Sorti en septembre 2014 chez Liana Levi Collection Piccolo. 224 pages. Roman.

En deux mots Un pan de l’histoire ignoré, l’internement des populations nomades en 1940. Paola Pigani s’intéresse à Alba, adolescente et à sa famille, internée au camp des Alliers. Tirée de faits et de personnages réels, cette histoire bouleversante retrace six ans de conditions de vie atroces faites de famine, de maladies, d’humiliations, de morts. Et de ce qui peut arriver de pire à des nomades : la privation de liberté par l’assignation à «résidence».

L’auteure. Paola Pigani est une poétesse et romancière française. D’origine italienne, elle est née en Charente en 1958 dans une famille nombreuse. Elle partage son temps entre l’écriture et son travail d’éducatrice, et vit à Lyon. Elle écrit des nouvelles, des poèmes avant de publier son premier roman N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures en 2013 qui a reçu plusieurs prix littéraires et connu un grand succès. Son second roman, sorti l’an dernier, Venus d’ailleurs, aborde à nouveau un sujet lourd et difficile, celui des migrants.
L’histoire. Début 1940, un texte de loi du gouvernement de Vichy oblige le peuple tzigane français à se sédentariser. En lui interdisant de continuer à se déplacer sur les routes et en les internant dans des camps tel celui des Alliers, où la Kommandantour exige que tous ceux vivant en Charente soient rassemblés. De dérangeants, les nomades sont devenus dangereux aux yeux des autorités, des Allemands, et des populations.
Paola Pigani met le focus sur une famille de saltimbanques, vivant d’un théâtre itinérant, près d’Angoulême en Charente, sa propre région d’origine. Au centre de la famille, Alba, quatorze ans, entourée de son père Louis, de sa mère Maria, aveugle et enceinte (en d’espoir pour reprendre la belle expression du peuple rom), et sa fratrie. Alba entre dans l’adolescence et son corps se transforme alors qu’elle n’est pas totalement sortie de l’enfance. Nous suivons Alba et sa famille pendant toute la période d’internement, six années, de 1940 à 1946 pendant lesquelles ils connaissent les privations, le froid, les brimades, la vermine et l’humiliation.
L’écriture de Paola Pigani, que je lis pour la première fois, m’a séduite dès les premières lignes. Elle a gardé l’empreinte de la poésie qui a précédé l’écriture romanesque. Sur un sujet difficile, âpre et accablant, elle pose des mots et des tournures choisis, délicats, poétiques pour nous parler avec un phrasé mirifique. On trouve beaucoup de métaphores aux allures poétiques, d’images ajustées pour définir le quotidien sordide que vivent ses personnages. Ainsi, page 90, alors qu’Alba se retient de sauter avec les autres enfants dans la neige tout juste tombée qui pare le camp d’une beauté factice et éphémère : «Alba replie sa joie, mouchoir immaculé qu’elle pose au fond de sa mémoire de petite fille laissant à ses frères le privilège de sauter à pieds joints dans l’instant». Pas de mélo ni d’emphase, pas d’apitoiement inutile, juste de la sensibilité et de la délicatesse pour nous parler de ce peuple qu’elle a connu et qu’elle tente de nous faire connaître.
Ce que j’ai pensé de ce livre
. Beaucoup, beaucoup de bien. Un coup de cœur, un grand. On ressent intensément que l’auteure est partie de faits et de personnages réels. Alors qu’elle était enfant dans les années 70, elle-même issue d’une famille nombreuse d’immigrés italiens, elle a connu et fréquenté une famille de la communauté tsigane. En tombant sur la photo, prise dans le camp d’internement des Alliers au début de la guerre, d’une «tribu» de vingt-trois personnes, elle décide de s’inspirer de sa vie et de s’en servir comme matériau pour le roman. Alexienne, la grand-mère, enfant sur la photo, âgée de quatre-vingts ans à la fin de l’histoire, porte la famille et le roman, dans lequel elle devient Alba. Et nous la suivons. Nous voyons sa transformation de la jeune adolescente à l’âme et aux jeux d’enfants qu’elle est en entrant à la femme amoureuse et mère de deux enfants qu’elle est en sortant.
