Sorti en janvier 2017 chez Julliard. 193 pages. Roman autobiographique.

EN DEUX MOTS

Trente ans après les faits, une nouvelle inattendue amène l’auteur à se remémorer sa première histoire d’amour. Outre la relation amoureuse courte mais intense, racontée avec beaucoup de sincérité, cette première autofiction de Philippe Besson marque pour lui la véritable fin d’une histoire qu’il n’a jamais pu oublier. Avec, aussi, des souvenirs et des réflexions sur des sujets de société. Un livre fort, personnel et qui sonne vrai. Probablement le meilleur de l’auteur.

L’auteur. Né en 1967 à Barbezieux, en Charente, là où se déroule le roman, d’un père instituteur (à l’école de Barbezieux) et d’une mère clerc de notaire. Après des études de commerce et de droit, il enseigne à Paris le droit social, puis devient DRH (de Laurence Parisot, avant qu’elle ne soit la patronne du MEDEF, puis de T-Online France). Sa carrière d’écrivain démarre en 2001 avec ses deux premiers romans la même année : En l’absence des hommes et Son frère (sélectionné pour le prix Femina et adapté au cinéma par Patrice Chéreau, Ours d’argent au festival de Berlin), tous deux acclamés par la critique et le public. Encouragé par ces succès, il se consacre en 2003 à l’écriture. Tout à la fois romancier, nouvelliste, scénariste (avec Josée Dayan), dramaturge, journaliste et critique littéraire, il est l’auteur de nombreux ouvrages, en particulier de nombreux romans. Il n’hésite pas à s’engager politiquement et socialement quand il le faut.

Les cinq premières lignes.  « Un jour, je peux dire quand exactement, je connais la date, avec précision, un jour je me trouve dans le hall d’un hôtel, dans une ville de province, un hall qui fait office de bar également, je suis assis dans un fauteuil, je discute avec une journaliste, entre nous une table basse, ronde, la journaliste m’interroge au sujet » …

L’histoire. En 2007, à l’occasion d’une rencontre fortuite avec le sosie de son premier amour, Philippe Besson, ébranlé, revient sur l’histoire malheureuse de cette relation.

A l’hiver 1984, dans le lycée de Barbezieux, Philippe, élève de terminale C, est abordé par un élève d’une terminale, Thomas Andrieu, qui lui propose un rendez-vous. Ils ont tous les deux 17 ans mais tout les oppose, le milieu social et le caractère. Et, tandis que Philippe sait déjà qu’il préfère les garçons, l’accepte et le revendique intérieurement comme une marque de singularité – il se considère trop ancré dans le moule des garçons de son âge et préfère cesser d’être l’enfant modèle , Thomas est loin d’être sûr de son orientation sexuelle et ne veut pas la « choisir » si tôt dans sa vie. Il lui demande le secret absolu et la clandestinité. Dès le premier rendez-vous, Philippe a le coup de foudre pour Thomas, qu’il avait déjà repéré sans oser l’aborder. Ils se revoient, s’aiment intensément jusqu’à la fin de l’année scolaire. Après le baccalauréat, « c’est la fin de l’histoire » : Thomas s’en va. Il ne reviendra pas de son séjour en Espagne, où il a trouvé un emploi d’ouvrier agricole. Philippe est bouleversé quand il comprend qu’il ne le reverra peut-être pas et qu’il avait jusqu’ici fait semblant de ne pas comprendre : « … je me suis installé dans le déni. J’ai occulté la phrase, sublime et terrible, prononcée dès le premier jour :  Parce que tu partiras, et que nous resterons. ». Dès lors, Philippe est anéanti. Il se compare à un accidenté de la route : comme lui, il mettra des mois à guérir de ses blessures.

Impossible d’en dire davantage sur l’histoire sans déflorer la suite – la seconde partie commence sur un retournement surprenant –, qui se termine en 2016 avec la narration de l’histoire de Thomas après leur séparation. La fin, d’une grande intensité dramatique, m’a émue, bouleversée même à certains moments.

Le récit est aussi parsemé d’apartés dans lesquels l’auteur nous livre, souvent avec humour, des bribes de son enfance heureuse : sa scolarité à Barbezieux, sa vie dans l’appartement situé dans l’enceinte de l’école, ses vacances dans leur maison de l’ile de Ré, ses parents, plus tard son travail d’écrivain. Des souvenirs tristes, aussi.

Le style. Dès la première page on ressent que le livre a été écrit dans l’urgence. Urgence de l’histoire (même trente ans après), urgence des mots. Lors de la rencontre de 2007 et de ce qui a suivi, quelque chose s’est débloqué pour que la vérité puisse être enfin dite. Il nous faut moins d’une page pour être dans l’histoire. L’écriture est pressée, rapide. Quand elles sont longues, les phrases sont très ponctuées, comme scandées par bribes de quelques mots. Mais ce que l’on ressent le plus dans l’écriture, c’est la délicatesse, la grande sensibilité intérieure de l’auteur, son respect de l’autre et sa sincérité. De l’humour, aussi, bien souvent tourné en autodérision. Plus encore que dans ses autres romans, l’écriture sert admirablement le propos de Philippe Besson et l’évidence du moment de faire ce récit.

