Sorti en janvier 2016 chez Finitude. 160 pages. (Premier) roman. Grand prix RTL Lire, Prix Roman France Télévisions.

En deux mots Une histoire triste et dure racontée sur un ton léger et fantaisiste. Le thème de la folie et celui de la mort revisités dans un conte moderne où le rire et la joie le disputent à la tristesse et aux larmes. Premier roman original et prometteur.

L’auteur. Tout jeune écrivain, Olivier Bourdeaut n’est pas très représenté sur Internet. Comme presque tous les écrivains, c’est par la lecture qu’il est venu à l’écriture. Lecteur boulimique depuis l’enfance, il a pratiqué beaucoup de petits boulots et a hésité longtemps avant d’écrire En attendant Bojangles, qui connut un très grand succès public dès sa sortie. Gageons que ce premier roman ne sera pas le dernier.
L’histoire. Un regard et c’est le coup de foudre entre elle et lui lors d’une soirée improbable. L’amour, tout aussi improbable, suivra, fantasque, durable, et fou. Elle, dont on ne connaît pas le nom, «mélange de cocotte des années folles et de Cheyenne sous l’influence du peyotl». Lui, Georges, «ouvreur de garages» − ça ne s’invente pas −, prend très vite sa retraite pour se mettre à écrire des livres. De cette union naît un garçon, le narrateur. Comme animal de compagnie, Mademoiselle Superfétatoire, un grand oiseau exotique rapporté d’un voyage de «leur vie d’avant». Retiré très tôt de l’école par sa mère, l’enfant grandit en regardant ses parents vivre et s’aimer dans leur appartement baroque. Leur vie, leur bonheur, c’est la fête tous les jours car il faut «battre le cul de la raison», fuir la banalité, avec la danse comme occupation principale : ils dansent tout le temps et partout, et c’est la femme aux mille prénoms qui mène les danses, un verre de champagne à la main.
Mais la frontière entre fantasmagorie et folie se délite, ce que tout le monde prend pour une folie douce, y compris son mari, se révèle bien plus que ça et la belle histoire peu à peu dérive avec son héroïne. Georges dissimule la gravité de la maladie à son fils. Tous deux feront tout pour qu’elle continue à vivre sa danse…
Le style. Ecrite comme un conte, l’histoire bénéficie d’une écriture légère, fraîche (c’est l’enfant qui parle le plus souvent), pleine de bons mots et de poésie. Un style lumineux qui correspond on ne peut mieux à l’histoire déjantée qui est racontée. Beaucoup d’humour également dans l’écriture et l’on rit beaucoup, les scènes se déroulant à l’école étant particulièrement désopilantes. Le père prend la parole de temps à autre, sous forme d’un journal très utile − avec changement de typographie −, qui fait le pendant aux extravagances de son fils et rééquilibre la narration et les deux points de vue.
Mon avis sur le livre. Les premiers romans sont pour moi des surprises littéraires. Dans chacun, une nouvelle aventure, un style et des personnages inconnus. Et des grands plaisirs de lecture. Je les guette, les lis et les apprécie pour la plupart.
Comme ici. J’ai aimé cette histoire totalement folle et les personnages qui la vivent. Notamment la jeune femme excentrique qui ne fait rien comme tout le monde et veut faire de leur vie une fête de tous les instants. Mais aussi son mari qui l’aime plus que tout et ferait n’importe quoi pour la rendre heureuse, et leur petit garçon qui les aime tous les deux mais voue une admiration sans bornes à sa mère. J’ai aimé la folie – tant qu’elle est restée douce ¬ de cette famille hors du commun bravant tous les interdits et toutes les convenances. Tous les trois m’ont amusée et attristée à la fois.
Aimé aussi le thème de la danse et tout ce qu’il représente pour la femme aux mille noms : la beauté des gestes, l’élégance, l’insouciance, l’abandon de soi, le rapport au partenaire et, par-dessus tout, la liberté. Ici, on danse beaucoup, on danse toujours, sur l’air de la chanson de Nina Simone qui a donné son titre au roman.
