Sorti en mars 2016 chez Philippe Rey. 256 pages. (Premier) roman. Traduit de l’anglais (Irlande) par Florence Lévy-Paoloni.

En deux mots Difficile quand on a dix ans de conserver son innocence, de trouver sa place et de comprendre le monde adulte. Tout l’intérêt de Un bon garçon est justement ce garçon «différent», bouleversant, Mickey Donnelly. Et le regard tout à la fois décalé et juste qu’il porte sur son pays livré à un conflit religieux et aux problèmes sociaux.

L’auteur. Paul McVeigh, né à Belfast, est un auteur irlandais. Il a commencé sa carrière d’écrivain par des pièces de théâtre, notamment des comédies jouées à Londres, puis des nouvelles publiées dans des magazines littéraires. Un bon garçon est son premier roman.
L’histoire. À la fin des années 1960, un conflit inter religions (Les Troubles) éclate en Irlande du Nord : les catholiques (minoritaires et pro-Irlandais) contre les protestants (majoritaires, pro-Britanniques, également appelés les «unionistes»). Le conflit, qui a fait 3500 morts, dura près de trente ans et a bien failli se transformer en véritable guerre civile. Son impact sur la vie des populations nord-Irlandaises fut très fort, à Belfast notamment, qui était littéralement coupée en deux avec des barricades dans tous les quartiers. En 1994, un cessez-le-feu intervient et en 1998 un accord est définitivement signé entre les deux parties.
C’est dans ce contexte que grandit Mickey Donnelly, dix ans, dans les années 1980, dans un quartier nationaliste de Belfast, Ardoyne, où ont lieu de nombreuses émeutes. Une sorte d’enclave catholique entourée de quartiers protestants et patrouillée par des soldats et des chars anglais. A la maison, l’ambiance est difficile, la cellule familiale se disloque : son père est alcoolique et violent, sa mère trime pour faire vivre la famille et son grand-frère le martyrise. Seuls sa petite sœur Maggie et son chien Tueur lui donnent de l’amour.
Au moment où commence l’histoire, il vient de terminer le cycle primaire. Il apprend que son père a « bu » l’argent mis de côté pour son entrée dans le collège d’élite de ses rêves. Il devra donc se contenter du collège St. Gabriel, celui où vont aller tous les gros durs qui le persécutent parce qu’ils le trouvent «différent» pour diverses raisons : il parle bien et travaille trop bien à l’école, sa voix n’a pas encore mué, il joue trop avec les filles, il est «le fifils à sa maman»…
Nous le suivons avec un plaisir fou dans son parcours initiatique pour trouver sa place, se faire accepter de ses «camarades» afin de ne pas devenir leur souffre-douleur au collège, et accéder à l’adolescence. Tout en traversant des épreuves dures dans la ville, où il est amené à côtoyer plusieurs fois la violence et la mort de près.
Le style. L’histoire est racontée à hauteur d’un enfant de dix ans attendrissant, désopilant. L’auteur a su à merveille entrer dans sa peau d’enfant jouant à l’adulte. Avec l’humour, le sérieux et la dérision de l’adulte qu’il veut être mais aussi la candeur et l’insouciance de l’enfant de dix ans qu’il est. Tous ces registres de tons sont parfaitement rendus et identifiables. Pour notre plus grand plaisir, Mickey commente ce qu’il voit et ce qu’il fait, mais il commente aussi ses propres dires et ces commentaires sont bien plus drôles que les mots qu’il a prononcés. Une prouesse de style, surtout dans un premier roman. Grâce à cette écriture variée, le livre se lit tout seul, nous faisant passer sans transition du rire à l’émotion.
Mon avis sur le livre
. Ignare que je suis, l’Irlande pour moi, c’était le peu que l’on trouve dans les livres d’école, l’Eire dans les mots croisés, Les Cranberrys et Dolores O’Riordan, des paysages grandioses, un rêve à visiter, les vents marins, le conflit entre les catholiques et les protestants, l’IRA, les bombes, Belfast coupée en deux, la bière dans les pubs, le groupe The Corrs, la divine Enya, une extrême pauvreté et une immigration massive… Pas grand-chose, en somme. Je sais, j’exagère − il y a aussi la bière, le whiskey, l’Irish Coffee, les brebis, la Saint-Patrick, le Connemara… −, mais à peine.
Jusqu’aux livres… Voilà aussi à quoi me servent les livres, à combler les immenses trous de mon inculture en remplissant mon cerveau de nouvelles histoires. L’histoire-géo, ce n’était pas vraiment mon truc à l’école : trop de dates, trop de noms semblables, imprononçables et impossibles à mémoriser. Mais en lisant, j’apprends l’histoire et la géographie à petites doses, des morceaux choisis par moi, avec un plaisir sans cesse renouvelé. Je retiens les dates, les noms et les faits sans m’en rendre compte. J’apprends, je révise, je retiens. Je remplis des cases vides. La lecture, c’est un peu l’école à la maison, des cours particuliers, gratuits et sans professeurs, qui comblent des lacunes ou relient des savoirs anciens oubliés. C’est l’espoir pour tous nos enfants qui ne peuvent ni ne veulent apprendre les faits et les dates du monde au moment où on leur demande de le faire, de se rattraper plus tard en se plongeant dans les romans.
