Sorti en mars 2012 aux Editions du Rouergue, Collection La Brune. Roman. 204 pages. Prix des lecteurs de L’Express 2012. Sorti en poche chez Babel (Actes Sud) en avril 2015 (version que j’ai lue). 221 pages.

En deux mots Drôle, sérieux, tendre, ce n’est pas en deux, mais en trois mots que l’on pourrait qualifier ce roman dont l’histoire peut sembler familière à chacun de nous. Derrière la drôlerie, voire la truculence, c’est le sérieux qui l’emporte car il est question de mort, un peu, de solitude, un peu, de vieillesse, beaucoup… Et là, c’est déjà moins drôle…

L’auteure. Marie-Sabine Roger est née à Bordeaux en 1957. Auteure de très nombreux ouvrages, elle a commencé à écrire, alors qu’elle était institutrice, avec des ouvrages destinés à la jeunesse. Depuis 2002, elle écrit aussi des romans pour jeunes adultes et pour adultes, préférant ne pas se cantonner dans un seul registre. Deux de ses romans, La tête en friche et Bon rétablissement, ont été adaptés au cinéma par Jean Becker. Elle a obtenu de nombreux prix littéraires. Ses thèmes de prédilection sont la solitude, l’exclusion. Et les gens simples.
L’histoire. Bougon. Grincheux. Veuf. Misanthrope. Sans enfants. Hospitalisé. Jean-Pierre Fabre est tout cela à la fois, tout sauf un héros. Sans aucun souvenir de ce qui lui est arrivé, le voilà coincé sur un lit d’hôpital, plâtré et tuyauté de partout. Il reçoit la visite d’un jeune et sympathique policier qui l’informe qu’il a été repêché dans la Seine, dans laquelle il était tombé depuis un pont. Les premiers moments de stupeur et de douleur passés, le verdict médical rendu, il comprend qu’il est là pour longtemps. À force de ressasser les souvenirs qui affluent (l’approche et la crainte de la mort ?), il commence à les noter sur son ordinateur portable. Pas des mémoires − ça a un petit côté pathétique −, pas un journal, encore moins sous forme d’autobiographie, juste les faits, quand et comme ils lui reviennent en mémoire. Ce désordre chronologique, loin d’être gênant, aboutit au contraire à un récit très agréable à lire, enchaînant des souvenirs d’enfance, des relations amicales et amoureuses (peu nombreuses dans les deux cas) et des scènes hospitalières cocasses.
Le style. La langue de Marie-Sabine Roger est savoureuse à tous points de vue. Beaucoup d’humour dans les pages, parfois juste drôle, parfois grinçant. Un vocabulaire simple et abordable, mais une belle façon d’utiliser les mots et de les assembler. Se glisser dans la peau d’un vieil homme acariâtre, dépendant de surcroît, n’est sûrement pas aisé pour la femme dynamique qu’elle est. Elle s’en sort parfaitement bien, au point que l’on oublie que l’auteur du livre est une femme, d’autant qu’il est beaucoup question des attributs masculins, toilette en milieu hospitalier oblige. Les dialogues, particulièrement simples mais léchés et efficaces, ainsi que la succession de chapitres très courts contribuent à donner au roman un petit côté théâtral. A ceci près qu’ici les portes ne claquent pas comme au théâtre puisqu’elles sont toujours ouvertes, au grand dam de Jean-Pierre Fabre qui aimerait bien un peu plus d’intimité – et pour le plus grand bonheur du lecteur qui s’amuse à ses dépens et joue les voyeurs. Certaines scènes sont truculentes, notamment celle où un drain installé en un endroit stratégique de son anatomie lui est retiré par une infirmière débutante.
Mon avis sur le livre. En premier lieu, j’ai aimé ce livre pour ses personnages qui, du premier, Jean-Pierre, aux derniers, l’étudiant désargenté et l’adolescente boulotte et mal aimable qui vient lui emprunter son ordinateur, en passant par le jeune flic ou le chirurgien dans sa bulle et le personnel hospitalier débordé, ont un profil psychologique pittoresque. Et Jean-Pierre, «héros» bien malgré lui, n’est pas plus tendre avec lui-même qu’avec les autres, au contraire. Il ne se passe rien et jette un regard lucide et juste sur son passé, ses faiblesses, ses erreurs, ses petites lâchetés.
Autre centre d’intérêt, les sujets sérieux traités avec humour. En premier lieu, le tableau réaliste et pas vraiment drôle qu’il nous dresse de l’hôpital et de son évolution, ou plutôt son manque d’évolution dans certains domaines. Le personnel est sympathique mais n’a guère le loisir de faire profiter les malades de sa gentillesse. La vie à l’hôpital, où la journée commence avec son compte d’heures dix fois supérieur aux journées du dehors (page 19), nous est présentée avec toutes ses joyeusetés et tout lecteur qui aura eu la chance d’y goûter une fois dans sa vie ne pourra qu’en apprécier le grand réalisme.