En premier lieu, j’ai aimé découvrir le sort de cette population française itinérante pendant les années de guerre, épisode absent (parmi tant d’autres) des livres d’histoire et dont on ne parle jamais ou quasiment jamais. Les tsiganes, considérés de tous temps et en tous pays comme des vagabonds sales, voleurs et illettrés, sont en temps de guerre stigmatisés de tous les maux par les autochtones bien-pensants, les «gadjé» (en romani les personnes étrangères, non tsiganes). Ils font peur, suscitent la méfiance voire la haine des populations qui n’hésitent pas dans le cas présent à les mettre au même niveau que les Allemands côté préjudices. Paola Pigani nous permet de réaliser que même s’ils n’ont pas été systématiquement déportés en Allemagne, bien que plusieurs centaines de milliers aient été tués par les nazis, ils ont été humiliés, enfermés très tôt dans des camps dont ils n’ont pu sortir qu’en 1946, bien après la Libération. Des prisons à ciel ouvert, dans lesquelles ils sont assignés à résidence, comme le dit un gardien compatissant. Ce qui pour eux est peut-être le pire du pire.
Ainsi, nous lisons page 33 : Une identité qui prend la couleur et le poids de la honte. On les rassemble, on leur promet un hébergement pour mettre fin à leur soi-disant nomadisme qui doit être éradiqué comme une maladie honteuse. Ils sont devenus une menace. A quels guerriers s’apparenter à présent, eux qui n’ont à défendre que le territoire du vent ? ».
Mais ce que j’ai aimé par-dessus tout ici, c’est que l’auteure s’intéresse exclusivement à ce peuple expulsé de la société, méconnu mais jugé de tous. Elle nous le fait découvrir avec une approche juste, bienveillante et pourtant sans concessions, les défauts étant montrés du doigt.
Rares sont les écrivains qui en ont fait LE sujet de leur livre. Column Mc Cann avec Zoli (qui m’attend depuis sa sortie dans ma bibliothèque). Le seul autre livre que j’ai lu, qui m’avait accrochée en son temps, est Grâce et dénuement d’Alice Ferney (1997). En mettant l’accent sur la précarité et la mise à la marge du peuple gitan, mais sur sa fierté avant tout, celle-ci proposait aussi de le regarder avec un regard différent.
Dans N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures, nous retrouvons un peu la même perception des nomades. Louis, le père d’Alba est un homme digne, fier, tenace, qui ne baisse pas les yeux. En cette période de guerre, son plus grand regret, après le sort de sa famille et de son cheval, est que les hommes de son peuple ne soient pas considérés comme des Français -quitte à être appelés à combattre. Certains le seront plus tard, pour le STO en Allemagne «à la place des Français honnêtes». Il a le sentiment d’être un renégat, ce qui est plus difficile à supporter que la guerre, même si ce n’est pas la leur, ainsi que nous le lisons page 115 : Quelle est cette guerre hors les murs ? Quelle est cette guerre qui ne prend pas encore leurs hommes, qui les soustrait au combat, qui les condamne à une lutte plus féroce encore contre une réclusion absurde ?
Autre caractéristique forte du peuple tsigane, le respect. Celui de la famille, des femmes, celui des animaux, en particulier des chevaux. Louis éprouve de l’amour mêlé de reconnaissance pour son vieux cheval fidèle, cela donnera lieu à l’une des scènes les plus poignantes du livre.
Pourtant ce sont les femmes que l’auteure veut surtout mettre à l’honneurDignes elles aussi, courageuses en toutes circonstances et, surtout, ne se plaignant jamais («ne veulent pas pleurer, ni crier»), essayant d’assumer le mieux possible le quotidien sordide du camp en attendant des jours meilleurs. De Maria (la mère) à Alba, de Rita (la tante) à Mine (la gadji dévouée à la cause des reclus), les femmes de l’histoire portent haut les couleurs de l’amour, du courage et de la solidarité. Ce peuple tout entier nous donne une belle leçon de solidarité et de courage. J’ai adoré en savoir plus sur les tsiganes. Si leur vision du monde est différente de la nôtre, est-ce pour autant nous qui détenons la vérité ? Non, bien sûr, et nous avons beaucoup à apprendre d’un peuple qui se satisfait de ce qu’il a, ne court pas après la surconsommation et pratique la solidarité. Nous découvrons que leur mode de vie basé sur un nomadisme choisi (souvent comme ici dans un même département) leur apporte la joie de vivre tous ensemble et solidairement, leur bonheur de dormir serrés les uns contre les autres dans la chaleur de la roulotte, de s’adonner à leurs fêtes, leurs chants, leurs jeux, leurs feux de joie et, bien sûr leurs voyages, est un véritable enseignement de savoir-vivre autrement et dignement.
