Sorti en janvier 2016 chez Albin Michel.
226 pages. Fragments d’autobiographie, sous forme de journal.

En deux mots Quelques pages remarquables de description de la souffrance quand il évoque les conséquences de sa chute, avec hémorragie cérébrale et double fracture du crâne, plus les effets secondaires des chimios et de la greffe. Mais surtout un espoir fabuleux, soutenu par ses créations permanentes. C’est très beau et très émouvant, jamais larmoyant, toujours positif et reconnaissant envers le personnel hospitalier, son «amoureuse», son père, sa sœur et même les pharmaciennes quand il sort de l’hôpital. Un livre qui fait du bien.

L’auteur. Né en 1974 à Montpellier, Mathias Malzieu est le chanteur du groupe de rock français Dionysos. Il est aussi parolier, écrivain (ce livre est son sixième) et cinéaste. Son film, Jack et la mécanique du cœur, inspiré par son livre et son disque éponymes, a connu un très grand succès. Dans chacune de ses œuvres il laisse percer sa poésie et sa rêverie.
L’histoire. En 2013, le chanteur Mathias Malzieu, très fatigué depuis des mois, est contraint de faire des analyses. Le résultat est un véritable séisme : il souffre d’aplasie médullaire, ses globules et ses plaquettes sont aux abonnés absents. Cette maladie génétique, rare et grave, va le condamner à recevoir des transfusions très fréquentes (à vivre en vampire) et, plus tard, à une greffe de moelle osseuse si le corps médical réussit à trouver un donneur compatible. En attendant, pour éviter les hémorragies, il lui faudra mener une vie d’ascète et se protéger des dangers − domestiques ou de contagion−, en s’isolant de tout et de tous, en portant masque, gants et combinaison et, comble du malheur, en faisant de longs séjours à l’hôpital, loin de son «appartelier». Nous allons le suivre grâce à ce journal quotidien, entre novembre 2013 et décembre 2014, dans son combat inégal contre la maladie.
Le style. Une écriture jeune, enlevée, poétique, pleine d’allant et d’humour. Ce n’est pas un homme malade que l’on devine derrière les mots, mais un musicien-parolier fantaisiste amoureux de la vie, de la musique, de Rosy, si joliment appelée «mon amoureuse», et un homme alerte à l’affût de la poésie cachée. Le langage est très imagé avec des mots agréablement mêlés, des métaphores heureuses et, surtout des inventions si appropriées que l’on peut se demander si vraiment le mot lu ne figure pas au dictionnaire et dans ce cas, pourquoi. Mathias Malzieu ne se contente pas de jouer avec les mots, il en invente quand il ne trouve pas celui qui convient à ce qu’il veut signifier. Parmi ces drôles de jolies choses, citons, «la pluie de cercueils» qui suit une mauvaise nouvelle, «le marteau pique-cœur», «à bras-le-cœur», «les nymphirmières», «le niveau de l’Amer», «le supermarché de la maladie» ou encore «le Pôle emploi de la mort» (les deux dernières désignant l’hôpital bien sûr), «l’appartelier», «les assomnifères», «mon calendrier de l’après»….
Côté construction, c’est un journal. L’écriture a véritablement été faite au jour le jour et même souvent «au jour la nuit» entre chez lui et l’hôpital, sur son ordinateur portable éminemment protégé des bactéries. Ce qui confère un petit côté thriller médical à l’histoire et démontre la grande créativité de Mathias Malzieu en toutes circonstances. Même les pires, par exemple en compagnie de la belle mais lugubre «Dame Oclès». Le procédé du journal sied parfaitement à la narration car le lecteur suit l’évolution de la maladie et du moral du malade au quotidien et, ce faisant, est à même de comprendre à quel point son mental et ses états d’âme sont fonction des résultats des analyses médicales.
Mon avis sur le livre. Je l’ai beaucoup apprécié et lu très vite. En particulier pour la personnalité de l’auteur. Toujours battant même quand il est abattu, toujours drôle, optimiste et sympathique, reconnaissant envers ceux qui l’aiment et ceux qui le soignent, il a aussi de la création poétique plein le cœur et dégaine un néologisme à la ligne.
