Sorti en mars 2016 aux Editions La Brune au Rouergue, 302 pages. Roman.

EN DEUX MOTS

Dans une prose poétique écrite avec des mots de tous les jours, Marie-Sabine Roger nous propose une histoire sans violence excessive, intéressante pour la description du travail de création et ses atermoiements, aux personnages attachants et même didactiques. Un livre chaleureux, idéal pour les amoureux de la BD. Et qui, rempli de bons sentiments, nous fait un bien fou !

 
L’auteure. Marie-Sabine Roger est née à Bordeaux en 1957. Auteure de très nombreux ouvrages, elle a commencé à écrire, alors qu’elle était institutrice, avec des ouvrages destinés à la jeunesse. Depuis 2002, elle écrit aussi des romans pour jeunes adultes et pour adultes, préférant ne pas se cantonner dans un seul registre. Deux de ses romans, La tête en friche et Bon rétablissement, chroniqué dans ce blog, ont été adaptés au cinéma par Jean Becker. Elle a obtenu de nombreux prix littéraires. Ses thèmes de prédilection sont la solitude, l’exclusion. Et les gens simples.
 
Merlin et Prune (des noms qui ne s’inventent pas !) vivent ensemble depuis quinze ans et s’aiment comme au premier jour. Mieux, ils sont amoureux comme au premier jour. Elle a « passé trente ans à vendre de vieux zinzins sur les marchés aux puces et faisait du yoga en écoutant Pink Floyd ». Il est dessinateur documentariste en ornithologie et auteur-illustrateur de BD. L’histoire commence alors qu’ils viennent d’emménager dans la maison de leurs rêves, grande, belle et… avec des travaux important à envisager, à financer et à faire. Mais à cœur amoureux rien d’impossible et Merlin dessine et écrit le jour puis endosse sa salopette de Monsieur Bricolage la nuit.
Tout va pour le mieux lorsque, quelque temps après leur installation, Merlin apprend la mort de Laurent. Or Laurent n’est pas seulement son meilleur ami ; c’est Jim Oregon, sa créature : le modèle du héros de la BD feuilletonnesque qu’il publie par épisodes depuis des années. Merlin est désemparé. D’autant que quelques jours après l’enterrement, il reçoit le testament de son ami dans lequel se trouve une requête bien particulière. Sentant sa fin prochaine et sachant que Merlin entretient des liens forts avec ses personnages et leurs modèles, lui et Prune notamment, Laurent lui demande de le faire mourir en beauté, au moment qui l’arrangera, dans un dernier épisode. Il émet quelques conditions, quelques exigences même à cette mort littéraire. Merlin doit en faire quelqu’un de totalement différent de ce qu’il était jusqu’à présent dans les BD : le vieux cow-boy aventurier solitaire, buveur, dragueur et joueur invétéré doit s’assagir et vivre une belle et vraie histoire d’amour.
Merlin se trouve devant un cas de conscience. Doit-il céder à l’exigence posthume de son ami et se laisser mener par lui ? Situation d’autant plus intenable que l’avatar de Laurent, Jim Oregan, a lui aussi son mot à dire. Et que Prune, sa muse de toujours, elle aussi modèle d’un personnage de ses BD, Phoebe, n’a aucun conseil à lui donner…

Le style. La langue de Marie-Sabine Roger est savoureuse à tous points de vue. Beaucoup d’humour dans les pages, et de l’autodérision de la part du narrateur. Une succession rapide de chapitres courts, un vocabulaire simple et abordable, mais une belle façon d’utiliser les mots et de les assembler. Une prose si belle et si poétique que je me suis surprise à compter les pieds des vers, non, des phrases, surtout dans les apartés en italique, que l’auteur amène comme des bulles explicatives dans une BD.