Enfin, la présence de l’amour sous toutes ses formes éclaire l’histoire d’une lumière inattendue et lui confère la note d’espoir indispensable à la survie. L’amour est dans tous les cœurs, y compris chez les chevaux qui rendent au centuple à leur maître l’amour qu’il leur porte. Les personnages, tous solidaires, même s’ils ne se le disent pas par excès de pudeur s’aiment d’un amour fort et durable. Les enfants orphelins sont pris en charge par toute la communauté, un vieil oncle malade joue d’un violon anémique quand tout devient trop noir, la joie revient toujours dans les jeux des enfants.
L’amour, les femmes le choisissent (c’est Alba qui choisit d’aimer son homme), tout comme la maternité. Comme un défi à la guerre, à la «mal vie», les femmes n’hésitent pas à enfanter malgré tout, peut-être pour «remplacer» les morts de la guerre. Nous lisons à ce sujet page 209 : Les femmes au village ne comprennent pas que les ventres énormes des bohémiennes endiguent la misère et la mort. Si les enfants grimpent sur eux, c’est pour regarder la vie d’en haut. Ils ne seront jamais trop à traverser mon ventre, songe Alba, l’un après l’autre jusqu’à ce qu’elle devienne une vieille souche. Il est intéressant aussi d’apprendre qu’en de telles circonstances la résistance à l’ennemi a réussi à s’implanter et à trouver des messagers parmi les reclus et le personnel français du camp. Il est clair que s’ils avaient été réquisitionnés, les gitans auraient défendu avec force un pays qui les en exclue pourtant d’office. Et qui ne leur a versé aucune indemnité à leur sortie du camp, alors qu’ils avaient perdu tous leurs maigres mais précieux biens en y entrant, d’abord et avant tout leur lieu de vie, la roulotte, et leur cheval.
Au final, N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures est un livre fort, inattendu, salutaire, poignant par moments (j’ai lu plusieurs scènes les yeux mouillés). A mesure que nous connaissons les personnages, nous sympathisons avec eux et les accompagnons avec une émotion de plus en plus forte dans leur lutte pour la survie et l’amour. Un livre courageux aussi car le sujet n’est pas facile, tendre et humain, qu’il fait bon lire à une époque où le repli sur soi, la discrimination sont à l’ordre du jour et où les différences sont stigmatisées. Merci à l’auteure d’avoir rendu ce bel hommage littéraire à un peuple si discriminé de tous temps, plus encore aujourd’hui qu’hier. De nous avoir transmis un peu de l’âme manouche si fière en évoquant leur vie, de comprendre que leur histoire est aussi la nôtre même si nous n’avons pas toujours de quoi en être fiers. Je souhaite quant à moi qu’un tel livre puisse nous faire voir les tsiganes autrement que comme des brûleurs de pneus et des cambrioleurs de maisons inoccupées… Nous aider à les comprendre et, partant, à les aimer. Ce peut être ça aussi, la lecture, ouvrir notre horizon un peu trop étriqué !?
Quant au titre du livre, étrange et beau, il reprend un proverbe tsigane qui dit «on n’entre pas impunément chez les Manouches, ni dans leur présent, ni dans leur mémoire». Encore une façon de clamer leur fierté et leur immense pudeur.
Le second roman de Paola Pigano, Venus d’ailleurs, est déjà sur ma liste de prochains achats de livres. Là aussi il est question de privation de liberté puisque le thème est celui des migrants… Et je ne saurais trop vous conseiller de lire N’entre pas dans mon âme avec tes chaussures qui, outre son histoire bouleversante, vous séduira aussi par son écriture.