Paru en août 2010 chez Denoël, 2012 en Folio. 500 pages. Roman choral.

Philipp Meyer est né à Baltimore en 1974. Il a travaillé dans la finance avant de devenir écrivain. ‘Un arrière-goût de rouille est son premier roman. Il a écrit depuis mon coup de cœur absolu de 2014, Le Fils, qui a connu un succès phénoménal, à juste titre.
Bien sûr, quand on a lu Le Fils, on voudrait lire des milliers de pages de Philipp Meyer. Impossible pour le moment car il n’a écrit qu’un seul roman avant Le Fils. Celui que j’ai en main et que je m’apprête à dévorer.

L’histoire. En résumé, c’est l’histoire de deux jeunes copains, Isaac et Billy Poe dont l’un commet un meurtre pour sauver la vie de l’autre qu’il croit menacée. Mais c’est bien plus que ça, forcément.
La Pennsylvanie de nos jours, après la crise de l’acier. La sidérurgie a éteint ses hauts-fourneaux, les aciéries ont fermé l’une après l’autre et il n’en reste que rouille, misère et désespoir. Le décor est planté, il est noir et froid. Zoom sur Buell, à soixante kilomètres de Pittsburgh, une petite ville industrielle ravagée, jolie en son temps mais aujourd’hui remplie d’usines et de gares de triage désaffectées, de maisons et de jardins à l’abandon. Seules lumières dans les nuits, quelques bars louches ni tout à fait ouverts ni tout à fait fermés, dans lesquels viennent se lamenter les quelques hommes toujours présents.
Deux amis, Isaac et Billy, vingt ans, encore des gamins, n’ont pas saisi l’opportunité qu’ils ont eue de partir à l’université. Ils sont restés. Isaac, surdoué des maths et sous-doué de la vie, pour s’occuper de son père paralysé après un accident du travail et Billy, bagarreur dans l’âme et footeux raté, par manque de motivation et peut-être pour ne pas laisser Grace, sa mère, seule.
Isaac finit par prendre sa décision : il part pour l’université. Pour ce faire, il vole une grosse somme d’argent à son père. Il demande à Billy de le suivre, qui finit par accepter, mais seulement pour un petit bout de chemin.
Ils partent et voilà que tout déraille, presque immédiatement. Réfugiés pour se reposer dans une usine désaffectée, ils tombent sur un groupe de trois SDF violents. Pour sauver la vie de Billy qu’un vagabond menace de tuer, Isaac, sans même viser, envoie un projectile de fortune sur l’un des trois sans-abri. Celui-ci s’écroule, mort. Presque accidentellement. Pas intentionnellement. Et c’est parti pour une descente graduellement vertigineuse vers une fin inéluctable. Billy, au passé chargé, est suspecté puis arrêté tandis qu’Isaac s’enfuit.
A côté de ces deux personnages, d’autres, peu nombreux mais bien présents, vont subir les effets secondaires de ce meurtre : Henry, le père d’Isaac, sa sœur, Lee, la mère de Billy et son amant, Harris, le shérif chargé du dossier.
Comme dans Le Fils, chacun aura sa ‘voix au chapitre’ et le récit se fera par l’alternance de leurs narrations, dans une chronologie respectée. Les personnages, essentiellement les deux principaux (Isaac et Poe) se parlent à eux-mêmes, dialoguent avec leur double en utilisant le je et le tu dans la même phrase. Isaac s’est même donné un surnom, ‘Le Kid’, auquel il s’adresse et dont il parle à la troisième personne. Signe d’une grande solitude pour chacun d’eux, de quasi schizophrénie même pour Isaac, dont les monologues nous démolissent.
A noter que chaque personnage voit son histoire se terminer (plus ou moins mal, plus ou moins bien), tout comme il suit son propre parcours, souvent sa propre descente aux enfers, racontée dans une scène très dure pour Billy. Et qu’au cours de ce laps de temps, chacun revoit quelques moments marquants de sa vie et ceux qui les ont amenés là où ils en sont. Comme Grace, la mère de Billy, qui revoit sa grossesse et la naissance de Billy. Comme Billy Poe qui considère la mort comme une fatalité ‘normale’ même à vingt ans et nous en dit, page 468 : ‘…Il avait toujours été foutu, il était né comme ça, l’heure avait sonné de s’y résigner’.
Le destin des personnages est en marche dès les premières pages. Au fil de la lecture, on ressent l’inéluctabilité de ce qui va se passer. On est tristement ébahis de ce qui arrive, mais de moins en moins surpris. La suite est logique et les malheurs découlent naturellement les uns des autres pour tous les personnages. Ils sont tous dans une seule et même galère pour des raisons très différentes et très semblables. Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’avec un soupçon de malchance en moins, tout aurait pu être différent. Destin ou fatalité ?

