Sorti en août 2016 aux éditions Les Escales. 304 pages. Roman. Traduit de l’anglais par Nicolas Richard. Prix Femina étranger 2016.

 

EN DEUX MOTS Ce livre est un recueil de déclarations d’amour : celles d’Aaliya et de l’auteur aux livres, aux écrivains et à la ville de Beyrouth ; celle de l’auteur (et la nôtre) à Aaliya. Un livre d’une grande richesse, qui parle de livres et donne l’impression d’être cultivé, ou l’envie de le devenir… grâce aux livres. Et un personnage féminin inoubliable… Un régal de lecture, un coup de cœur intellectuel.

L’auteur. Rabih Alameddine, né en Jordanie en 1959 de parents libanais, a fait ses études en Angleterre et aux Etats-Unis. Il vit en alternance à San Francisco et au Liban. A la fois peintre et écrivain (auteur de romans et de nouvelles), il a travaillé comme ingénieur avant de se consacrer pleinement à ses deux passions.

L’histoire. Aaliya Saleh est une « jeune » femme libanaise de soixante-douze ans. Rebelle dans l’âme et jeune d’esprit – elle considère la littérature comme son bac à sable –, possédant « une santé de fer rouillé », elle vit seule (divorcée-répudiée, sans enfants). Seule mais pas solitaire, car elle est entourée d’une grande quantité de livres qui ont pour elle valeur de personnes. Parmi eux, ceux qu’elle a lus, qu’elle lit et qu’elle doit lire, mais aussi surtout, rangés dans des cartons séparés, ceux qu’elle a traduits :  la version anglaise, la version française et la version arabe, la sienne. Car elle a passé sa vie à lire et à traduire des livres (sans jamais publier, juste pour le plaisir).

Au moment où s’ouvre le livre, à cause d’une maladresse dans le dosage de son shampoing colorant, elle se retrouve avec les cheveux bleus. Qu’à cela ne tienne, elle n’est pas censée sortir. Elle se prépare à « son » rituel du 1er janvier :  chaque début d’année, elle choisit, parmi les œuvres de ses auteurs préférés (Fernando Pessoa, Léon Tolstoï, Vladimir Nabokov, Frantz Kafka) un nouvel opus à traduire et prépare tout ce qu’elle estime nécessaire avant de commencer.

Nous suivons Aaliya dans les méandres de ses souvenirs qui nous emmènent dans le Beyrouth des années 70, coincé entre des traditions séculaires et une guerre civile complexe et récurrente, alors qu’elle tenait une petite librairie de quartier. Au présent, lors d’une seule et même journée qui sert de colonne vertébrale au roman, nous la voyons lutter pour faire face aux menaces en tout genre de la vieillesse qui arrive à grands pas, pour conserver sa place de femme indépendante, passionnée de littérature et de liberté dans un pays qui ne considère les femmes qu’à hauteur d’hommes. Surtout si elles sont volontairement seules et sans enfants.

Dans les dernières pages, un incident inattendu se produira dans son appartement, qui aura un effet tout aussi inattendu sur ses relations sucrées-salées avec ses voisines, qu’elle fréquente… à travers une fenêtre.

Le style. D’une érudition incomparable, l’écriture est cependant remarquablement fluide et d’une grande agréabilité de lecture. Le ton est incisif, mordant, le vocabulaire ­– extrêmement riche et varié –  et les références livresques innombrables attestent presque à chaque page que la littérature « est » son grand amour, sa « profession de foi ». Les vies de papier est d’une très grande qualité littéraire, une véritable prouesse, d’autant qu’à la lecture seule il est facile d’oublier que l’auteur est un homme et que le « je » de la narratrice est usurpé tant la facilité avec laquelle l’auteur s’est glissé dans la peau d’Aaliya jusqu’à s’y perdre est grande.

Enfin, l’humour est omniprésent dans le roman, sous forme d’autodérision ou de moquerie acerbe quand elle évoque son ex-mari et certains membres de sa famille.

Toutefois, un détail m’a agacée et c’est bien là le seul reproche que je pourrais faire à ce livre : la construction apparemment anarchique et totalement anachronique du roman, avec des digressions et des retours en arrière en tous sens (Aaliya appelle ça « s’égarer ») qui gravitent toujours autour de la même journée, celle du 1er janvier. Cette construction qui va de pair avec l’absence totale de parties, pire de chapitres ­– dont le rôle premier est de créer de véritables coupures dans l’intrigue­ –, m’a procuré à plusieurs reprises une sensation de longueur dans la lecture. J’avoue aimer profiter des fins de chapitres et du blanc qu’elles insèrent dans les pages pour respirer entre deux épisodes et les trois cents et quelques pages, tout en me laissant perdue dans l’histoire, m’ont semblé quelque peu roboratives. Voilà, c’est dit…

