Sorti en août 2016 chez Gallimard. 180 pages. Roman.

L’auteure. Née en 1973 à l’Ile Maurice, Nathacha Appanah vit en France depuis 1998. Journaliste radio et presse écrite, elle publie son premier roman, Les rochers de poudre d’or, en 2003. Suivront quatre autres romans, qui tous ont obtenu un prix et rencontré le succès. Celui-ci est son sixième. Il a reçu le Prix du Roman France Télévisions 2017 et le premier Prix Femina des Lycéens 2016.

EN DEUX MOTS

Un mélange de poésie sauvage et de violence inouïe. Un livre terriblement actuel et déchirant. À pleurer de rage !

 Les dix premières lignes, déjà si belles, si dures, chargées de menaces et de tragédie…
Marie. « Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde le fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dugongs et cœlacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir au creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase. Je ne me souviens pas de toute ma vie car ici ne subsistent que le bord des choses et le bruit de ce qui n’est plus. »

L’histoire se déroule de nos jours à Mayotte (archipel des Comores), le 101ème département français, précisément dans un bidonville appelé Gaza, proche de Mamoudzou, la plus grande ville de Mayotte. Depuis pas mal de temps, Mayotte voit arriver des migrants clandestins dans des embarcations de fortune – les kwassas kwassas –, venant des autres îles de l’archipel. Lorsque les parents sont renvoyés dans leur pays, ils laissent leurs enfants à Mayotte en espérant qu’ils soient adoptés par un oncle, une tante ou tout autre personne et que leur avenir sera meilleur grâce à l’accès à l’éducation. Ces enfants, tous très jeunes, grandissent et deviennent adolescents. C’est là que les véritables ennuis commencent. Livrés à eux-mêmes, drogués aux joints et au « chimique », alcoolisés, ils vivent de mendicité, de vols et de trafic, dans un bidonville, sous le joug tyrannique d’un chef de gang intouchable et incontesté : Bruce, 17 ans.
Marie vient s’installer sur l’île avec son mari Chamsidine, originaire de Mayotte. Tous deux infirmiers et tous deux fous amoureux, les jeunes mariés vivent un temps le bonheur absolu. Mais six ans plus tard, Marie comprend qu’elle ne peut pas avoir d’enfant. Chamsidine la quitte pour une clandestine. C’est la colère et la dépression, le mal d’enfant, jusqu’au jour où elle accueille une fois encore un bateau de migrants. Une jeune fille lui confie son nouveau-né, arguant qu’elle a peur de lui (atteint d’hétérochromie de l’œil , signe qu’il est le fils du djinn et qu’il porte malheur). Marie adopte l’enfant qu’elle appellera Moïse et l’élève avec beaucoup d’amour. Mais le bonheur n’a qu’un temps, Marie meurt brutalement d’une crise cardiaque. Moïse, qui a quinze ans, déjà remonté depuis que sa mère adoptive lui a dit la vérité sur ses origines, perd totalement pied et s’enfuit en courant de la maison avec son chien Bosco, laissant sa mère sur le sol de la cuisine.
Nous le retrouvons deux ans plus tard dans un commissariat de police, où il est venu s’accuser d’avoir tué Bruce.
Quand s’ouvre le roman, c’est la voix de Marie que nous entendons. Marie est morte, elle nous le dit dès la première ligne. Le seul retour en arrière sera celui qu’elle fera pour raconter sa vie avant Moïse, sa vie avec Moïse et la vie de Moïse seul. Jusqu’au final qui, après une tension impitoyable, nous prend à la gorge.

