Sorti en mars 2017 chez Gallimard. 224 pages. Roman.

L’auteur. On ne présente pas, ou plus Philippe Djian. Né en 1949, il vit aujourd’hui à Biarritz. Diplômé de journalisme, il est à la fois nouvelliste, scénariste et romancier auteur d’une petite vingtaine de romans noirs et « rock’n’roll », dont plusieurs (Bleu comme l’enfer, 1983, Impardonnable, 2009, Incidence, 2010, Oh…, 2012, Prix Interallié, et bien sûr, 37°2 le matin) ont été adaptés au cinéma par des réalisateurs prestigieux, le dernier cité, 37°2 le matin ayant fait sa notoriété.

 EN DEUX MOTS

De retour d’Afghanistan, deux vétérans français tentent par des moyens différents, de retrouver une vie civile « normale ». Mais la normalité n’a pas forcément le même sens pour les deux amis et leurs moyens de tenter de réussir seront bien différents. Une histoire noire et impossible.

Les cinq premières lignes.

Fille.
Ce n’était pas la meilleure chose à faire. Il risquait même d’envenimer la situation qui n’était déjà pas fameuse. Mais comme elle refusait de lui ouvrir, de l’écouter, il enfonça la porte d’un coup d’épaule. Il hésita un instant sur le seuil, fatigué, prêt à laisser tomber. Elle leva la tête et…

 L’histoire se déroule de nos jours, dans une petite ville de garnison probablement située en France. Elle met en scène Dan et Richard, deux amis d’enfance et vétérans d’Afghanistan. De retour en France, corporellement intègres, ils sont très perturbés psychologiquement par ce qu’ils ont vu, subi et fait dans les zones de guerre. Il va leur falloir retrouver une vie « normale » assez rapidement, ne pas se laisser totalement envahir par le stress post-traumatique inhérent au retour à la vie civile.

Alors que Dan, célibataire, s’astreint à une vie stricte faite d’un travail quotidien aux horaires réguliers, de sobriété et d’une hygiène confinant à la maniaquerie, Richard, marié – et infidèle –  à Nath qui l’a attendu, va de dérive en dérive. Alcool et drogue en pagaille, bagarres et coups foireux constituent l’essentiel de sa vie au quotidien. Nath et lui ont une fille de dix-huit ans, Mona, dont Dan est le parrain.

Au début de l’histoire, ne supportant plus la vie chez sa mère depuis le retour de Richard, elle s’est réfugiée chez Dan qui lui demande de retourner chez elle le plus rapidement possible car pour se reconstruire il tient à mener une existence cadrée et régulière.

Peu de temps après, Marlène, la jeune sœur de Nath, chassée par son compagnon, vient s’installer chez sa sœur. La situation déjà précaire du quatuor va se compliquer davantage. Le fragile équilibre que Dan tente à tout prix de conserver risque de basculer…

Le style. Sujet, verbe, complément… Bien souvent les phrases sont courtes et les chapitres, séparés par une ligne de blanc et marqués par des titres d’un seul mot emblématique, courent sur une seule partie. Le service minimum. Peu de ponctuation – aucune ponctuation interrogative ou exclamative – et des dialogues dans le corps du texte. Si l’ensemble est déroutant au début, surtout pour savoir qui parle, fort heureusement les personnages ne sont pas nombreux, rarement plus de quatre dans une même scène, deux la plupart du temps. Et la lecture devient rapidement aisée. C’est dans l’épuration extrême que Philippe Djian recherche la poésie et il y réussit. Pas d’effets de style aboutit à un effet de style global qui rend le livre agréable à lire. Avec de temps à autre de belles descriptions du ciel ou des environs, l’écriture ne manque pas de poésie. Une poésie que l’on n’a pas l’habitude de rencontrer dans ce genre de narration, loin d’un romantisme lyrique et empathique, une poésie « de la rue » : brève, âpre, et forte. Belle dans son contexte, comme dans ces lignes par exemple : « Il ne cessait pas de pleuvoir. De grosses gouttes s’écrasaient comme des crachats sur le bitume fumant, d’oblongs nuages bleu nuit filaient au-dessus des toits, à peine moins vite que des fusées et le vent était de sortie, particulièrement fringant ».

 Mon avis sur le livre. Une fois n’est pas coutume, petite chronologie de ma lecture, que j’ai bien failli abandonner. Je ne suis pas une inconditionnelle de Philippe Djian. Et c’est ça Philippe Djian : comme Christine Angot, comme Michel Houellebecq et bien d’autres, pas de demi-mesure. On aime-on adore, ou bien on n’aime pas-on déteste.