 

Mon avis sur le livre. Les vies de papier est d’abord un magnifique portrait de femme. Le personnage d’Aaliya est inoubliable, capable de revenir nous hanter bien longtemps après avoir refermé le livre. Tout à la fois amusant, touchant… et horripilant. Par son franc-penser (et son franc-parler), son indépendance, son humour qui peut frôler l’ironie, son optimisme indéfectible qui lui permet de toujours voir le bon côté des choses – ou du moins l’apercevoir –  même quand un regret l’effleure, sa grande lucidité dans sa manière de considérer tout ce qui constitue la vie et la société : les hommes, le mariage, la famille, la politique, la religion, le temps qui passe et la vieillesse… elle campe une femme timide mais décidée qui se veut libre et assume tout autant ce qu’elle est que ce qu’elle n’est pas. D’une culture livresque et d’une érudition peu banales, sans jamais afficher son savoir avec ostentation. Mais qui peut également se montrer agaçante dans ses choix, ses doutes, ses rodomontades et ses décisions souvent fondées sur un amour des autres très « modéré ». Ses sentiments véritables, elle les réserve à sa seule amie Hannah qui l’accompagnera des années durant, aux personnages de ses romans, notamment ceux de Fernando Pessoa et de Tolstoï et aux livres eux-mêmes, pour lesquels elle éprouve un amour « physique » et auxquels est consacrée une chambre de l’appartement, minuscule mais d’une propreté extrême.

 

Autre atout du roman, la belle découverte du Liban, de Beyrouth en particulier. Une ville en pleine guerre civile en 1975, que la narratrice nous peint de manière très visuelle, avec beaucoup d’amour et de délicatesse, même si elle vit à l’écart de tout, préférant passer son temps avec les « vies de papier » quand la réalité de la vraie vie est trop difficile.

Et, surtout, Les vies de papier est, comme son titre l’indique si joliment, un roman sur les livres, pas forcément facile à lire, qui demande de la patience pour nous procurer le plaisir attendu. Un livre qui se mérite, comme tout excellent livre et qui doit se lire en toute tranquillité. D’autant qu’il propose également nombre de réflexions avisées sur diverses réalités, sur des sujets toujours d’actualité : la condition des femmes libanaises, la guerre, son absurdité, ses conséquences sur les conditions de vie, la vieillesse. Et sur un sujet peu évoqué en littérature, la traduction littéraire : celle-ci doit-elle être fidèle au texte, donc littérale, avec le risque de l’amoindrir, ou moins respectueuse de l’original, voire « augmentée » ?

Petit clin d’œil personnel, je remercie l’auteur et sa narratrice d’écrire tout haut ce que j’ai toujours pensé tout bas concernant la pièce de Samuel Beckett En attendant Godot. Elle nous dit : J’ai lu En attendant Godot trois fois et je ne peux toujours pas dire de quoi ça parle. Si, comme certains critiques le prétendent, cela traite de l’ennui ressenti en attendant le retour de Dieu, alors c’est encore plus insignifiant que je le pensais ». J’ajouterai que, pour ma part, j’ai fait plus que la lire (deux fois seulement et quelques vaines tentatives), je suis allée la voir sur scène avec à la fin la même frustration et la même question sans réponse : qui (ou quoi) attend-on en attendant Godot ? Pourtant, j’ai aimé cette pièce, pensant qu’un jour ou l’autre je finirai par comprendre… qu’il n’y avait rien à comprendre. A moins qu’il ne faille attendre quelque chose de meilleur et que Godot soit le symbole de ce quelque chose. Avouez que ce n’est pas chose avouable.

Autre détail amusant qui m’a amenée à un parallèle peut-être un peu tiré par les cheveux. W.-C. Fields, acteur et réalisateur américain comique et cynique du début du vingtième siècle, avait défrayé la chronique en affirmant : « Un homme qui déteste les enfants et les chiens ne peut pas être tout à fait mauvais. » Spontanément, j’ai appliqué spontanément cette réflexion à Aaliya en lisant tout le « bien » qu’elle pensait de sa mère. Une mère qui ne l’a jamais aimée comme une mère devrait aimer sa fille, lui préférant ses demi-frères, ne l’a jamais prise en considération. Une mère qui l’a traitée injustement, ne lui pardonnant pas, en tant que femme, d’avoir choisi et toujours conservé un mode de vie indépendant. Une femme, donc, qui en veut à sa mère depuis qu’elle est en âge de comprendre, et surtout ressentir, l’injustice. Alors non, une femme qui pleure l’absence de mère et qui pourtant, un beau jour après une scène de famille particulièrement violente, traverse la ville pour aller la voir et s’occupe de ses pieds endoloris (dans une scène dont la lecture m’a gênée), non, une femme comme ça, Aaliya, ne peut pas être tout à fait mauvaise. Au contraire.