Auparavant, jusque dans les années cinquante, les livres témoignaient le plus souvent du présent des écrivains ou d’un passé récent.  Aujourd’hui, on voyage à l’infini en long, en large et en travers du monde et de haut en bas sur la barre verticale du temps. Encore un avantage des livres sur l’enseignement classique.
Vous me direz : quel rapport cela a-t-il  avec ce livre ? Aucun. Si ? Un grand. Sans doute parce qu’il est raconté par la voix et les yeux d’un enfant qui, lui, est plongé en plein dans l’histoire de son pays. Et que tout ce qu’il découvre, il nous en fait profiter.
Mais c’est d’abord pour Mickey que j’ai aimé Un bon garçon (titre bien trouvé). Personnage lunaire à force de candeur, particulièrement attachant, émouvant jusqu’à nous bouleverser, drôle, il nous oblige à sourire, à rire et à pleurer. C’est l’enfant que chaque femme aurait aimé avoir et chérir en son sein. Tout chez lui nous incite à l’aimer. Ses réflexions parfois hilarantes, innocentes ou frisant la grossièreté. Ses rêves : à court terme réussir à embrasser les filles avec la langue, étape obligée d’une relation amoureuse qu’il estime urgente ; à moyen terme se faire des alliés pour son futur collège et à long terme partir en Amérique pour y devenir comédien et célèbre. Et surtout, surtout, réussir à se faire aimer de sa mère qu’il vénère car il a bien conscience qu’il lui porte sur les nerfs et qu’elle n’a nul besoin de ses incartades. Pour qu’elle réussisse à payer ses dettes, il est prêt à tout pour se procurer de l’argent, y compris à prendre des risques. Les barricades, la pauvreté, la démerde, il y a du Gavroche dans ce Mickey Donnelly. Même si le propos et le contexte social sont loin d’être aussi durs que dans Les Misérables ou dans un roman de Dickens, Mickey n’a pas l’enfance à laquelle tout enfant a droit et pourtant, nulle animosité en lui. En cela, il pourrait figurer un enfant essayant de vivre normalement dans n’importe quel pays en proie à la violence de la guerre.
En somme, Mickey porte l’histoire à lui seul et, si celle-ci peut s’oublier, lui restera longtemps dans le cœur du lecteur qui y pensera toujours avec un sourire attendri.
Si j’ai beaucoup aimé ce premier roman (encore une bonne surprise !) pour son personnage, j’ai également apprécié l’espoir qu’il véhicule en dépit de la gravité des faits et des situations. Mickey doit passer à l’adolescence, se construire, régler ses problèmes de scolarité et d’argent dans un milieu hostile fait de violence et de pauvreté. L’auteur aime et respecte son personnage autant que nous, ne juge ni ses actes ni ses propos et nous le livre tel quel avec une tendresse contagieuse. Le livre est véritablement «écrit» par Mickey.
Et forcément, j’ai apprécié cette lecture pour tous les détails que j’y ai glanés sur la période des «Troubles» irlandais. Elle a renforcé des connaissances que j’avais déjà acquises dans d’autres lectures et m’en a apporté d’autres.
Enfin, même s’il n’est pas parfait (il souffre de quelques petites longueurs qui s’oublient), Un bon garçon, pour son personnage, a été un coup de cœur pour moi. Le petit Mickey a réussi à m’embarquer dans sa quête d’amour et de reconnaissance. J’attends le second roman de ce jeune auteur irlandais talentueux et vous recommande chaudement celui-ci. Il vous apportera espoir, tendresse et espièglerie au milieu des émeutes, des bombes et des disparitions.
Pour finir de vous convaincre, deux morceaux choisis très représentatifs de l’ensemble du roman et de son personnage. Page 56, nous voyons à quel point Mickey peut être naïf : «Seigneur ! En plus il est noir. Je croyais qu’il s’était juste passé la figure au cirage comme ceux du Black and White Minstrel Show. Mais il est vraiment noir. Mon premier vrai Noir. Je n’arrive pas à croire que les Noirs prennent le parti des Angliches dans notre guerre. J’ai toujours été de leur côté. Maintenant je les déteste. Ils aiment les Angliches. Plus question de leur donner notre riz au lait. On ne peut se fier à personne. Ils feraient mieux d’aller aider les leurs en Afrique. Après tout ce que les Anglais leur ont fait dans les films, je n’arrive pas à y croire».
Page 159 : J’adopte la démarche pour laquelle je me suis entraîné. Comme un acteur. Il n’existe que deux façons cool de se comporter dans la rue – courir ou flâner. Courir est cool parce que ça veut dire qu’on a quelque chose d’important à faire ou qu’on a des ennuis. Dans un cas  comme dans l’autre, on est considéré comme cool. Flâner est cool parce que ça veut dire que rien n’est assez sérieux pour qu’on se dépêche ou que  rien ne semble assez effrayant pour qu’on s’enfuie en courant. Marcher tout bêtement n’est absolument pas cool. La façon la moins cool d’aller quelque part.