Sorti en janvier 2018 chez Albin Michel. 544 pages. Roman, suite d’Au-revoir là-haut, fidèlement adapté au cinéma (sauf la toute fin puisqu’Edouard se réconcilie avec son père dans le film) l’an passé avec Albert Dupontel, absolument génial, dans le rôle principal.

EN UN MOT
Jubilatoire !

EN TROIS MOTS
Coup de cœur.

L’auteur. Né en 1951 à Paris, Pierre Lemaitre est un écrivain français. Après avoir enseigné la littérature à des adultes, il est venu tardivement à l’écriture, commençant par des thrillers (Alex, Sacrifices, Robe de Marié, Travail soigné) et des romans noirs (Cadres noirs), souvent couronnés de prix, avant d’obtenir le Prix Goncourt 2013 avec un roman passionnant et très original, Au revoir là-haut. Couleurs de l’incendie est le second volet de cette fresque historico-picaresque, qui a été entrecoupée d’un thriller diablement efficace en 2016, Trois jours et une vie.

Les cinq premières lignes.
Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s’achevèrent même de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l’heure. Dès le début de la matinée, le boulevard de Courcelles était fermé à la circulation. Rassemblée dans la cour, la musique de la garde républicaine bruissait des essais feutrés des instruments, tandis que les automobiles déversaient sur le trottoir ambassadeurs, parlementaires, généraux, délégations étrangères qui se saluaient gravement.

L’histoire. Février 1927. Sept ans après le suicide spectaculairement tragique de son fils Edouard – jamais remis de sa « gueule cassée » –  Marcel Péricourt meurt d’une crise cardiaque. De grandes funérailles sont organisées, auxquelles sont invités personnalités politiques, banquiers et richards de tous bords, le Tout-Paris qui compte, y compris le Chef de l’État. Toute première claque : au moment où le cortège démarre, Paul, son petit-fils de sept ans, se jette par la fenêtre du deuxième étage de l’hôtel particulier familial pour « atterrir » sur le cercueil de son grand-père !

Madeleine, la fille-héritière de Marcel, dont le mari a fini en prison, doit reprendre les rênes de la société. Elle se fait aider de Gustave Joubert, fondé de pouvoir de la banque. Très vite, nous savons que le petit Paul ne meurt pas mais reste paralysé. Madeleine décide de tout laisser tomber pour s’occuper de lui à plein temps. Confiante, elle délègue de plus en plus de responsabilités (et donc de pouvoir) à Gustave Joubert. Forcément, mal lui en prend. Les déboires et les trahisons les plus inattendues l’attendent.

Ne comptez pas sur moi pour vous en dire davantage. Le reste est un feuilleton « edmondantesque » bourré de rebondissements, de références à la vengeance sur plusieurs années des romans populaires, et à la bande dessinée (le portrait de la diva Solange Gallinato n’est pas sans rappeler La Castafiore, personnage récurrent dans les BD de Tintin) et formidablement bien ficelé de bout en bout, fermant toutes les portes ouvertes dans les pages et bouclant une à une les histoires de chaque personnage.

Le style. Dire que Pierre Lemaître pratique l’humour noir comme personne est réducteur. Mieux vaut dire qu’il est capable de nous faire rire aux éclats en relatant des événements tragiques avec des termes loufoques et ravageurs, justes le plus souvent, et avec un sens aigu du détail qui tue. Franchement désopilant.
Pour le reste, l’écriture de Pierre Lemaitre est ici encore rapide, efficace, précise et directe, avec des dialogues savoureux qui se dégustent. Mais pouvant aussi s’attarder en des passages descriptifs pour camper des situations ou des personnages forçant le rire, avec force détails physiques hilarants (la description des jumelles entre autres, dont le portrait vire à la caricature).
L’écriture très scénaristique et le suspense continu préfigurent une future adaptation cinématographique. Pierre Lemaitre est de ces auteurs français qui n’ont rien à envier aux auteurs américains de romans noirs ou de sagas d’aventures du dix-neuvième siècle et donnent à leurs histoires un aspect si visuel que les images sautent aux yeux du lecteur avant d’être filmées. C’était le cas d’Au-Revoir là-haut, c’est le cas de ce second volet, la guerre en moins – la vraie, car de guerre il en question en tache de fond : la crise de 1929, la guerre économico-industrielle, et la Seconde Guerre mondiale qui se profile déjà, à n’en pas douter, pour le troisième épisode.