Sous couvert de légèreté et d’humour corrosif, le livre est bourré de réflexions tout sauf légères et anodines, mais au contraire d’un réalisme saisissant. Au hasard, la place (pas toujours enviable) de l’aîné dans une fratrie, les étudiants très, trop fauchés, les mamans très, trop jeunes, la solitude (Etre seul, c’est aussi ne jamais s’inquiéter pour personne), l’homophobie, la religion, la mort et la peur qui l’entoure…
Ainsi lisons-nous sur la douleur en général, et les douleurs en particulier des réflexions justes, bien argumentées et toujours sur un ton excessif, page 51 : En termes de douleurs, la palette est très riche, et l’hôpital fournit en détail et en gros. Il y en a qui rongent et d’autres qui déchirent. Il y en a qui pressent, qui broient. Il y a la lancinante, qui ne vous lâche pas. L’invasive, qui monte, qui monte, qui installe en sourdine tout son petit matos avant de déchaîner la grosse caisse et les cuivres. Celle qui vous plie en deux. Celles qui viennent outillées comme l’Inquisition, ici la hache et là, la scie... J’arrête ici pour ne pas vous faire trop peur (et/ou rire) mais ça continue et tout est à l’avenant. Cette page 51, je la recommande… Tous les douloureux (passés ou présents, les autres ne se sentiront pas concernés mais un peu de patience…) apprécieront.
Sur la mort, page 125 : La mort nous fait penser à la mort, par association d’idées, je suppose. Celle des autres nous ramène  à la nôtre, à celle de nos proches, à l’éventualité de notre disparition. Cette «éventualité» qui est notre seule certitude, mais que l’on traite avec un sérieux scepticisme, comme si on pouvait se permettre d’en douter. On vit tous en sachant qu’on marche vers la mort. On fait comme si de rien n’était. Mais il suffit d’un accident sur le bord de la route, d’un parent qui nous quitte, d’un téléphone qui sonne au milieu de la nuit, d’un médecin qui tire la gueule en regardant nos analyses, et elle revient, la mort, cette vieille salope. Elle nous met la main sur l’épaule, nous fout des frissons dans le dos. Les philosophes le disent autrement, mais pas mieux.
Vous allez peut-être penser en lisant ces extraits : hou là, tout cela semble bien plombant, quelle tristesse dans les propos et les sujets ! Mais il n’en est rien. C’est ne pas connaître l’auteure et sa façon d’aborder les choses. Tout l’art de Marie-Sabine Roger consiste à nous faire éclater de rire et de pleurs en même temps, à aborder dans l’hilarité des sujets difficiles. À réfléchir, tout simplement. Je trouve ça formidable et recommande à tout le monde de lire ce livre. Car chacun de nous sans exception est appelé un jour ou l’autre à séjourner à l’hôpital. Autant savoir comment ça se passe.
Mais le principal sujet du livre est tout autre. Bon rétablissement, dont le personnage n’est plus tout jeune, est avant tout un livre sur la vieillesse. On le sait, la mort est au bout du chemin de la vie, mais la fin du chemin c’est la vieillesse. Sujet plutôt tabou, même en littérature. Peut-être même plus encore que la mort.
Je trouve qu’il est bon de faire rire avec des sujets qui fâchent, surtout dans un langage simple, clair et direct. C’est une façon de dédramatiser, même pour le seul temps de la lecture, et de ne pas fermer les yeux et les oreilles sur ce que l’on ne veut ni voir ni entendre.
Voici un passage quelque peu grinçant dans lequel Jean-Pierre évoque ce qu’il est en train devenir : un vieux, page 85 :
Le constat n’est pas à l’amiable : la soixantaine usée jusqu’aux lisières, ou presque. Veuf sans chien ni enfant. Petit début de cataracte, légère baisse de l’audition, un peu de cholestérol, la prostate comme un pamplemousse, rien que de très banal. (…) Depuis sept ans déjà, je suis à la retraite. J’ai cherché sur Internet la définition de ce mot. Entre autres choses, j’ai trouvé : «Marche que fait une armée pour s’éloigner de l’ennemi après un combat désavantageux, ou pour abandonner un pays où elle ne peut plus se maintenir». Et comme synonymes : «Repli, débâcle, débandade…». Je  deviens vieux, c’est indéniable. Je m’achemine doucettement vers ce quatrième âge qui  ­− à l’inverse du troisième, consommateur de biens et chouchou des médias ­– n’intéresse plus personne à part les ophtalmos, les dentistes et les vendeurs de matelas anti escarres. Sans oublier les fleuristes, pourvoyeurs de regrets éternels. Et les croque-morts, bien sûr, pour terminer la danse.
Je ne sais pas comment vous prendrez ce passage, mais moi j’ai éclaté d’un rire un peu jaune…
Enfin, si l’hôpital n’est pas le lieu de villégiature idéal, dans le cas de Jean-Pierre, ce séjour forcé dans ses murs l’a transformé malgré lui. Au contact de toutes les personnes qui ont œuvré pour sa guérison et l’ont encouragé, il a fini pas baisser la garde, s’est ouvert aux autres. Sa colère s’est transformée en nostalgie plus douce. Il est devenu à nos yeux aussi attendrissant et sympathique qu’il était grincheux et cynique au départ. Une belle leçon de vie «ensemble», aussi.
Au final, Bon rétablissement est un livre savoureux qui se déguste en riant et en appréciant la richesse et la justesse du point de vue de l’auteure sur nombre de sujets importants. En parlant de sujets graves, on ne peut éviter la peur (de la mort, de la vieillesse), mais on peut, qui sait, éviter la peur d’avoir peur. Car tous, quel que soit notre âge, nous vieillirons avant de partir. Il vaut mieux s’y préparer mentalement avant.