Le style. La belle, la très belle écriture, déjà, de Philipp Meyer avec ses envolées descriptives, les réflexions des personnages, son empathie pour eux et son beau phrasé. Et la construction parfaite, que l’on retrouve dans Le Fils, qui introduit un rythme particulier et rapide : des chapitres courts, un personnage, un chapitre, un autre personnage, un autre chapitre dans une chronologie malgré ça continue, le rythme Philipp Meyer a déjà sa signature. Si l’écriture d’un roman choral requiert de manière générale une grande qualité de narration, ici c’est également la traduction qui n’a pas dû être facile avec les temps verbaux qui changent continuellement, ainsi que les pronoms sujets, ce à l’intérieur d’un même paragraphe. Les monologues des personnages se transforment en véritables dialogues, entre eux-mêmes et leur double intérieur, et nous sont utiles pour connaître leurs points de vue puisqu’ils sont rarement ensemble.
Là encore, ce ne sont pas les jolies descriptions qui manquent. Au milieu des villes délabrées, des ruines métalliques, le long des chemins boueux pousse une végétation variée dont l’auteur connaît chaque plant par son nom : micocouliers, solidages, engoulevent-bois-pourri, symphorine-des-ruisseaux, carya ovata et chêne des marais… (de quoi ravir l’amatrice que je suis) comme pour montrer que la nature est plus forte que l’homme et son industrie et finit toujours par reprendre le dessus. Ayant c’est bien connu horreur du vide, elle reprend le terrain perdu par l’industrie, pas seulement la flore, mais aussi la faune avec le retour des ours et des coyotes dans le pourtour des villes. Une sorte de renouveau après la fin d’un monde. Mais pour combien de temps encore cette omniprésence de la nature avec ce que l’homme lui fait subir ?
L’auteur est donc très attaché à la nature, à la botanique en particulier, je l’avais déjà remarqué dans Le Filset il en connaît un sacré rayon. Ainsi en page 191 nous lisons :
‘… Au-delà du bitume du parking, les arbres explosaient d’une sève toute printanière, la vue était agréable. Du reste, rares étaient les endroits dans la vallée qui n’offraient pas de vue agréable, même du temps des usines. Le relief était intéressant et la nature très verte, partout des petites maisons en terrasse à flanc de colline, des fabriques et des usines dans les rares zones de plaines le long de la rivière, on aurait dit ces images de villes médiévales dans les livres d’école – les gens vivaient ici et ils travaillaient là. Des vies entières visibles dans le paysage’.

En définitive. On ne devrait jamais commencer par lire le second livre d’un auteur, mais toujours le premier. Le second (quand il existe, beaucoup de ‘premiers romans’ restant sans descendance) bénéficie de l’expérience du premier et de l’assurance qu’a forcément acquise l’auteur, ainsi que de ses progrès littéraires, qu’il soit jeune ou pas. J’ai beaucoup aimé Un arrière-goût de rouille. Je l’aurais aimé davantage encore si je n’avais pas lu Le Fils car il aurait eu alors l’attractivité de la nouveauté. Même si je dois reconnaître que l’auteur a décuplé son talent entre les deux parutions et que Le Fils atteint de véritables sommets dans l’art de la description et du souffle épique quasi visuels, avec un premier opus comme Un arrière-goût de rouille le lecteur a de quoi se réjouir l’esprit et le cœur. Je n’ose imaginer ce que sera le troisième !
Là, on est dans un polar noir avec de multiples situations dramatiques (un road-movie expiatoire, la prison, sa hiérarchie et tout ce qu’elle implique, le chômage et la misère sociale, les compromissions…). Beaucoup de tristesse, de noirceur, de malchance et aussi, comme il est dit en page 325, un certain fatalisme : ‘Mais il n’y avait jamais eu de révolution, ni même rien d’approchant, cent cinquante mille personnes avaient perdu leur emploi, parties sans broncher. De toute évidence, il y avait des responsables, des hommes de chair et d’os qui avaient pris la décision de mettre la moitié de la vallée au chômage… Mais pas le moindre geste protestataire… Il y avait là, dans cette propension à se considérer comme responsable de sa malchance, quelque chose de typiquement américain : une résistance à admettre que l’existence puisse être affectée par des forces sociales, une tendance à ramener les problèmes globaux aux comportements individuels. Négatif peu ragoûtant du rêve américain.’
Ainsi, les romans policiers, lorsqu’ils placent l’humain et la psychologie des personnages au premier plan ne sont pas des romans policiers à proprement parler, en tout cas pour moi. C’est le cas de celui-ci qui est plus un roman social noir qu’un polar au sens littéral. On est loin d’un roman dit ‘de genre’. Rien de mieux en littérature qu’un polar noir pour nous faire découvrir un décor et son envers, une société et ses dessous, l’absolue réalité.

