Sorti en août 2016 chez Buchet-Chastel. 176 pages. Premier roman.

EN DEUX MOTS

Inclassable. Saisissant. Littéraire. Hypnotique. Un premier roman tout en puissance et en promesses. Vite, un deuxième !

 

L’auteure. Rien ou presque sur Internet à propos de cette très jeune auteure (27 ans) surdouée, animatrice de patrimoine et responsable du musée de La Charité-sur-Loire. Nul doute qu’après ce premier roman sa biographie s’étoffe.

Ecrit comme un conte, peut-être pour accentuer son « modernisme » en le rendant intemporel, Celui-là est mon frère bénéficie d’un style remarquable, très soigné. L’écriture, à la fois poétique et d’une grande simplicité syntaxique, se veut claire, ajustée au discours. Les mots, choisis avec soin, font résonner l’histoire comme la tragédie antico-moderne qu’elle raconte. Quelques chapitres, intitulés Réminiscence et numérotés, reviennent sur l’histoire passée des deux frères. Ce passé paisible explique le présent torturé.

L’histoire. De nos jours, dans une dynastie inconnue, deux frères, dont l’un a été adopté,  sont élevés ensemble par le père du premier. Celui-ci, à la mort de son propre père, est devenu à son tour le maître absolu et incontesté du pays, sorte de tyran à qui personne n’ose résister. Le second frère est adopté, il vient du peuple opposé à ce pays, considéré comme un peuple inférieur et laissé-pour-compte.

Les deux frères s’aiment d’un amour fusionnel qui semble défier le temps, ils découvrent ensemble toutes les joies de la jeunesse, ne se quittent que pour dormir. Alors qu’ils sont presque adultes, le second, très perturbé après avoir tué un policier qui avait battu à mort un étranger, disparaît subitement, laissant son frère « amputé » de lui. Dix ans après, il revient. Les premiers moments de joie passés, le premier comprend que son frère a changé du tout au tout et n’est pas revenu pour se réconcilier mais pour obtenir quelque chose de lui. Il exige que ses frères, les étrangers au royaume, les esclaves, bénéficient des mêmes droits que ses habitants « légitimes ». Parmi ces revendications, certaines m’ont fait sourire par leur actualité brûlante : « faire cesser les quartiers emmurés, les zones sas, la discrimination à l’embauche, le découragement des mariages mixtes, la séparation des écoliers, les contrôles de police, la censure… accéder au droit à la citoyenneté… ». Pour obtenir cela, il est prêt à tout, absolument tout, y compris à instaurer le chaos dans le pays. Le frère régnant refuse de céder aux exigences de l’opposant et une série de cataclysmes et d’épidémies déferlent sur le pays. Le roman raconte l’affrontement des deux frères qui, en ne cédant rien, iront jusqu’au bout de leur destin tragique.

 

Mon avis sur le livre. Dans l’Ancien Testament, un épisode du Livre de l’Exode dit que, quelque deux mille ans avant Jésus-Christ, le Pharaon Ramsès retenait prisonnier et esclave le peuple hébreu. Dix fléaux, les « Dix plaies d’Egypte », ont touché l’Egypte pendant cette période, qui seraient les dix châtiments infligés par Yahvé  à l’Egypte pour convaincre Pharaon de laisser partir le peuple d’Israël.
Devant le refus entêté du Pharaon, Yahvé (mais est-ce bien une intervention divine ?) déclenche des prodiges (sortes de magies) puis des cataclysmes surnaturels : eau des fleuves transformées en sang, invasions d’insectes, épidémies, grêle, obscurité totale…)
Celui-là est mon frère est une interprétation moderne de ce texte biblique, considéré comme un mythe par les scientifiques. Le tyran pourrait incarner Pharaon, le second Moïse ou Aaron, disciple de Yahvé. Les prénoms – hormis ceux des frères, qui ne sont pas nommés –, ont une résonance biblique : Qamar, Wadjat, Dahoum, Shemset, Kephas… Les amateurs d’Antiquité, de péplums et de textes bibliques liront avec bonheur ce conte biblique. Mais les autres aussi car habilement l’histoire n’est pas datée, les lieux ne sont pas situés. Marie Barthelet a pris le parti de nous laisser le choix de l’époque et du lieu, même si les technologies sont celles d’aujourd’hui et si le pays pourrait se trouver en Afrique orientale, par exemple.
Cette connaissance du drame qui opposa Pharaon (Ramsès) à Moïse dans Le Livre de l’Exode est indispensable pour comprendre l’histoire. Sans elle, le lecteur est perdu dès le premier chapitre, dans lequel le serpent du second frère dévore celui du premier. J’avoue qu’avant d’avoir reconnu les fléaux d’Egypte pour les avoir vus dans différents péplums, je suis restée perplexe devant une telle ouverture. J’ai failli ne pas continuer mais bien m’en a pris de ne pas céder à mon impulsion (c’est l’écriture, inhabituelle et incantatoire, qui m’a retenue).
Beaucoup de sentiments très forts dans ce livre, malgré l’aspect drame biblique. L’amour absolu de deux frères, puis la vengeance, la haine même, si proche de l’amour chez le rebelle, qui succèdent et finissent par le supplanter quand il n’y a plus d’entente possible. Tout au long du récit, le narrateur (le chef d’Etat) s’adresse à son frère, et l’amour qu’il lui portait et qu’il lui porte encore est présent dans toutes les pages. Le narrateur espère jusqu’à la fin qu’il sera le plus fort également chez son frère. L’amour filial, plus discret, peu évoqué, est pourtant très fort et présent sur trois générations.
Pour finir, voici un livre écrit sur une idée originale qui raconte une histoire triste avec un style absolument remarquable. Le contraste entre un sujet antique et des problèmes sociétaux d’une grande actualité, C’est un premier roman et pour moi, pas de rentrée littéraire sans au moins un premier roman. J’essaye de bien les choisir pour ne pas être déçue. Je le suis rarement… Et ce n’est pas celui-ci qui va inverser la tendance, d’autant que la jeunesse de l’auteure est un argument positif supplémentaire. Nul doute qu’un jour, en lisant la quatrième de couverture de son prochain roman, on pensera : Marie Barthelet… oui, bien sûr, c’est Celui-là est mon frère
Une mention spéciale pour l’écriture poétique, musicale, très aboutie, de Marie Barthelet, propre à « tenir » à elle seule la lecture du livre. C’est d’ailleurs par elle seule au début du roman qu’on entre dans les pages. Le contenu nous échappe de prime abord, il nous faut du temps pour l’appréhender.
Un petit bémol quand même, petit dans l’absolu mais pas si petit pour moi : je n’ai pas compris la fin ! Il y a, comme toujours, deux possibilités : mais je n’ai pu (ou pas su) trouver la bonne. Alors, si un lecteur pouvait me l’expliquer par l’intermédiaire de ce blog, je lui en serais très reconnaissante.
Je vous recommande les pages 123 et 124 mais, pour ne pas vous dispenser de l’achat de ce livre hors normes, je ne prends pas la peine de les recopier.