Le style. Une fois encore, ce qui caractérise l’écriture de Nathacha Appanah – outre son élégance, sa justesse, sa poésie lente et musicale –, est son originalité. Le roman est choral, soit. Mais les intervenants-narrateurs sont des personnages vivants ET des personnages morts. Et, à la différence des romans choraux dans lesquels chaque personnage commente une seule et même histoire, ici narrateurs racontent, construisent et commentent une seule et même histoire.
Nathacha Appanah est aussi à l’aise – et même très convaincante –, dans la peau de Marie, une femme décédée subitement à 46 ans (qui raconte sa propre mort de manière plausible) que dans celle de son fils de 15 ans Moïse, vivant ou de Bruce, mort et de deux autres personnages, Stéphane et Olivier, respectivement travailleur dans une ONG et policier compassionnel. Le fait que les personnages soient morts ou vivants est surprenant dans un premier temps mais l’on s’y habitue très vite. Cela pourrait même être amusant si le sujet n’était pas aussi noir. Quoiqu’il en soit, cela confère un gage de crédibilité, de vérité même à la narration. Après tout, quel intérêt un fantôme pourrait-il avoir à déguiser la vérité, voire à mentir comme le dit Marie : Là d’où je viens, il faut me croire… Contrairement aux vivants, les morts n’ont rien à gagner mais rien à perdre non plus. Ce procédé narratif dénote également une facilité d’écriture et une maîtrise de la construction remarquables, la chronologie étant respectée en dépit des changements de narrateurs. L’auteure habite ses personnages, elle module son écriture et les voix qu’elle leur prête sont personnelles. Chacun raconte sa part de l’histoire, avec des mots, des tournures et des accents différents. Sans que jamais l’auteure ne prenne parti pour l’un ou pour l’autre, ne juge l’un ou l’autre. Du grand art, vraiment.
Remplie de mots exotiques (plantes, arbres, fruits, parfums) pour évoquer Mayotte, l’écriture de Nathacha Appanah est aussi bien apte à décrire la nature dans toute sa splendeur qu’à nous raconter une histoire d’une noirceur et d’une beauté infinies.

Mon avis sur le livre. J’avais lu deux autres livres de Nathacha Appanah, En attendant demain et Le dernier frère et les avais trouvés merveilleusement écrits, beaux et… durs. Je ne m’attendais pourtant pas à un tel choc malgré ce que j’avais pu glaner dans les critiques. Ici, l’auteure a franchi un pas dans la noirceur, dans la douleur. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce livre marquera longtemps son lecteur. J’ai bien failli arrêter ma lecture. A vrai dire, il m’est réellement tombé des mains. Plusieurs fois. Pas pour finir dans la rubrique « Tombés des mains » mais pour me permettre de respirer, pour la noirceur de son contenu, son hyperviolence. Certaines scènes m’ont été si difficiles à lire (une en particulier, que j’ai « parcourue » en plusieurs fois) que je l’ai refermé pour pleurer un bon coup (de tristesse pas mal, de rage beaucoup) avant de le rouvrir car il est des lectures qu’il ne faut pas abandonner même si elles nous font mal. Justement pour ne pas se voiler la face devant la réalité que l’auteure nous fait appréhender par le biais de la fiction – dans la réalité, ces adolescents perdus sont au nombre de trois mille. On est bien loin des clichés des guides touristiques qui montrent des plages paradisiaques aux couleurs d’eau et de sable changeantes, des tortues géantes semblant « voler » dans le lagon et les mangroves. C’est l’envers du décor ici, le contraste est grand entre la beauté grandiose de Mayotte et la violence qui s’y déroule parmi les flamboyants et les frangipaniers. L’alternance rapide des scènes ultraviolentes et des descriptions flatteuses rend plus prégnante encore la gravité des problèmes de Mayotte. Nathacha Appanah nous donne quelques pistes pour comprendre comment ce pays a pu en arriver là. La misère, l’indifférence et le repli sur soi des nantis, les ONG impuissantes, les migrations de populations plus pauvres encore, l’abandon des jeunes à eux-mêmes, l’hyperviolence… Nous y sommes.

Nous voyons comment et pourquoi le personnage de Bruce est devenu cet être fou de violence, presque sauvage. L’auteure met l’accent sur l’éducation. Bruce a dérivé dès que l’école lui a été refusée parce qu’il n’avait pas le niveau et que le directeur de l’école a conseillé à son père de le mettre dans une école « spécialisée pour enfants en grande difficulté d’apprentissage ». Ce qu’il refuse, provoquant la colère et la violence de son père et juste après sa dérive. À plusieurs reprises sa voix nous dira combien il a souffert d’abandonner l’école (qu’il aimait) et nous comprenons que les choses auraient pu être totalement différentes s’il avait pu continuer sa scolarité… Quant à Moïse, sa descente aux enfers démarre aussi quand il commence à sécher les cours du collège après que sa mère lui a raconté comment et pourquoi elle l’avait recueilli. L’importance de l’école et de l’éducation est tellement évidente aujourd’hui que l’on se demande pourquoi les politiques de tous poils ne commencent pas par lancer immédiatement un chantier prioritaire : l’école accessible à tous ! Facile à dire ? Sûrement. En tout cas, apparemment.

