Sorti en août 2013 en édition brochée chez Albin Michel, 480 pages. Sorti en avril 2016 au Livre de Poche. 490 pages. Roman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez. Titre original : The Round House.

L’auteure. Louise Erdrich est d’origine indienne par sa mère et germano-américaine par son père. Elle a grandi dans une réserve indienne, celle de Turtle Mountains, dans le Dakota du Nord. Son œuvre est imprégnée de son amour du peuple et de la culture ojibwe, dont elle a toujours voulu honorer les ancêtres et faire entendre la voix.
Elle est un peu pour les Amérindiens ce que Toni Morrison est aux noirs américains. Il faut dire que les amérindiens n’ont pas été beaucoup mieux traités que les Noirs aux USA et que ce n’est que depuis 1978 qu’ils ont le droit de pratiquer leur religion en public, par exemple !
Louise Erdrich vit à Minneapolis où elle a ouvert une librairie, qu’elle a appelée «Ecorce de bouleau» en indien car l’écorce de bouleau était aux Indiens ce que le papyrus était aux Egyptiens… et dans laquelle elle vend aussi des tisanes concoctées selon les recettes de ses ancêtres. Et dans ses livres, il est toujours question de ses racines amérindiennes.

EN DEUX MOTS

A quoi peut bien conduire le viol de sa mère et tout ce qui en découle quand on a treize et qu’on vit dans une réserve ojibwé ? A une soif de justice à tout prix. Mais aussi et surtout à la perte définitive de l’innocence. Encore un très grand roman de Louise Erdrich, juste, sobre et engagé pour un peuple opprimé depuis plusieurs siècles.

Les cinq premières lignes.

« Des petits arbres avaient attaqué les fondations de notre maison. Ce n’étaient que de jeunes plants piqués d’une ou deux feuilles raides et saines. Les tiges avaient tout de même réussi à s’insinuer dans de menues fissures parcourant les bardeaux bruns qui recouvraient les parpaings. (…) »

 L’histoire. En 1988, dans le Dakota du Nord, une famille ojibwé mène une vie pas toujours facile mais heureuse car les liens familiaux sont très forts : Geraldine, la mère, son mari Bazil, juge tribal, et le narrateur, leur fils de 13 ans Joe. Des oncles, des tantes, un ancêtre au moins centenaire aimé et respecté de tous et quelques amis. La petite communauté vit au rythme du travail et des fêtes tribales. Joe est un adolescent vif et heureux qui, quand il n’est pas en cours, traîne avec ses trois amis indéfectibles Cappy, Zack et Angus avec lesquels il forme un quatuor inséparable.
Un après-midi, le bel équilibre familial bascule, la petite communauté vole en éclats. En rentrant d’un rendez-vous professionnel, Geraldine est violemment agressée et violée. Par miracle, elle réussit à échapper à son agresseur et à rentrer chez elle. Après les examens légaux, traumatisée, elle s’enferme dans sa chambre, la solitude et dans le silence, refusant de voir quiconque, ne s’alimentant plus, passant tout son temps à dormir.
Joe ne supporte pas de voir sa mère s’éloigner d’eux et comprend que la vie familiale ne sera plus jamais comme avant. Il veut que le violeur soit retrouvé et condamné. Mais les choses traînent en longueur car le violeur n’est peut-être pas un Indien et sa mère ne se souvient pas avec précision si l’agression a été commise en terre indienne, fédérale ou neutre. Or la justice fédérale n’intervient pas en territoire indien. Les lois de la réserve et les lois fédérales ne sont pas les mêmes Avec l’impatience, la fougue et l’inconscience de la jeunesse, Joe et ses trois amis, bien décidés à venger la mère de Joe, partent en quête de vérité et de justice.
Le parcours sera long, dangereux et semé de pièges. Jusqu’à la fin, hallucinante, frappée de l’inéluctabilité du destin qui ne laissera personne indemne.

L’écriture est belle, avec de l’allant dans les passages actifs et de la lucidité dans les explications. L’auteure a réussi à merveille à se glisser dans la peau de son personnage – le je narratif est un enfant-ado de treize ans –, au point que l’on oublie souvent que l’auteure est une femme même quand on la connaît ! Elle s’identifie à lui jusqu’à voir, comprendre (ou non) et ressentir les choses à travers ses yeux d’adolescent blessé. Les dialogues entre les personnages, fins et parfois à double sens, très bien traduits, vont à l’essentiel et ne contiennent pas un mot de trop ou de moins.
L’humour, présent quand on ne l’attend pas, parvient à alléger une tension générale souvent trop forte. Un humour touchant chez Joe et ses copains qui s’essayent à tous les « bonheurs » de la vie des grands : la fumette, l’alcool et les filles, la déconne. Ou dans les relations entre Joe et sa tante Sonja aux seins si gros et si beaux qu’ils sont l’objet de tous ses fantasmes. Ou chez l’ancêtre plus que centenaire, désopilant de drôlerie cocasse et grand raconteur de légendes indiennes pendant son sommeil.

