Sorti en mars 2016 aux Editions Albin Michel. 279 pages. Roman.

En deux mots Comment, en trois jours seulement, toute une vie peut être gâchée. Très âpre mais très efficace, ce roman est le récit d’un fait divers et, surtout, d’une expiation par le remords. Quant au suspense, il dure, il dure… jusqu’au bout du bout… Encore une prouesse de Pierre Lemaitre qui bien avant le Goncourt donnait avec ses romans noirs du fil à retordre aux cellules grises de ses lecteurs. Et à leurs nerfs !

L’auteur. Né en 1951 à Paris, Philippe Lemaître est un écrivain français. Après avoir enseigné la littérature à des adultes, il est venu tardivement à l’écriture, commençant par des thrillers (Alex, Sacrifices, Robe de Marié, Travail soigné) et des romans noirs (Cadres noirs), souvent couronnés de prix, avant d’obtenir le Prix Goncourt 2013 avec un roman historico-picaresque passionnant et très original, Au revoir là-haut. J’ai pour ma part commencé à le lire avec Cadres noirs, thriller social que j’ai beaucoup aimé. Un mois après sa sortie, Trois jours et une vie était déjà dans le peloton de tête des ventes librairies.
L’histoire. Beauval, un petit village de huit cents âmes, prépare les fêtes de Noël. On est le 22 décembre 1999. Un enfant de douze ans, Antoine, temporairement isolé de sa bande de copains, tue involontairement d’un coup de bâton sur la tempe son voisin et copain Rémi, six ans. Un peu plus tôt, il a vu le père de celui-ci achever d’un coup de fusil son chien Ulysse renversé par une voiture. Ulysse était son meilleur compagnon en ces temps un peu difficiles pour lui. Sa mort l’a rendu fou furieux. La première panique passée, il cache le corps dans un endroit sauvage – le bois de Saint-Eustache – et Rémi est déclaré disparu par le maire et la gendarmerie.
Cette disparition marque le début d’une suite de catastrophes qui s’abattent sur Beauval. Une battue est organisée par le maire pour le lendemain. Mais le lendemain…
Il est impossible d’en dire plus sur l’histoire sans en dire trop. Disons qu’après ce jour funeste rien ne sera jamais plus comme avant. Pierre Lemaitre nous manipule  comme il sait si bien le faire jusqu’à la révélation finale, qui remet beaucoup de choses en cause…
Le style. Celui de Pierre Lemaitre. Rapide, efficace. Précis, direct, avec des phrases courtes. Mais pouvant aussi s’attarder en des passages descriptifs attrayants, notamment lors de la tempête, très bien décrite avec force détails et une forme de lyrisme qui n’est pas sans rappeler le style de Au revoir là-haut. Quelques belles lignes au passage : Il régnait dans l’air un étrange parfum d’apocalypse parce que, après avoir laissé sa place à l’orage et aux pluies, le vent donnait l’impression de réclamer le fin mot de cette histoire. A mesure que l’eau s’écoulait, il forcissait. On sentit de nouveau les maisons trembler sur leurs bases, les portes ployer comme sous la pression de gigantesques mains. Le bruit des rafales montait, comme le grondement des cheminées, des fenêtres et des portes… Une seconde tempête succéda à la première.
L’écriture est très scénaristique et le suspense continu tournant autour de la découverte du corps du petit Rémi, la vision dantesque de la tempête opposée au calme habituel du village offrent à cette histoire mille possibilités d’adaptation cinématographique ou télévisuelle. Pierre Lemaitre est de ces auteurs français qui, à l’instar de J.-C. Grangé, n’ont rien à envier aux auteurs américains de romans noirs ou d’épopées contemporaines et donnent à leurs histoires un aspect si visuel que les images sautent aux yeux du lecteur avant d’être filmées.