Enfin, nous réalisons qu’il existe une gradation dans la différence, et par voie de conséquence, dans le refus de l’autre, le racisme. Bruce est noir, mais Moïse, lui, cumule les différences : métisse plus noir que blanc, ses yeux sont de couleur différente, l’un noir, l’autre vert, signe qu’il est le fils du djinn, esprit malfaisant selon les croyances populaires, un porte-malheur donc. Ce qui est la raison de son abandon par sa mère. Pire aux yeux de Bruce : il a été élevé par une mère blanche et comme un enfant blanc. Et ça, ça ne peut pas passer.

Vous l’aurez compris, l’espoir est mince, voire totalement absent des pages de Tropique de la violence. Hors sujet. L’auteure utilise la fiction pour nous placer devant une réalité sociale qui la dépasse largement. Mais inciter le lecteur à ouvrir les yeux sur la crise migratoire et ses conséquences, c’est peut-être une forme d’espoir, très mince mais la seule possible. La lecture mène aussi à la prise de conscience du monde qui nous entoure et de ses horreurs. Et la prise de conscience pourrait devenir le départ de la mise en œuvre de mesures concrètes.

Pour finir, je dirai que j’ai tout à la fois aimé, détesté et adoré ce livre même. Et qu’à l’instar de L’opticien de Lampedusa – auquel je n’ai pu m’empêcher de penser pour le sujet (pas pour le style bien sûr) –, il est d’une utilité incontestable et devrait être lu par bien des personnes aux pensées malodorantes. D’autant que Mayotte est toujours un département français, régi par nos lois. Et pas vraiment fier et désireux de l’être encore pour certains Mahorais. Ajoutons aussi que personne en France continentale ne parle de Mayotte et de ses problèmes sociétaux. C’est aussi cette indifférence que dénonce l’auteure.

Une question pourtant, m’a taraudée tout au long de ma lecture : est-il besoin de décrire avec autant de détails les actes de violence des jeunes du bidonville ? D’autant que Nathacha Appanah porte en elle une puissance évocatoire sans pareille et d’inépuisables réserves stylistiques (expressions, tournures et images), telles que nous pourrions les « voir » sans nous les prendre en pleine face ! Mais ce n’est sûrement pas suffisant pour elle qui, parce qu’elle veut nous faire réagir, nous ouvre grands les yeux sur ces images. Pari gagné car le livre nous poursuit longtemps après sa lecture. Et ce n’est pas une lectrice de bluettes qui vous le dit…

 

Quoiqu’il en soit, Tropique de la violence m’a mis « le cœur en larmes » comme dirait ma sœurette mais je vous conseille de vous le procurer, si vous êtes psychologiquement robuste et de vous mettre quand même en mode « apnée visuelle » pour le lire. Si au contraire vous êtes une âme sensible ou connaissez une baisse de moral, il vaut mieux attendre un peu et/ou vous accrocher très fort au bras de votre fauteuil ou à votre lampe de chevet… Ou, mieux, commencer par un autre roman de Nathacha Appanah moins douloureux que celui-ci, qui n’est pas le plus facile pour entrer dans son œuvre et risque de vous détourner à jamais de cette auteure si généreuse et si poétique, ce qui serait vraiment dommage.

 EXTRAIT.
Je n’ai choisi qu’un seul extrait. Non qu’il soit emblématique de l’ensemble du roman mais parce qu’il est beau et rempli de bonheur, d’espoir (?) – on est dans les premières pages. C’est le récit du coup de foudre entre Marie et Chamsidine. Une perle :
« Quand il s’adresse à moi pour la première fois, il m’arrive quelque chose d’étrange. Mon cœur, cet organe qui était solidement attaché dans ma poitrine, descend dans mon plexus et il bat désormais ici, au milieu de moi, au centre de moi. Chamsidine est large d’épaules et peut porter un homme adulte dans ses bras sans grimacer. Quand il sourit, je dois respirer profondément par le ventre pour ne pas défaillir. Quand il rit de son grand rire en cascade, je sens mon sexe s’ouvrir comme une fleur et je serre les jambes. Toutes les infirmières se sont un peu entichées de ce grand Noir qui vient d’une île appelée Mayotte mais je ne sais pas pourquoi c’est moi qu’il choisit un soir de garde. J’ai vingt-six ans et je tombe. »
Ouf. Un peu de chaleur dans l’eau froide. Dommage que ce passage ne figure pas à la fin du livre, il paraît que l’amour est plus fort que tout…