 Mon avis sur le livre. Quel plaisir de retrouver Pierre Lemaitre ! Comme première lecture de 2018, je n’aurais pu trouver mieux et je n’ai pas résisté à l’appel, même si de nombreux livres de 2017, 2015, 2015, 2014 et cætera, je n’ose descendre davantage dans les dates, m’attendent sur mes étagères… Pour avoir à les « fréquenter » trop par médias interposés dans la « vraie vie », je n’aime pas les histoires d’argent, de fraudes fiscales et autres faillites volontaires ou frauduleuses. Je n’aime pas les politiciens véreux et les journalistes corrompus. Et les paradis fiscaux et autres magouilles bancaires et industrielles me révoltent, ainsi que la collusion entre la politique et les grands patrons. Mais quand, après Eric Vuillard et son époustouflant L’ordre du jour, c’est Pierre Lemaitre qui tient les manettes, j’adore ! Car Pierre Lemaitre ne fait pas seulement halluciner par son style si personnel et abouti ou par son humour noir (la scène de l’enterrement, les passages avec la diva, avec les jumelles !) ; il fait d’abord montre d’un travail de recherche sur l’histoire, le monde de la politique et de la finance, et d’une culture générale considérables.

Ainsi, Pierre Lemaitre brosse un portrait au vitriol de la France riche dans lequel les riches ne sont jamais assez riches et cherchent sans cesse à le devenir davantage en allant chercher l’argent dans la poche des pauvres pour le cacher dans… les paradis fiscaux. Oui, on est bien dans l’histoire de la Troisième République, mais l’évasion fiscale et les truandages politiques, financiers et industriels, la collusion entre tous les milieux liés aux pouvoirs de l’argent et de la politique sont toujours d’actualité et se portent de mieux en mieux. Mais dans les années 30, après la grande crise, pendant la montée du nazisme en Allemagne et avant la Seconde Guerre mondiale, ça fait froid dans le dos ! Ainsi lisons-nous : « La dette du pays inquiétait les économistes, qui angoissaient les politiques, qui, à leur tour, culpabilisaient les citoyens. Au terme de cette cascade de préoccupations, il faudrait bien trouver l’argent là où il était. La poche des contribuables restait l’endroit le plus directement accessible, mais les associations anti-fiscalistes n’avaient jamais été aussi virulentes ».

Côté suspense, le lecteur est servi et bien servi. Le thème qui sous-tend l’histoire est celui de la vengeance. Seule contre tous, trahie par tous et toutes, Madeleine n’a qu’une idée en tête, se venger par tous les moyens. Sans exception aucune même si parfois sa conscience fait mine de la freiner. On est parfois dans un roman picaresque, en tout cas dans un vrai roman « populaire » au sens de roman sur le peuple avec en prime, tout comme dans ce genre, des clins d’œil et des appels du pied au lecteur : « le lecteur se souvient », « le lecteur imagine sans pei ne »…

Oserais-je dire qu’il y a quelques petites longueurs au démarrage, le temps que les personnages restants de l’épisode précédent (il manque Marcel, le mari de Madeleine et la petite Louise – gardés en réserve pour le troisième opus ?) et que les secondaires – le petit Paul, le fondé de pouvoir Gustave Joubert, le frère du mort, Charles, député « dont le seul diplôme avait été un frère banquier », le journaliste arriviste et corrompu, qui fut l’ancien précepteur de Paul, André, et, surtout Léonce, la nurse de Paul, passée totalement inaperçue dans le premier roman mais arrivée en force dans celui-ci avec un rôle prépondérant – s’installent à leur aise et aux premières loges dans l’histoire. Cette sensation toute relative de longueur disparaît dès que les mécanismes de la trahison et de la compromission entraînent ceux de la vengeance la plus totale.

Une chose m’a manqué : les sentiments et l’émotion qui en surgit. Dans Au revoir là-haut, le sentiment d’amitié qui unissait Marcel et Edouard, ainsi que Marcel et la petite Louise, était très fort. Ici, nous décelons chez Madeleine un amour maternel teinté de compassion et de culpabilisation, contrecarré par la soif de vengeance (« Elle céda à la rancune. Comme toujours ») et une admiration plus intellectuelle que sentimentale de Paul pour Solange Gallinato. Tous les autres sentiments sont joués, faux, ou se révèlent comme tels au fil des pages. Un peu juste pour la grande sentimentale que je suis, d’autant que nous ne sommes plus, et pas encore, en période de guerre mondiale… Mais ce n’est qu’un détail comparé aux qualités de style et de narration du roman.