Mathias Malzieu est un artiste touche-à-tout curieux avide de créations nouvelles et qui transforme tout ce qu’il touche en poésie. Pendant cette année, qui a sûrement été la plus difficile de sa vie, il a encore plus envie, besoin de s’exprimer de toutes les manières qu’il connaît. Il écrit ce journal comme si c’était un roman, il compose des morceaux pour l’édition d’un vinyle, il joue de la guitare et de l’ukulélé qui ne le quittent quasiment jamais et qu’il a réussi à introduire dans sa chambre d’hôpital. Mais il est aussi un consommateur d’art boulimique : il lit et relit beaucoup, il écoute de la musique (Neil Young, Leonard Cohen, Ennio Morricone…).
Sur sa frénésie d’écrire et de composer, il nous dit page 14 : Ma boulimie créative a franchi un cap quand j’ai perdu ma mère. Elle n’a cessé d’augmenter ensuite. Chacun ses béquilles, les miennes sont des toupies électrifiées : je ne peux m’appuyer sur elles que lorsqu’elles sont en mouvement. Les règles sont simples : ne pas s’arrêter, éviter de freiner et surtout n’être en fermé nulle part, au sens propre comme au figuré. Faire le con poétiquement est un métier formidable.
Cette créativité à tout prix l’a aidé à tenir aux heures les plus sombres, au plus fort de la maladie, comme il nous dit page 155 : J’écris-compose avec frénésie afin que ça puisse pousser encore sous le givre de cet hiver globulaire que je m’apprête à passer. Nous enregistrons mes chansons avec Mike pour que le groupe puisse rester dans l’élan pendant mon hibernation d’automne.
Autre qualité de notre petit vampire : sa grande gentillesse, doublée d’une grande reconnaissance pour ceux et celles qui le soignent et le soutiennent. Les «nymphirmières» en particulier, à qui il rend hommage page 129 : Elles sont des cigognes. Des passeurs de ballons fragiles. Elles accompagnent les patients du début à la fin. Elles disent que c’est normal, que c’est leur métier. Araignées tisseuses de coton adoucissant les angles acérés de la bulle, je ne vous remercierai jamais assez.
J’ai trouvé juste le passage dans lequel Mathias Malzieu a appris la gravité de son mal. L’effet cascade, boule-de-neige est très bien rendu et l’auteur réussit à nous faire ressentir en direct le double crescendo de la tension-panique qui s’empare de lui à mesure que les mauvaises nouvelles se succèdent. Le rythme devient en ces moments celui d’un thriller médical. Ainsi page 20 : Chaque phrase est une gifle. Je suis assommé. Je m’assois sur mon lit pour trier mes émotions. Toutes mes pensées deviennent floues. Les questions se catapultent, les réponses pas trop. (…). J’aurais pu me cramer le cœur en direct.
Intéressant aussi de noter les incidences de la maladie sur le réseau relationnel du malade, à savoir comment les amis – plus ou moins proches, plus ou moins anciens – se dérobent, s’éloignent, le trahissent ou l’encouragent. Il nous dit page 59, de façon très juste : Le bain révélateur de la maladie dévoile certaines personnes sous un visage étonnant. Les bienveillants, les maladroits, les courageux, les solides… Les sordides aussi. Ceux qui quittent le navire au moment le plus critique de la tempête alors qu’ils y sont nourris, logés depuis des années. Ceux qui arrêtent de travailler avec vous et demandent que vous les rappeliez «quand ça ira mieux». Ceux qui attendent de voir si je m’en sors ou pas pour remonter à bord. Ceux qui abandonnent, qui trahissent.
Enfin, un joli passage sur l’arrivée du printemps, page 128, qui m’a un peu fait penser à Boris Vian, juste pour vous donner une idée de la plume légère et imagée de Mathias Malzieu, même au pire de sa forme : Pendant ce temps, le printemps vient se la péter sous ma fenêtre. Le soleil offre son décolleté de lumière derrière la vitre, je peux presque le caresser. Je veux être ébloui à m’en crever la rétine. Respirer l’odeur du vent, avec ce goût de châtaigne et de feuilles mortes. Planter un stéthoscope dans les nuages pour écouter le bruit de la pluie qui se fabrique. Manger les derniers flocons de l’hiver à même le ciel.
Au final, Journal d’un vampire en pyjama est le récit touchant mais jamais larmoyant d’un combat et d’une guérison. C’est aussi une belle leçon de vie qui peut inciter chacun à rester positif, à ne pas lâcher prise face à la maladie pour que ce ne soit pas Dame Oclès qui gagne la partie. Un livre lumineux et fantaisiste, grave et malicieux, comme son auteur. Et que je recommande chaudement à chacun d’entre vous, malade ou bien portant !