Certains passages sont trippants. Vraiment. Les scènes de violence en prison, la fuite éperdue d’Isaac et son désir de rédemption final, la décision du flic, celle du père d’Isaac… tout cela nous prend à la gorge et nous donne à réfléchir intensément. Qu’aurions-nous fait à leur place à tous ? Y avait-il mieux à faire avec ces cartes-là ? Les réflexions personnelles que se font les personnages nous font venir les larmes et serrer les poings, surtout Billy dans sa prison, et celles de Grace, sa mère, qui culpabilise pour ce qui arrive à son fils. Les deux garçons, si jeunes et si matures (et les autres personnages également) sont si ‘humains’ qu’on a envie d’être avec eux, de les soutenir, de les porter, de les aider pour qu’ils s’en sortent.
Par-delà toute cette noirceur, il règne ici une grande beauté. Les personnages principaux, sans exception, ont grâce à nos yeux comme ils l’ont aux yeux de l’auteur qui les aime. On les voit malmenés comme des marionnettes par un destin mauvais, réagir sans aucun moyen à des urgences qui s’enchaînent, courir après la vie en soliloquant tristement. Et par-dessus tout, il y beaucoup d’amour, sous toutes ses formes, filial, maternel, paternel, sentiment amoureux, comme dans la vie. Et énormément d’amitié entre Isaac et Billy qui ne cessent de se perdre pour tenter de sauver l’autre. Ainsi, nous lisons en page 444, dans la bouche de Billy : ‘Pas de solution miracle. C’était lui ou Isaac. Pas moyen qu’ils s’en tirent tous les deux… D’une manière ou d’une autre, il allait devoir passer à la casserole – le couteau ou les aveux, à lui de choisir. Dès que l’avocate saurait qui avait tué Otto, le procureur serait mis au courant et c’est Isaac qui serait ici, pas lui…’
Par ailleurs, le mythe du rêve américain est mis à mal. Ce n’est pas la même Amérique que celle de Le Fils, mais là aussi les promesses ne sont pas tenues, la société américaine a échoué et les grands espoirs ont fait place à la désespérance.
Au final, une histoire et des personnages prégnants et très proches de nous, une peinture sociale dure mais juste de l’Amérique en pleine crise post-industrielle, racontée avec lyrisme et empathie. Un beau, un très beau livre. Décidément, Philipp est mon chouchou et va le rester longtemps !

Enfin, je ne peux pas ne pas citer la phrase de Camus que l’auteur a mise en exergue de son livre, tant elle est belle, juste et appropriée :
‘(…) ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes beaucoup plus de choses à admirer que de choses à mépriser’. L’espoir, un peu ?

Si je devais le noter sur 20, je lui mettrais 19,5 (le demi-point manquant est pour Le Fils !). Si je n’avais pas lu ce ‘dernier en premier’, je lui aurais mis 21 !

Sûr, sûr, sûr, je vais avoir du mal à attendre le troisième Philipp Meyer. Il paraît qu’il est en chantier. Vite ! Et nous, qu’est-ce qu’on serait sans les livres et ceux qui les écrivent ?