Sorti en août 2016 chez Liana Lévi. (Premier) roman. 350 pages.

EN DEUX MOTS
Fresque historique sur l’Iran d’hier et d’aujourd’hui, saga familiale, roman d’amour et d’apprentissage… L’auteure tire habilement tous ces fils jusqu’au bout et le récit va crescendo dans le rythme et dans le suspense. Passionnant, foisonnant, drôle, émouvant et écrit dans un français parfaitement maîtrisé, Désorientale est un (premier !) roman qui frappe fort et que le lecteur n’est pas prêt d’oublier. Un sacré coup de cœur pour cette lecture indispensable.

Petite astuce de lecture : une fois n’étant pas forcément coutume, ne faites pas comme moi : ne commencez pas par la première page, mais par l’avant-dernière (349) ! Vous y trouverez non pas la fin de l’histoire qui se trouve juste avant page 347, mais la liste des noms des personnages qui composent la famille Sadr, accompagnés de leurs liens de parenté avec le cercle rapproché de la narratrice. N’attendez pas d’avoir lu la dernière page pour la consulter et vous y référer si besoin. Votre lecture s’en trouvera grandement simplifiée. La découvrir une fois le livre terminé, c’est frustrant !

 

L’auteure. Premier roman est le plus souvent synonyme de biographie mince voire inexistante sur Internet. Mais Négar Djavadi, très présente sur les plateaux télé et radio ainsi que dans les rubriques littéraires des magazines, ne restera pas longtemps dans l’anonymat. Gageons qu’elle sera bientôt l’objet d’un chapitre Wikipédia… En attendant, contentons-nous des quelques lignes figurant sur la quatrième de couverture qui m’ont grandement fait penser que Kimiâ, c’était Négar, et inversement !

L’histoire est impossible à résumer. Je peux seulement situer le personnage principal dans le temps, dans l’espace et dans sa tribu au moment où commence le livre, pas l’histoire… Kimiâ est dans une salle d’attente de l’hôpital Cochin à Paris, pour une insémination artificielle. L’attente est longue et les souvenirs affluent. Le point de départ du livre (son prétexte ?) est cette attente.

Elle revient sur les événements marquants de sa vie, sur quatre générations, remontant au début du vingtième siècle jusqu’à son arrière-grand-père. Le riche seigneur Montazelmolmok abrite dans son harem pas moins de cinquante-deux épouses qui lui ont « donné » vingt-huit enfants. Aucun n’a jamais compté pour lui exceptée Nour, la belle petite fille aux yeux de la couleur des siens : le magique « bleu Caspienne ». Nour épousera Mirza-Ali Sadr, dont elle aura sept fils (les oncles de Kimiâ, numérotés de 1 à 7). Parmi eux Darius, né en 1925, époux de Sara (d’origine arménienne) et père de Kimîa et ses deux sœurs. Darius est un bourgeois intellectuel, journaliste, opposant au régime du shah puis à celui de l’ayatollah Khomeiny, tout comme Sara avec qui il forme un couple aimant, animé du même idéal de liberté. Totalement insoumis, dissidents sans cesse traqués par la police secrète, leur situation devient intenable ; ils finissent par s’enfuir en France, Darius le premier, puis Sara et ses filles à dos de cheval à travers les montagnes du Kurdistan.

Inutile d’en dire davantage tant l’histoire est riche. Alors que Kimiâ patiente à l’hôpital, nous partons avec elle dans les montagnes de la Caspienne, à Téhéran, à Paris, derrière un personnage, derrière la famille, ou encore pour suivre l’un des nombreux événements géopolitiques ou historiques qui jalonnent le livre sans chronologie aucune. Avec la résonance parfaitement synchrone de la petite histoire de Kimiâ et de sa famille dans l’Histoire (celle qui porte le grand H) de l’Iran du vingtième siècle – et d’aujourd’hui dans une moindre mesure.

Enfin, et c’est là que se trouve la maîtrise de l’œuvre, nous prenons L’EVENEMENT en pleine figure à la fin, après l’avoir attendu si longtemps.