Vrai aussi, j’avais bien aimé 37°2 le matin sur lequel je m’étais précipitée après avoir vu le film noir et déjanté de Jean-Jacques Beineix. Puis, allez savoir pourquoi, je me suis arrêtée au milieu de Doggy Bag, qui pourtant me plaisait et que je reprendrai peut-être un jour, oui mais quand…

Lorsque j’ai vu et entendu l’auteur parler de Marlène chez François Busnel j’ai décidé que j’allais cette fois peut-être franchir le pas. C’est vrai, quand il parle, Philippe Djian met toujours en avant l’écriture. Avant l’histoire. J’ai tendance à faire la même chose en tant que lectrice. Un livre mal écrit trouve rarement grâce à mes yeux, sauf s’il est porteur d’un message primordial. Et puis, et puis… les auteurs c’est un peu comme les amis : si on les fréquente, on les fréquente vraiment. Sans demi-mesure là-aussi, surtout pas « un coup j’t’aime un coup j’t’aime pas » ou « loin des yeux loin du cœur » ! J’ai donc laissé tomber Philippe Djian, culpabilisant bien un peu quand j’entendais une bonne critique des films tirés de ses bouquins et du, coup, n’allant pas les voir… Je n’achetais plus ses livres mais écoutais ses interviews. Jusqu’à ce que lors d’une réunion lecture, une copine, Marie-Noëlle pour ne pas la nommer, m’aguiche avec Marlène. Elle l’a lu, l’a adoré. Normal, elle est inconditionnelle.

Après tout, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Partant de ce principe et forte des quelques critiques élogieuses que j’avais lues et entendues, je suis allée rechercher Marlène, que j’avais mis de côté au bout d’une vingtaine de pages, pensant qu’il fallait que j’aille au moins jusqu’à la page 99, à laquelle je me résous à mettre les livres dans la rubrique Tombés des mains. Par respect pour Marie-Noëlle, par respect pour la lecture en général et les livres en particulier, par respect pour un auteur un brin déjanté et fier de l’être, je l’ai donc repris. Et petit à petit, de page en page, je me suis laissée emporter dans l’histoire et par l’écriture. Et passé un bon moment de lecture.

Les personnages ont une épaisseur humaine intéressante. Dan et Richard tout d’abord, aussi différents qu’il est possible de l’être mais tous deux meurtris par la guerre. Ainsi Richard, alcoolo drogué, violent, délirant et hirsute, opposé à Dan qui lui était d’avis de rentrer dans le rang, faire profil bas en attendant de reprendre pied, le cours d’une vie normale ». Les trois femmes ne sont pas en reste pour ce qui est de la personnalité. A la fois battantes et déprimées (surtout Mona), elles veulent tirer elles aussi leur épingle d’un jeu pas toujours facile. Marlène est de loin la plus énigmatique : à la fois sensuelle, manipulatrice et ­ faussement (?) – naïve, il est difficile pour le lecteur (et pour Dan) de la cerner.

Je ne m’attarderai pas longtemps sur l’aspect roman noir-thriller de Marlène si ce n’est pour dire qu’il fonctionne à merveille par le style resserré grâce auquel les deux événements majeurs surgissent en plein milieu du récit de fond, sans que l’on s’y attende le moins du monde même si la tension n’a fait que monter… Au moment, et de la manière où ils tombent, c’est en coups de tonnerre. Philippe Djian fait montre d’une grande maestria dans l’utilisation du suspense et son aboutissement. Chapeau !

Plus intéressant – même si ce thème n’est pas ma « tasse de lecture » –, le thème de fond de Marlène est le retour des vétérans français des scènes de guerre contemporaines, ici l’Afghanistan mais les autres sont également mentionnés (Yémen, Irak). L’auteur met l’accent sur les ravages physiques, mais surtout mentaux, dont ils ont été victimes et continuent d’en ressentir les conséquences. Il nous montre aussi que les deux manières différentes de Dan et Richard pour se reconstruire et se réinsérer dans une vie dite normale, risquent fort de mener toutes les deux à la même impasse. A moins que la chance ne s’en mêle…

Sur la difficulté à s’insérer nous lisons : « D’une certaine manière, il pensait qu’il était déjà mort. Ceux qui avaient séjourné en enfer n’en revenaient jamais. Toujours seuls, toujours plombés, à moitié fous. Ils allaient fleurir les tombes, se bourraient de médocs, touchaient leur pension, effrayaient leur femme et leurs enfants ».

Et plus loin : « Il avait eu la faiblesse de penser que son retour à la vie civile ne pourrait jamais être aussi dur que les enfers qu’il avait traversés, mais c’était faire preuve d’une grande naïveté. Avait-il trouvé la paix, l’oubli, la plénitude. Avait-il seulement trouvé le repos, un sommeil décent, avait-il connu l’ennui, le lénifiant et délectable ennui d’une journée banale, morne, transparente, ordinaire. Non, évidemment non, rien de tout ça. Le trajet à bord du train fantôme était sans fin ».

Pour finir, je n’ai pas regretté une minute d’avoir poursuivi la lecture de Marlène, dont le suspense m’a amenée à la fin avec fébrilité. Et je lirai Oh… avant de regarder le film qui en a été tiré, Elle. Après, on verra si je reprends plus avant. Puisque Marie-Noëlle les a tous…