 

Pour étayer mes dires et vous mettre l’eau à la bouche, voici en vrac quelques passages emblématiques du roman. A propos de la littérature et de ses bienfaits multiples pour ceux qui s’y adonnent, ce à quoi la lectrice effrénée que je suis souscrit pleinement. La relation d’Aaliya avec les livres et l’amour qu’elle éprouve pour leurs personnages (Anna Karénine lui est presque aussi chère que la Hannah de chair et de sang) frôle parfois l’identification, c’est vrai, et elle pourrait nous sembler excessive. Mais il n’y a rien d’étonnant à ce que les vies de papier prennent le pas sur la vie réelle quand celle-ci est faite d’un quotidien frustrant parce qu’« inexplicable et impénétrable ». 

 « C’est ma vie. Je me suis depuis bien longtemps abandonnée au plaisir aveugle de l’écrit. La littérature est mon bac à sable. J’y joue, j’y construis mes forts et mes châteaux, j’y passe un temps merveilleux. C’est le monde à l’extérieur de mon bac à sable qui me pose problème. Je me suis adaptée avec docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métaphore sableuse, si la littérature est mon bac à sable, alors le monde réel est mon sablier – un sablier qui s’écroule grain par grain. La littérature m’apporte la vie, et la vie me tue. Enfin, la vie tue tout le monde ».

Et plus loin : « Je me suis glissée dans l’art pour échapper à la vie. Je me suis enfuie en littérature ». (…) J’étais une lectrice vorace, je devins insatiable. Les livres devinrent mon lait et mon miel. Pour me réconforter, je me récitais des formules naïves du genre : « Les livres sont l’air que je respire », ou, pire, « La vie n’a pas de sens sans la littérature », tout cela en une faible tentative d’éviter le fait que je trouvais le monde inexplicable et impénétrable ».

Sur le pouvoir de découverte, d’apprentissage de la vie que possèdent les livres, sur les réponses que l’on y trouve aux questions que l’on se pose, aux problèmes que l’on rencontre. « Comment suis-je au courant des propriétés anti bactériologiques du thé, des propriétés anti mauvaises odeurs de certaines racines comestibles ? Ma réponse habituelle ne se fait pas attendre : les livres, je lis des livres – lisez, lisez, on peut tout apprendre des livres ».

Sur l’absurdité de la guerre, de toutes les guerres, le genre de propos que l’on entend lorsqu’elles sont finies mais que l’on oublie lorsqu’une autre commence : La première réaction que l’on peut avoir est de se dire que les Beyrouthins doivent être sauvagement fous pour se massacrer les uns les autres au nom de divergences aussi triviales. Ne nous jugez pas trop sévèrement. Au cœur de la plupart des antagonismes se trouvent des similarités inconciliables. Des guerres de cent ans furent livrées pour divergences sur la question de savoir si Jésus était humain de forme divine ou divin de forme humaine. La foi est assassine ».

Enfin, le meilleur pour la fin, à nouveau à propos des livres, un passage où bon nombre de lecteurs passionnés se reconnaîtront, sur la fameuse PAL, la « pile à lire » :

« Je me suis rapatriée dans ma chambre, retour à la pile de livres sur mon armoire de toilette sans glace, des livres non lus que j’ai l’intention de lire, une pile imposante. Le choix du livre ne pose pas de problème. J’opte typiquement pour le dernier rapporté à la maison. Je fais constamment l’acquisition de livres que je place sur la pile à lire. Lorsque je termine la lecture d’un livre, quel qu’il soit, j’entame le dernier acheté, celui qui a retenu mon attention le plus récemment. Bien sûr, la pile ne cesse de grossir jusqu’à ce que je décide que je n’achèterai plus un seul livre tant que je n’aurai pas lu la pile. Parfois cela marche ». (Ah bon ? Il faut que j’essaie ça aussi !)

 

Pour finir je dirai que Les vies de papier est le livre idéal à lire et à offrir à des lecteurs amoureux des belles lettres et des personnages « de papier » hors normes. Ma popine, qui me l’a suggéré, pense qu’il est « à conseiller à des personnes qui ont de la bouteille et beaucoup lu car il est plus agréable de connaître un peu les auteurs dont elle parle ». Je ne suis qu’à moitié d’accord car ni elle ni moi n’avons de la bouteille et surtout parce que je pense d’une part que les lecteurs qui n’ont jamais lu (ou entendu parler de) Proust, Tolstoï ou Kafka sont rares, et, d’autre part, que ceux qui sont dans ce cas ne pourront qu’avoir envie d’aller rencontrer leurs personnages… Petit conseil pratique : à ne pas lire si vous avez du monde à la maison, surtout des enfants ou petits-enfants.