Le style. L’écriture de Négar Djavadi, spontanée, directe, rapide parfois jusqu’à l’essoufflement, est parfaitement calée sur la narration et sur la narratrice. L’auteure reprend – rarement – son souffle à l’occasion d’une description des montagnes verdoyantes de sa région d‘origine le Mazandaran, d’une remise à niveau (pour nous) sur un membre de la tribu ou encore de détails sur l’évolution de son attente à l’hôpital…

Petit plus innovant et intéressant : l’auteur nous facilite la vie en cours de lecture. A l’occasion de détails historiques avec force dates, personnages et événements, ou géographiques (lieux et paysages d’Iran), elle nous prend par la main et nous emmène sur Wikipédia ou sur l’Encyclopedia Universalis. De nombreuses notes en bas de page qui nous sont fort utiles à la compréhension du livre et nous évitent des recherches fastidieuses tout en nous offrant l’occasion d’en apprendre davantage sur l’Iran de cette période. Les personnages sont si nombreux, notamment les fratries, que l’auteure, histoire de nous faciliter la tâche là aussi, a pris le parti amusant et efficace de numéroter ses oncles (de 1 à 7) au lieu de les nommer et cela fonctionne à merveille.

Négar Djavadi vient du milieu du cinéma, elle est scénariste. Cela se voit dans certaines descriptions, dans certaines scènes pleines de couleurs, de senteurs et de bruits, qui sont d’un réalisme frappant et promettent une belle réussite en cas d’adaptation cinématographique.

Enfin, pour terminer avec la forme du roman, sa construction est aussi rock’n’roll que le rythme est effréné. Désorientale contient un nombre impressionnant de personnages, de lieux, de dates et d’événements. Sans chronologie, l’histoire se déroule au rythme de l’arrivée des souvenirs et des « djinns échappés du passé ». L’auteure nous fait passer de l’un à l’autre sans crier gare, au point que j’ai eu quelquefois l’impression de ne pas savoir à quel passé (ou présent) se situait le passage que je lisais, parfois même d’un paragraphe à l’autre. Cela dit, l’histoire est si passionnante que l’on s’en accommode. L’ensemble est fluide comparé à la somme d’informations et d’anecdotes que nous recevons…

 

Mon avis sur le livre. Il y a tellement de choses à dire sur ce livre que je ne sais par où commencer. Par les personnages peut-être. Ils sont tous attachants, y compris les hommes de la tribu, avec tous leurs défauts, à quelques exceptions près, certains étant réellement exécrables ; et avec une mention spéciale pour Darius, bien sûr.

Mais ce sont les femmes, toutes dotées d’un caractère fort, épais, qui portent l’histoire presque à elles seules, Kimiâ et sa mère en tête. Kimiâ bien sûr pour ce qu’elle est, pour sa révolte et sa personnalité tout en contrastes et Sara pour son amour des siens, son courage et sa passion de justice et de liberté. Ces deux femmes et les autres – grands-mères, voisines – attestent que dans un pays sous dictature (ici deux successives), grâce à une solidarité indéfectible et un acharnement à protéger les siens, il est possible de continuer à vivre. Et qu’amour et amitié ne sont pas de simples mots.

A travers l’histoire de Kimiâ et le fond historique marquant, nous sont proposées des considérations sociétales, politiques, familiales profuses et d’un grand intérêt. En vrac : l’intérêt des occidentaux pour l’Iran ET son pétrole, la difficulté de vivre en exil et la quête identitaire qui en découle (comment trouver sa place quand on vit entre deux cultures), la sexualité et l’homosexualité, tabou absolu et crime majeur passible de la peine de mort aujourd’hui encore en Iran.

Quand elle aborde la Révolution iranienne de 1979, Djébar Djavadi n’hésite pas à sauter à pieds joints sur les stéréotypes, sur l’image déformée et incomplète que les Occidentaux ont plaquée sur l’histoire de son pays et l’oubli de la France quant à sa part de responsabilité dans l’accession de l’ayatollah au pouvoir absolu en 1979. Visions inexactes et/ou incomplètes qu’elle tente de redresser, page 184 notamment : « Aujourd’hui encore, si vous vous aventurez dans la masse d’essais et d’articles consacrés à la Révolution de 1979, vous verrez qu’aucun observateur occidental, aucun de ceux qui prétendent connaître le Proche et le Moyen-Orient, ne fait l’effort d’appréhender cette Révolution sous l’angle d’un mouvement de protestation des intellectuels, un élan jailli dans les universités et porté par une jeunesse éclairée, et non orchestré par le Vieillard Enturbanné alors exilé en Irak. Cédant à la facilité historique, à la dramaturgie western du face-à-face entre hommes, ces observateurs proposent une lecture concentrée principalement sur les derniers mois de 1978. La dernière ligne droite, quand Khomeiny, devenu figure messianique, occupait principalement l’espace de l’opposition et que l’islam s’imposait comme le rempart contre une société inégalitaire façonnée à la cour du Roi ».