Mon avis sur le livre. Si un livre mérite l’appellation anglaise de «page turner», c’est bien celui-ci. Il est «inlâchable», du début à la fin. Le commencer, c’est vouloir le finir (pauvre de moi, je l’ai lu en plein déplacement familial. Dur dur…). Car, et c’est là que Pierre Lemaitre fait montre d’une maîtrise absolue, le suspense est présent dans toutes les pages et d’une intensité redoutable jusque dans les dernières lignes qui nous réservent une énorme surprise, alors même que nous connaissons le coupable dès les premières pages !
Premier point d’intérêt et premier élément de suspense : la victime est un enfant de six ans et le meurtrier un enfant de douze ans ! Deux mots totalement incompatibles. La personnalité d’Antoine et son évolution à cause des événements est remarquablement bien étudiée. On assiste au passage trop rapide de l’enfance à l’âge adulte. Si dans la première partie il a des réactions et des raisonnements puérils qui en des circonstances moins dramatiques prêteraient à rire, il est brutalement éjecté de son enfance et devient un adulte, confronté à des situations d’adulte, dans un corps et une âme d’enfant. Comme un enfant, il pleure, il serre les poings, il trépigne, il vomit, il espère, il fantasme, il est perdu… Ainsi lisons-nous :
«Il faudrait cacher le corps, mais où ? Comment ? S’ils n’avaient pas détruit la cabane, il y aurait monté Rémi, personne n’aurait été le chercher là-haut ! Les corbeaux l’auraient dévoré. Il est anéanti par la dimension de la catastrophe. Sa vie, en quelques secondes, a changé de direction, il est un assassin. Ces deux images ne vont pas ensemble, on ne peut pas avoir douze ans et être un assassin…».
Son personnage, choqué et solitaire par la force des choses, nous émeut, nous fait rire, nous énerve parfois aussi car on a tendance à oublier que c’est un enfant. Ce qui est fait ne pouvant pas être défait – s’il s’était perdu et avait été vivant au cours des dernières heures, il ne l’était plus – je me suis prise à espérer avec lui, après la tempête, de ne pas se faire prendre et même qu’il puisse passer à autre chose et avoir une vie à peu près normale après ce drame.
Un autre personnage important entretient le suspense, celui de Mme Courtin, la mère d’Antoine. Sans rien savoir de tangible sur la disparition de Rémi, elle sent confusément que son fils a quelque chose à voir avec elle. Mais elle préfère ne pas savoir la vérité et adopte la politique de l’autruche. Dans le doute, elle le protège des autres mais aussi et surtout de lui-même en l’observant tout en faisant comme si de rien n’était. Ce qui nous énerve et nous incite s’il en était besoin à tourner les pages encore plus vite. Les personnages m’ont pour certains, dont la mère et quelques villageois, fait penser à ceux de Georges Simemon, poursuivis eux aussi par une fatalité qui les dépasse.
La morale de l’histoire, car il y en a bien une, est livrée dans le titre, magistralement porté par le roman : on finit toujours par payer notre enfance et la sienne fut un pur chagrin.
Les instances politiques et religieuses ne sont pas à la fête : le maire, vaniteux et pas très opérant. Le curé, hypocrite et cynique, affirmant à ses ouailles qui ont tout perdu «que ce qui leur arrivait était, en fait, une belle et bonne chose, que Dieu est un être d’une extrême sensibilité mais aussi un sacré farceur : l’église avait été relativement épargnée…».
Le petit village de Beauval est lui aussi bien campé et joue un rôle chabrolien dans l’histoire. Comme tout petit village reculé qui se respecte, il a ses rumeurs, ses peurs, son besoin de trouver un coupable, un bouc émissaire, si possible étranger – ici M. Kovalsky est polonais.
En définitive, ce livre est un coup de cœur pour sa grande maîtrise de l’histoire et du suspense, pour son intensité dramatique et le portrait d’un enfant de douze ans meurtrier malgré lui. Ce n’est ni un policier, ni un thriller, ni un roman noir, ni un roman psychologique, c’est tout cela à la fois. Trois jours et une vie se lit d’une seule traite et on regrette après l’avoir refermé qu’il ne soit pas un peu plus long. Mais l’on se console en sachant que la suite promise (et attendue) de Au revoir là-haut est en cours d’écriture…