Mon avis sur le livre. Dans le silence du vent m’a transportée de la première à la dernière page. En premier lieu pour la galerie de personnages qui tous, en particulier Joe et sa bande de copains, sont touchants, émouvants voire bouleversants à la fin. Chacun possède une particularité qui nous intrigue, nous fait rire, sourire ou nous agace, quand ce n’est pas tout à la fois (le père). L’émotion passe et certaines pages se lisent la gorge nouée, comme celle (page 134) où Joe plante des fleurs dans le jardin de sa mère, les mêmes que celles qu’elle a l’habitude de planter, en espérant la tirer de sa torpeur.

Côté intrigue, si le roman n’est pas à proprement parler un policier (même si agression il y a), un thriller ou un roman social et noir, il est tout cela à la fois. Le suspense va crescendo et le livre se lit avec une grande fébrilité, Joe nous entraînant malgré nous à sa suite. Pas un moment l’attention ne faiblit et quand il est question de réflexion, ce sont toujours des considérations liées au viol, à la complexité de l’enquête et à la lâcheté de certains.

En marge de l’histoire dramatique, de nombreux sujets sociétaux suscitent chez le lecteur un grand intérêt. D’abord et avant tout, la violence faite aux femmes, thème récurrent dans l’œuvre littéraire (et la vie de femme engagée) de Louise Erdrich, en particulier la condition des femmes amérindiennes, dont elle nous dit dans sa postface qu’une sur trois sera violée au cours de sa vie (viols déclarés bien sûr). Et qui subissent souvent des violences conjugales même quand le couple est « uni ».

Pourtant, le thème le plus intéressant est de loin la description de la vie des Indiens dans la réserve, qui nous permet de voir que celle-ci fonctionne comme une région, comme une ville, ignorée (volontairement ?) de l’Amérique et forcément du reste du monde. Comme une ville, ou comme un ghetto non nommé, elle comporte une administration autonome avec un tribunal (Bazil, le père de Joe, est juge tribal), un code tribal, une école, des boutiques, un centre commercial, un hôpital (en construction). Néanmoins, cette administration fausse aussi le jeu en compliquant les procédures. La division des sols pose un problème et la justice se montre incapable de trancher. Joe comprend que jamais sa tribu ne pourra compter sur elle pour la protéger ou la défendre, surtout si le violeur de sa mère est un homme blanc.

Par ailleurs, cette autonomie reste tout relative, plus apparente que réelle puisque toute décision importante doit au final passer par l’administration centrale : celle des Blancs. Mais elle permet au moins aux Indiens de perpétuer leurs rites, leur mode de vie, leurs cultures ancestrales faites de partage, de respect, de fêtes commémoratives intertribales, les pow-pow (je vous conseille fortement d’aller en voir un sur Internet, ils sont pléthore), qui ont lieu au printemps. Dans l’histoire, le viol s’est déroulé aux abords ou dans la fameuse « maison ronde » indienne de la réserve, lieux de célébration, d’où un double sacrilège. Dans toute l’œuvre de Louise Erdrich, les intrusions dans la culture indienne, passionnantes à lire et riches en couleurs, sont toujours bienvenues. Autre pratique coutumière du peuple amérindien, la solidarité. Solidarité humaine entre membres de la communauté, mais solidarité plus grande encore hommes-animaux qui consiste en un respect mutuel mais aussi une entraide entre l’homme et l’animal : l’Indien ne maltraite jamais l’animal. Il ne le chasse que pour se nourrir de sa viande et se réchauffer de sa peau, et non pour s’enrichir contrairement à « l’homme blanc », « le trappeur », qui a fait le trafic de peaux (castors, ours, rats musqués, renards, ratons laveurs, loutres, la liste est longue) pendant des siècles. Une grand-tante de Geraldine a été sauvée de la noyade par une tortue. Les rapports entre l’homme et l’animal sont abordés à travers de très belles scènes, racontées par l’ancêtre de la réserve lors de ses visions nocturnes. Des scènes – dont Joe et le lecteur se régalent –, dans lesquelles des Indiens sont sauvés du froid et de la famine par des bisons. Au passage, nous revoyons comment, pour éradiquer définitivement en les affamant les Indiens dont ils désiraient se partager les terres, les colons ont massacré les bisons par millions tout en comptant sur la variole, la grippe et l’alcoolisme pour finir le travail.