Et, plus loin, page 272 : « Près de trente-cinq ans plus tard, un fait me surprend toujours : la rapidité avec laquelle la France a évincé de sa mémoire le fait d’avoir accueilli Khomeiny, passant sous sile nce sa part de responsabilité sans les événements qui suivirent » … Dont acte, oui. La note bas de page est tout aussi édifiante.

Autre démarquage avec les idées reçues : le problème de l’exil et de l’intégration. Négar Djavadi souligne que le terme « intégration » est incomplet. Puisqu’avant de s’intégrer, il faut se « désintégrer » : se vider de son identité orientale avant de se remplir d’une identité occidentale d’où le titre, si juste, Désorientale.

Ainsi lisons-nous page 114 : « Pour s’intégrer à une culture, il faut, je vous le certifie, se désintégrer d’abord, du moins partiellement, de la sienne. Se désunir, se désagréger, se dissocier. Tous ceux qui appellent les immigrés à faire des « efforts d’intégration » n’osent pas les regarder en face pour leur demander de commencer par faire ces nécessaires « efforts de désintégration ». Ils exigent d’eux d’arriver en haut de la montagne sans passer par l’ascension ».

Dernier extrait, parce qu’il faut bien savoir s’arrêter, à propos du problème majeur de l’homosexualité en Iran (page 219) : « Mais vu de Téhéran, ce genre de cliché, même avalé de travers, n’existe pas, On est garçon ou fille et ça s’arrête là. De génération en génération, des codes ont été mis en place. Des codes pour élever les garçons et d’autres pour élever les filles. Il ne s’agit pas seulement de vêtements et de jouets (…). Il s’agit d’avenir. Devenir époux et père, gagner de l’argent et le faire savoir, devenir épouse et mère, élever des enfants polis et performants et exceller dans l’art de tenir une maison. Personne ne sait comment élever l’entre-deux, se dépatouiller avec l’à-peu-près. (…) Dans cette culture, l’important c’est d’être quelque chose ; s’inscrire dans une catégorie et en suivre les règles. La transsexualité existe parce qu’il y a pire qu’être transsexuel : être homosexuel. Ce n’est même pas une honte. La honte, c’est perdre sa virginité avant le mariage, avorter, rester vieille fille et vivre chez parents jusqu’à la fin de ses jours. La honte, c’est être drogué, volage, élever des enfants qui vous tournent le dos. Non, ce n’est pas une honte ? C’est une impossibilité d’être. Une non-réalité.

Enfin, grâce à la personnalité de son héroïne exaltée qui nous émeut d’un bout à l’autre de son histoire, Désorientale se fait aussi une ode à l’amour sous toutes ses formes, à la musique, à l‘insoumission, à la liberté… Et à son pays qu’elle ne peut oublier. Ce qui fait la force de Kimiâ, c’est qu’elle reste dans une perpétuelle dualité. D’une ligne à l’autre elle passe (et nous avec elle) de la narration de l’intime au souffle historico-politique, de la légèreté à la gravité, de l’affliction à l’euphorie, de la révolte au découragement… Tous ces états d’âme sont dans le livre, ils sont le livre. Kimiâ EST Désorientale.

Les trois cent cinquante pages du roman, d’une grande densité sans un mot superflu, se lisent avec un intérêt fiévreux. La barre est très haute, il va être difficile pour l’auteure de faire mieux pour son second roman. J’ai lu, appris, énormément de choses dans ce livre, j’ai été choquée, envoûtée, charmée, intéressée pour ne pas dire désorientée ! Et, en reprenant le livre pour cette chronique, je me rends compte avec joie que j’en ai déjà oublié ! Une grande chance pour moi : celle de le relire bientôt !
Pour finir, ce livre est d’une richesse, d’une force et d’une luxuriance rarement vues dans un premier roman. Les qualificatifs et les superlatifs ne sauraient lui rendre un hommage assez fort. Alors, un seul petit conseil : courez dans la librairie ou la bibliothèque la plus proche de chez vous ! Et laissez tomber tout le reste, le bonheur de lecture, ça se mérite ! On ne sait jamais, vous pourriez mourir avant de l’avoir lu et faire des cauchemars là-haut ! Et moi alors, qu’est-ce que je vais lire ?