Autre thème important dans le livre : le mensonge, son rôle dans la vie de tous les jours et dans la littérature. Tous les personnages mentent. Il ne s’agit pas de mensonges gratuits, ce sont de «beaux» mensonges, utiles et innocents qui permettent de se sortir de conversations ou de situations délicates, de fuir le réel à tout prix, qui masquent la folie et tout ce qui peut menacer la famille, «d’être gentil avec moi» comme dit l’enfant à propos de mensonges de son père… Pour toujours éblouir et amuser sa mère qu’il vénère, l’enfant lui raconte chaque jour des histoires imaginaires, qu’elle fait semblant de croire. Comme le faisait son père dans les soirées mondaines et pour cacher à son fils la gravité de la situation.
Surtout, j’ai aimé ce livre parce que son thème principal est l’amour. Et l’amour, même quand il est fou, même quand il est triste, c’est beau !
Cependant, contrairement à ce que j’ai pu lire et entendre dans les critiques − toutes bonnes −, je ne considère pas En attendant Bojangles comme un roman juste drôle et gai. Il peut aussi se lire à un autre niveau : un roman dont l’histoire douloureuse se pare habilement des atours du conte poétique musical et d’une écriture décalée. Reste que le petit garçon subjugué par l’amour de ses parents et la vie hors du temps et des normes qu’ils mènent et lui font mener est confronté à une réalité qui s’assombrit de jour en jour.
Pour finir, En attendant Bojangles est un premier roman réussi. Lumineux, candide et fantaisiste dans la forme, il est en même temps sombre et grave dans son propos. Je ne parlerai pas de légèreté mais d’un roman qui pose des questions importantes, dont le thème de la folie quand elle s’habille… de folie douce.
Mais qu’en restera-t-il pour moi dans quelques semaines, dans quelques mois ? Une belle rencontre, une lecture originale et plaisante, oui. Un coup de cœur véritable et inoubliable, non, car il reste trop ancré dans le registre du conte. Je l’ai trouvé distrayant, mais pas intéressant.
Voici quelques passages qui vous permettront d’apprécier l’écriture drôle, poétique. La scène de la rencontre entre Georges et sa belle est un bijou d’humour. Nous lisons éblouis page 27 : « …Lorsqu’une jeune femme, la tête emplumée en robe blanche et légère, tenant à l’extrémité de son bras ganté, le coude levé et la main inclinée, une fine et longue cigarette non allumée, se mit à danser les yeux fermés. Alors que l’autre main jouait avec un châle en lin blanc dans une frénésie de mouvements qui le transformait en partenaire de danse vivant, j’étais resté fasciné, par l’ondulation de son corps, les mouvements cadencés de sa tête remuant les plumes de sa coiffe, ce drôle de toupet qui virevoltait silencieusement. Alternant au gré des rythmes entre la grâce d’un cygne et la vivacité d’un rapace, ce spectacle m’avait laissé bouche bée et pétrifié sur place ».
Et plus tard, page 55 : « Pour elle, le réel n’existait pas. J’avais rencontré une Don Quichotte en jupe et en bottes qui, chaque matin, les yeux à peine ouverts et encore gonflés, sautait sur son canasson, frénétiquement lui tapait les flancs, pour partir au galop à l’assaut de ses lointains moulins quotidiens. Elle avait réussi à donner un sens à ma vie en la transformant en bordel perpétuel… ».
Pour le plaisir toujours, un autre passage que j’ai trouvé hilarant : des conseils philosophiques dans la bouche du meilleur ami de la famille, page 47 : Mon enfant, dans la vie, il y a deux catégories de personnes qu’il faut éviter à tout prix : Les végétariens et les cyclistes professionnels. Les premiers, parce qu’un homme qui refuse de manger une entrecôte a certainement dû être cannibale dans une autre vie. Et les seconds, parce qu’un homme chapeauté d’un suppositoire qui moule grossièrement ses bourses dans un collant fluorescent pour gravir une côte à bicyclette n’a certainement plus toute sa tête. Alors, si un jour tu croises un cycliste végétarien, pousse-le très fort pour gagner du temps et cours très vite et très longtemps !