Mon avis sur le livre. En premier lieu, tous les personnages sont attachants, Prune en tête, plus encore peut-être que Merlin bien que celui-ci crève les pages et provoque une compassion amusée chez le lecteur. Son amour durable (et réciproque) pour sa belle nous remplit d’aise et de tendresse. Nous lisons, le regard embué et un sourire idiot sur les lèvres : « Avec elle, ne rien dire n’est jamais un effort. C’est le privilège des gens qui s’aiment, ne pas être obligés de meubler les temps morts comme une pièce trop grande dans laquelle on a froid. Quand on aime, se taire est une connivence ». Ça fait un bien fou de lire de si belles choses.
Les personnages secondaires sont eux aussi dotés d’une bonté et/ou d’un enthousiasme contagieux, notamment l’Oncle Albert qui tombe amoureux fou à quatre-vingt-treize ans. Seule exception, la tante Foune (ça s’invente, là !) mais il faut toujours au moins un(e) méchant(e) dans une œuvre de fiction.

Dans les prairies étoilées est d’abord un livre sur la création artistique, essentiellement la BD, sur ses déboires et ses satisfactions. Les rapports, pas toujours faciles, entre le créateur et ses créatures est analysé avec finesse. Le créateur se laisse habiter par ses personnages qui peuvent parfois prendre la main sur lui et décider à sa place de ce qu’il faut écrire. C’est ce qui arrive à notre malheureux héros qui, au milieu de l’histoire, se voit obligé de composer avec Laurent, le modèle de son personnage, et Oregon, le personnage lui-même. Frankenstein égaré dans ses tourments d’auteur, Merlin tourne en rond dans sa tête et sur ses planches, incapable de créer sans avoir réglé les problèmes avec ses créatures. Se pose la question de savoir si l’auteur sait où il va avant la fin de son livre. Ou s’il se laisse manipuler par ses personnages. Ainsi lisons-nous : « C’est le problème de l’artiste avec sa création. Frankensteins que nous sommes, attachés de façon névrotique à nos bulles, nos cases, nos créatures. Illégalement squattés par tout ce joyeux petit monde, échappé malgré nous de nos cerveaux malades par une porte dérobée. »

En fin de compte, s’il m’est arrivé de trouver le temps long au milieu du livre pendant que Merlin était aux prises avec ses personnages, c’est uniquement parce que je ne suis pas fan absolue de BD et du réalisme magique, même si je souscris à l’analyse de l’auteure sur l’interactivité entre le créateur et sa/ses créature(s). Dans les prairies étoilées est une histoire amusante, bienveillante, originale, dotée d’une écriture poétique pleine de drôlerie, d’impertinence et de tendresse. Je n’ai d’ailleurs pu m’empêcher de comparer ce style à celui de Georges Bonnet pour la simplicité, la justesse des mots utilisés et leur résonance poétique. Un roman que j’ai lu du début à la fin avec un sourire attendri sur les lèvres et dont je suis sortie charmée.

Car lire Marie-Sabine Roger, c’est le plaisir de lecture garanti sans facture. La relâche, le fameux « lâcher-prise ». En même temps, c’est une douceur, une fantaisie sucrée, un cocon dans lequel se glisser le temps de tourner les pages. Pas besoin de fauteuil confortable, ni de braises dans l’âtre ou de thé-macarons… Votre livre bien en main, un siège, du silence, et c’est parti, la magie opère. L’auteure vous embarque dans son univers fantasque (jamais le même) et vous met face à ses personnages qui jouent pour vous un spectacle inattendu dont on peine à imaginer qu’ils en connaissent la fin eux-mêmes…

Au fil des pages, non pas de larges extraits représentatifs de l’histoire et des personnages, mais deux petites réflexions (parmi tant d’autres) bien senties, justes, concernant des sujets de la vie et que l’on pourrait ériger en maximes si elles n’étaient si joliment et malicieusement écrites, faites de drôlerie, d’irrévérence et de mélancolie plus que de tristesse.
Sur la relativité du ressenti de la peine : « A chacun d’entre nous son propre cataclysme. Ce n’est pas l’ampleur des dégâts qui fait l’étendue de la peine. J’en ai connu qui pensaient au suicide après avoir perdu un album de photos ».
Sur le temps qui passe et nous rapproche de la fin de l’histoire (la nôtre) : « On peut croire que le temps passe. Mais c’est nous qui passons, pour ne plus revenir ». Et quelques pages plus loin : « Prune est persuadée que le temps est un allié. Elle croit qu’en s’écoulant, il arrange les choses. Tout devrait lui prouver le contraire, à commencer par nous, pauvres humains. Nous vieillissons. Nous finissons ».