Sorti en août 2014 aux Editions La Brune au Rouergue, 288 pages. Roman.

L’auteure. Marie-Sabine Roger est née à Bordeaux en 1957. Auteure de très nombreux ouvrages, elle a commencé à écrire, alors qu’elle était institutrice, avec des ouvrages destinés à la jeunesse. Depuis 2002, elle écrit aussi des romans pour jeunes adultes et pour adultes, préférant ne pas se cantonner dans un seul registre. Deux de ses romans, La tête en friche et Bon rétablissement, chroniqué dans ce blog, ont été adaptés au cinéma par Jean Becker. Elle a obtenu de nombreux prix littéraires. Ses thèmes de prédilection sont la solitude, l’exclusion. Et les gens simples.

EN DEUX MOTS

Avec des mots de tous les jours et des formules qui font mouche, Marie-Sabine Roger nous propose une histoire courte « drôlement » funeste. Les personnages sont touchants et l’intrigue, vaguement cousue de fil blanc, nous emmène là où il faut pour passer un bon moment de lecture le sourire aux lèvres !

Les cinq premières lignes. « On a beau essayer de prévoir l’imprévisible, l’intempestif survient au plus mauvais moment : je m’apprêtais à mourir. Décéder fait partie de ces moments intimes qui supportent assez mal les témoins importuns. Je m’étais préparé de longue date, en vue de ce dernier instant… ».

L’histoire. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la famille Decime (nom prédestiné s’il en est car les deux « e » étaient accentués aux débuts) n’est pas une famille comme les autres. On y meurt jeune. A trente-six ans, plus précisément le jour de son trente-sixième anniversaire, à onze heures pile. Enfin, les hommes car les femmes, elles, dépassent gaillardement les quatre-vingt-dix printemps. En cause : une malédiction datant de 1623, selon les recherches généalogiques de Mortimer, le dernier de la lignée qui s’apprête à mourir célibataire et sans enfants quand s’ouvre l’histoire ! Aucune explication ni valable ni véritable, il a vérifié avec un grand cartésianisme, mais les faits sont là et bien là, et aucun ancêtre masculin de Mortimer n’a manqué son rendez-vous avec la grande faucheuse.

Alors, sachant qu’il ne sert à rien de lutter contre cette scoumoune générationnelle, notre héros, le narrateur, se prépare à quitter le monde des vivants. Sans acrimonie, seulement rempli d’une incompréhension résignée, il préfère le jour J à l’heure H – moins quelques minutes destinées à se recueillir –, attendre la mort sur son lit, propre de sa personne, vêtu de son plus beau costume et de ses plus belles chaussettes afin de connaître une fin plus apaisée que ses ascendants. Les formalités administratives, il les a réglées à l’avance : bail de son studio résilié, démission donnée à son travail, tout est prêt pour le départ.

Pourtant, vous l’aurez compris (mais oui, c’est Mortimer himself qui raconte son histoire, il est même en compagnie d’un témoin au moment de son supposé décès !), la mort n’est pas au rendez-vous et à onze heures passées, Mortimer est toujours de ce monde. Ahuri, incrédule, désemparé. Les premiers moments de stupeur passés, il va essayer de comprendre le pourquoi du comment de cet arrêt brutal de la poisse familiale tout en se questionnant sur son avenir d’ex-disparu. Un couple d’amis au charisme gigantesque, ses seuls amis en fait, Nassardine et Paquita vont accompagner celui qu’ils considèrent comme l’enfant qu’ils n’ont pas eu vers une réinsertion « vitale ». En remontant le fil de sa courte vie… jusqu’à une fin certes attendue mais survenant après de réels rebondissements.

L’écriture est celle que nous avons l’habitude de lire avec l’auteure : des chapitres courts qui rendent le rythme fluide et la lecture facile, des phrases habilement balancées et des mots remplis d’humour et, partout, des aphorismes qui font mouche. Un vrai régal !

 

Mon avis sur le livre. Du Marie-Sabine Roger grand cru. Les personnages sont hauts en couleurs, le plus réservé curieusement étant celui qui doit mourir, Mortimer, pourtant résigné. Un couple amoureux comme au premier jour après trente ans de mariage, une jeune fille qui pleure dans la rue pour que les personnes qui la consolent se sentent mieux dans leur propre vie, une famille déjantée au possible… une belle brochette de personnages singuliers défile sous nos yeux ébahis et nous les regardons évoluer dans des situations loufoques.

Marie-Sabine a le chic pour faire rire avec des sujets graves, souvent la mort d’ailleurs, et c’est encore le cas ici. En faisant intervenir si nécessaire les sentiments, l’amour mais aussi l’amitié et en trichant avec le cours du destin histoire de remettre les pendules à l’heure. Et comme tous les romans de l’auteure, celui-ci nous remplit de joie de vivre, de bonne humeur et de légèreté. Un régal qui déguste très vite et qu’il est bon de lire entre deux romans âpres ou difficiles…

Certaines scènes comme celle du coup de foudre entre Paquita et Nassardine sont savoureuses à souhait. Je ne résiste pas à vous en livrer quelques lignes (page 17) :

« Quand il s’est pointé ce soir-là au beau milieu du champ de foire, entre les baraques à chichis et les manèges à flonflons, il n’a vu qu’elle : Paquita. Sa blondeur Marylin, ses loloches atomiques, ses talons comme des échasses, et ce léger déhanchement qui faisait doucement balancer dans l’espace son joli postérieur de jument poulinière. Elle avançait lentement en roucoulant du popotin, sans prêter la moindre attention aux militaires en rut qui se pressaient dans ses traces. Nassardine, bouleversé, la contemplait sans oser dire un mot, le visage levé vers cette apparition perchée sur escarpins, avec cette expression légèrement bêtasse qu’on prête aux jeunes bergères qui voient soudain la Vierge au détour du chemin. Nassardine venait d’être touché par la grâce… »

Deux petits aphorismes bien sentis et tout aussi désopilants que celui qui les prononce :

« Mais lorsqu’on vit dans le désert, on finit pour aimer le premier cactus qui pousse ».

Page 152 : « Est-ce que le simple fait de se préoccuper des autres pouvait suffire à remonter le moral ? La théorie était intéressante, il restait à la vérifier. L’idée avait fait son chemin et, quelques jours plus tard, elle s’était assise sur un banc et s’était mise à pleurer. Comme ça. Juste pour voir. »