Pour finir, je dirai que cette suite est tout aussi jouissive que le premier opus, la surprise en moins, et que j’attends la suite avec une grande impatience. Pierre Lemaitre est un génie de l’écriture, pétri d’un sens du suspense à toute épreuve et d’une culture grandiose, revendiquée très modestement dans ses romans et dans ses interviews. Et d’une maestria sans faille pour la construction. Dommage qu’un homme aussi doué n’ait pas commencé à écrire plus tôt… A noter que si vous n’avez pas lu Au revoir là-haut, vous ne comprendrez pas grand-chose à ce deuxième volet. Et aurez beaucoup de chance de pouvoir les deux à la suite, sans avoir besoin de patienter quatre ans !

EXTRAITS

Sur la situation de la France juste après la guerre de 14-18 : « La crise économique qui avait suivi la Grande Guerre ne s’était jamais refermée. La classe politique française, qui avait promis-juré la main sur le cœur, que l’Allemagne vaincue paierait jusqu’au dernier centime tout ce qu’elle avait détruit, avait été désavouée par les faits. Le pays, invité à attendre que l’on reconstruise des logements, qu’on refasse les routes, qu’on indemnise les infirmes, qu’on verse les pensions, qu’on génère des emplois, bref qu’il redevienne ce qu’il avait été – en mieux même, puisqu’on avait gagné la guerre –, le pays, donc, s’était résigné : ce miracle n’aurait jamais lieu, la France allait devoir se débrouiller toute seule. »
« Le monde de l’industrie était beaucoup plus violent que celui de la finance. Du temps qu’il administrait la banque Péricourt, on pressurait tout autant les employés, on en licenciait, on refusait les augmentations et on accélérait les cadences, mais tout cela se faisait de manière feutrée, il n’y avait pas de cris dans les couloirs, on ne claquait pas les portes. »

Des faits tragiques racontés en mode burlesque : « Un photographe chanceux cueillit cette image qui ferait le tour du pays : debout sur le corbillard, près du cercueil de Marcel Péricourt, le professeur Fournier tenant entre ses bras un enfant qui pissait le sang par les oreilles. »
« Parce que les obsèques, c’est bien joli, mais ça n’est jamais qu’un cercueil fermé, tandis que le sang, c’est organique, ça fait peur, ça renvoie à la douleur qui est pire que la mort. Or, du sang de Paul, il y en avait sur le pavé et jusque sur le trottoir, des gouttes qu’on suivait à la trace comme dans une cour de ferme. En les apercevant, on revoyait ce petit bonhomme avec les bras ballants, ça vous glaçait jusqu’aux os, après ça, assister sereinement à un enterrement qui n’est pas le vôtre… (…).
« Puis on s’avisa que l’on ne pouvait décemment pas conduire au cimetière le cercueil d’un homme dégoulinant du sang d’un jeune enfant. On chercha un drap noir, il n’y en avait pas. Un domestique, monté sur le char avec un seau d’eau chaude fumante, tentait de nettoyer à l’éponge le crucifix doré ».

Des personnages croqués façon BD. Les jumelles de Charles : « La première avait enturbanné son chignon si généreusement qu’il disparaissait sous les volutes d’un ruban large comme une cuillère à soupe qui lui donnait l’allure d’une femme de ménage dans un hôpital psychiatrique. Jacinthe s’était démarquée de sa sœur en truffant sa coiffure en forme de pièce montée d’épingles destinées à retenir des morceaux de ruban frisés. Elle avait maintenant les cheveux dressés sur la tête, comme si elle était en permanence saisie de frayeur ».
« Hortense proposa qu’elles jouent un morceau de piano à quatre mains, Alphonse sourit avec gentillesse, mais ne parvint pas à prononcer un mot. Elles massacrèrent un air que personne n’aurait pu reconnaître. Le jeune homme applaudit silencieusement, les filles firent une petite révérence, Rose faillit se foutre par terre et se retint de justesse, puis elles coururent reprendre leur place sur la banquette où elles se perchèrent comme des poules. Leur parfum à la noix de coco fit une vague dans la pièce ».
Et la diva obèse, égérie de Paul : « Cette énorme femme assise qui chantait comme un colibri et n’avait pas besoin de lever le petit doigt pour vous arracher des larmes dans la Tosca ou Madame Butterfly ».