Autre thème exploré, la perte de l’innocence de Joe et de ses copains au moment si délicat de l’adolescence. S’ils n’ont pas totalement perdu leur candeur en dépit des épreuves – il leur arrive encore de jouer à des jeux idiots, de tenir des paris ou relever des défis stupides, de façon mécanique, sans vraiment y penser –, le viol de la mère de Joe, en les confrontant à une réalité brutale, les a sortis d’une adolescence tout juste entamée pour les balancer dans une maturité anormale à 13 ans. Joe raisonne et agit comme un adulte, sans parler des choix qu’il doit faire « en son âme et conscience », et le lecteur se surprend, révolté et bouleversé, à se demander si cet « homme en colère » est bien un enfant de 13 ans ! Pour lui comme pour ses trois amis, le passage à l’âge adulte sera payé très cher.

 

Vous l’aurez compris, toutes les raisons sont là pour ressentir un nouveau (et énorme) coup de cœur. Oui, encore un, c’est beau la vie ! Avec une intelligence fine et une grande sobriété de parole, Louise Erdrich, grande voix de la littérature amérindienne contemporaine, nous livre un roman intense, passionnant et bouleversant. La colère est là mais n’est pas exprimée avec vindicte ou pathos inutile. Le grand vainqueur reste l’espoir aussi mince soit-il. Pour combien de temps dans les réserves indiennes ? Il faudrait le mesurer aujourd’hui puisque l’histoire se déroule en 1988, bien avant qu’un certain Donald Trump soit élu président des Etats-Unis ! Au fait, le vote des Amérindiens est-il remonté jusqu’aux médias américains et internationaux : Le nombre de votants, les conditions d’accès aux bureaux de vote, le nombre de ceux-ci dans les réserves et leurs alentours, les déplacements des candidats, des propositions pour les Indiens (non, non, là, ce serait folie), les votes eux-mêmes… ? Non ? Non, bien sûr. Les Amérindiens seraient-ils, dans le plus grand pays du monde, la minorité des minorités ? Oui. Alors qu’ils sont chez eux…

Ainsi, que le merveilleux hommage qui leur est rendu dans ce livre soit reconnu par la plus prestigieuse récompense littéraire américaine, le National Book Award et ait été élu Meilleur livre de l’année par les libraires américains n’est que justice. Vous avez dit justice ? Il n’y a pas de petite justice…

EXTRAITS

« L’ennui, avec les affaires de viol sur les réserves indiennes c’était que même après qu’il y avait eu une accusation, le procureur fédéral refusait souvent d’amener l’affaire devant la justice, pour une raison ou pour une autre. En général, un tas d’affaires autrement importantes. »

« Nous sommes en 1823. Les Etats-Unis ont cent quarante-sept ans, et le pays tout entier est fondé sur la volonté de s’emparer des terres indiennes aussi vite que possible et d’autant de façons qu’on puisse humainement le concevoir. La spéculation foncière est la Bourse de l’époque. Tout le monde est dans le coup. George Washington. Thomas Jefferson. Tout comme John Marshall, le président de la Cour suprême, qui a rédigé la décision dans cette affaire et bâti la fortune familiale. La folie foncière est impossible à gérer par le gouvernement naissant. Les spéculateurs acquièrent des droits sur les terres indiennes détenues par traité et sur des terres dont les Indiens sont encore les propriétaires et les occupants – les Blancs parient littéralement sur la variole. (…) Le président Marshall a fait tout ce qu’il a pu pour retirer tout droit indien sur toutes terres vues – c’est-à-dire, « découvertes » – par des Européens. Au fond, il a perpétué la doctrine médiévale de la découverte en faveur d’un gouvernement qui était soi-disant sur les droits et les libertés de l’individu ? Marshall a investi le gouvernement du droit absolu à la terre et n’a donné aux Indiens rien de plus que le droit à l’occupation, un droit qui pouvait leur être retiré à tout moment. Et encore aujourd’hui, ses termes sont utilisés pour continuer à nous déposséder de nos terres. Mais ce qui exaspère particulièrement l’être doué d’intelligence, c’est que le langage dont l s’est servi subsiste dans la loi, à savoir que nous étions des sauvages tirant notre subsistance de la forêt, et que nous laisser nos terres c’était laisser une nature sauvage inutilisable, que notre caractère et notre religion sont d’une valeur tellement inférieure que le génie supérieur de l’Europe doit assurément prendre l’ascendant, et ainsi de suite.

Le plus incroyable dans ces tractations, c’est qu’elles se font entre Blancs et que jamais les Indiens ne seront ne serait-ce que consultés ! C’est ça aussi, le « Nouveau Monde » !