. D’ailleurs il n’est situé avec précision ni dans le temps, même si l’on pense aux années 70/80, ni dans l’espace même si l’on pense au pays de l’auteur…

Les étoiles s’éteignent à l’aube est pour moi un des plus beaux livres de la rentrée de cette fin d’année 2016, un livre que je ne suis pas prête d’oublier et que je vous conseille vivement de vous procurer. Aucun risque d’être déçu. Mais attention, il faut se donner du mal et faire preuve de patience pour le trouver car je me suis laissé dire qu’il était déjà en réimpression. Si vous ne le trouvez pas dans les bonnes librairies, essayez les bibliothèques bien achalandées ou Internet (je ne vous ai rien dit…), mais même là il est difficile à trouver. Outre un grand bonheur de lecture, c’est aussi la formidable découverte d’un auteur que je relirai dès que j’en aurai la possibilité.

 
GRANDE NOUVELLE ! Richard Wagamese sera présent au Festival des Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, les 3, 4 et 5 mai prochains ! Avec ou sans cours d’anglais, j’y serai !

Et nul doute aussi que je vais m’intéresser à l’éditeur suisse, la maison Zoé et sa collection Ecrits d’ailleurs qui édite des auteurs d’écriture anglaise ayant « pour point commun d’avoir une double culture et une écriture riche de métissages » (source des Editions Zoé) et dont j’ai déjà repéré quelques titres… En espérant qu’elle fera traduire les autres romans de cet auteur.

 

 

Juste pour le plaisir, quelques extraits, difficiles à choisir, qui ne peuvent que vous donner envie de courir chez votre libraire :

 À l’horizon, la lumière était un vaste embrasement rose et magenta sous les superpositions de nuages et le soleil déclinant projetait vers l’espace des esquilles de lumière si bien que le ciel semblait recouvert d’un voile. (…) La crête délimitait d’un côté une profonde et étroite vallée. Elle faisait près de huit cents mètres à son point le plus large, une rivière coulait tout du long entre des halliers d’aulnes et d’osier pourpre ainsi qu’une étendue de prairie, aussi parfaitement plane qu’un plateau, menant aux éboulis et coulées qui marquaient le pied de la chaîne la plus éloignée.

(…) La lumière déclinait. Il sentait la pression qu’exerçait le crépuscule pour se frayer un chemin dans la brèche de la vallée et il regarda les silhouettes des choses s’altérer. Aux confins du monde, le soleil était rouge sang ; dans cette oblique lumière rosée il était rempli d’émerveillement et débordait de chagrin (…) Bientôt la luminosité s’effaça devant l’obscurité et il eut l’impression d’exister dans un monde onirique, suspendu au-dessus de cet espace paisible où régnait le vent dont il sentait la force le repousser.