J’ai remarqué une particularité stylistique dans l’expression des sentiments. L’auteur utilise une forme pronominale et passive pour raconter les scènes d’amour et le chagrin : « l’amour se fait », « le plaisir advient », « les larmes sont advenues »… Je n’ai pas pu déterminer si cela dénotait une grande pudeur, une difficulté pour parler des sujets intimes, impudiques et des sentiments forts qui, du coup, semblent doués de vie et de raison et s’imposer au narrateur qui les « subit » autant qu’il les vit. Sinon, une façon de mettre une certaine distance entre le narrateur jamais remis de cette histoire et sa première véritable autofiction. Ou bien les deux. De la même manière et peut-être pour la même raison, le sentiment de jalousie éphémère qu’il éprouve en certaines circonstances le fera nommer Thomas par son initiale : T .

Mon avis sur le livre. Je l’ai beaucoup aimé, surtout dans la seconde partie, surprenante à la fois en raison d’un retournement de situation qui crée un suspense assez inattendu tout en donnant à l’auteur la clef, la fin réelle de l’histoire et, partant, l’autorise à écrire sur cette période, et pour l’émotion, forte parfois, qui en émane. J’ai été séduite par l’histoire intime et douloureuse que raconte le livre. On sent bien que Philippe Besson n’a pas seulement écrit un livre sur sa vie, mais le livre de sa vie, comme si tous les autres – des romans – qui contenaient chacun des bribes de celui-ci : un personnage, une situation, un comportement, un sentiment, un lieu… n’étaient que les prologues de celui-ci –  une autofiction. Et qu’il attendait le bon moment pour l’écrire car il a gardé de cette première histoire d’amour intense, brève et douloureuse un souvenir vivace. L’écriture ici a sans doute été libératoire pour Philippe Besson. Il s’y confie avec beaucoup de sincérité, de pudeur, même si les ébats amoureux sont narrés en des termes assez crus, comme si le passage du roman à l’autofiction n’était pas encore parfaitement assumé, comme si Philippe Besson avait du mal à quitter le je fictif pour le je réel et comme si l’amour et tout ce qui en fait partie était trop difficile à s’écrire.

Outre son histoire personnelle, beaucoup de thèmes sont abordés, de manière très intéressante. Parmi eux, un sujet sociétal : l’homosexualité. 1984, c’est à la fois le début du sida, avec la disparition brutale de nombreux amis, et juste après sa dépénalisation en 1982 par abrogation d’une loi vichyssienne. Nous voyons combien il est encore difficile d’assumer sa « différence ». Ceci est fort bien illustré par les comportements totalement opposés des deux adolescents : Philippe assume son homosexualité, sans l’afficher ou la revendiquer toutefois car le contexte géographique (un tout petit village) et social ne s’y prête pas, Thomas la refuse, il en a honte et passera sa vie, malheureux, à la combattre et à la cacher.

Le déterminisme social est important dans les relations entre les personnages et dans le déroulement de l’histoire. Ils sont aussi différents qu’on peut l’être : père instituteur et mère clerc de notaire pour Philippe, parents paysans, mère catholique pratiquante pour Thomas, qui doit rester dans la ferme paternelle et la reprendre, enfermé dans le destin familial.

Une belle réflexion sur l’absence, aussi, et sur le départ ou la mort qui la précède et le manque de l’autre qu’elle entraîne, exprimé dans ce très beau passage, page 58 : « Je découvre que l’absence a une consistance. Peut-être celle des eaux sombres d’un fleuve, on jurerait du pétrole, en tout cas un liquide gluant, qui salit, dans lequel on se débattrait, on se noierait. Ou alors une épaisseur, celle de la nuit, un espace indéfini, où l’on ne possède pas de repères, où l’on pourrait se cogner, où l’on cherche une lumière, une lueur, simplement quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose pour nous guider. Mais l’absence, c’est d’abord, évidemment, le silence, ce silence enveloppant, qui appuie sur les épaules, dans lequel on sursaute dès que se fait entendre un bruit imprévu, non identifiable, ou la rumeur du dehors ».

Egalement, une réflexion sur l’écriture et le travail du romancier, roi des menteurs qui, quand il n’invente pas ses histoires, déguise fortement la sienne ou la dissimule en l’éparpillant dans ses livres.

 

Enfin, pour finir, je dirai qu’avec ce dernier roman, très personnel et très intime, Philippe Besson nous livre à la fois sa première belle histoire d’amour et son premier chagrin d’amour, qu’il n’a pu écrire que lorsqu’un point final a ponctué la « vraie » vie. Et si les regrets et la mélancolie l’emportent dans les pages, l’amour reste roi même meurtri. J’ai pour ma part lu ses premiers romans puis ai laissé un blanc dans mes lectures. Je vais m’empresser de lire ceux qu’il cite ici, dans lesquels cet amour est évoqué, déguisé mais vrai.

Pour la route, cette phrase qui m’a donné à réfléchir : « On ne se défait jamais de son enfance, surtout quand elle a été heureuse »…