Sorti en mars 2016 aux Editions du Seuil. 272 pages. (Deuxième) roman.

En deux mots Enfants du diable est à la fois un conte humain et cruel et un rappel historique des années noires de la Roumanie de Ceausescu. Loin des sentiers littéraires battus, sur un rythme rapide, l’auteure nous emmène aux confins de l’Europe civilisée, dans un pays sous dictature où les enfants sont une fois encore les principales victimes de la folie d’un homme. Efficace et instructif.

L’auteure. Liliana Lazar est née en 1972 en Moldavie. Son père était garde-forestier à Iasi, ville près de laquelle se déroule Enfants du diable. Elle étudie la littérature française et écrit directement en français. Après la chute de Ceaucescu, elle quitte la Roumanie et vient s’installer en France. Son premier roman, Terre des affranchis (2009, Gaia Editions) a connu un grand succès, s’est vu remettre de nombreux prix littéraire et a été encensé par Jean-Marie Gustave Le Clézio, rien que ça !
L’histoire. Au début des années 1980, sous la dictature de Ceausescu (1965-1989), la politique des naissances est drastique.​ Les lois anti-avortement succèdent aux lois obligeant les femmes à avoir quatre, puis cinq enfants. Partant du principe qu’«Un pays fort est un pays peuplé», le dictateur ​«recommande» aux femmes roumaines de moins de quarante-cinq ans : «Faites des enfants, camarades, tel est votre devoir patriotique !». Les femmes se voient réduites à enfanter sans en avoir le désir et se retrouvent dans l’incapacité de nourrir et élever ces enfants trop nombreux. Conséquence inévitable : elles s’en débarrassent par des avortements clandestins, mettant leur vie en danger, ou bien les abandonnent en accouchant «sous X». Ces enfants toujours plus nombreux finissent dans les orphelinats de l’Etat, joliment rebaptisés «Maisons d’enfants». Ils seront surnommés les «Enfants du diable» − le diable étant Nicolae Ceausescu. C’est dans l’un de ces orphelinats, situé à Prigor, dans le Nord de la Roumanie, que va travailler Elena Cosma.
Nous faisons sa connaissance quelques années plus tôt. Elena, alors âgée de trente-cinq ans, est sage-femme dans une maternité de Bucarest. C’est une femme au physique disgracieux, célibataire qui s’est accommodée de sa solitude mais ne peut se résoudre à ne pas avoir d’enfant. Elle voit dans ses consultations des femmes qui vivent une grossesse non désirée et fait vite à repérer celles qui sont prêtes à abandonner leur enfant. C’est elle qui est chargée de placer les enfants abandonnés dans des pouponnières. Un jour, elle propose à Zelda, une jeune veuve qui lui demande de l’avorter, de s’occuper de son enfant. Zelda accepte. L’enfant s’appelle Damian, il est aussi beau et aussi roux que feu son père. Les commérages et les rumeurs vont bon train, la mère naturelle veut revoir son fils. Elena se voit contrainte de fuir à la campagne, à Prigor où, afin de bénéficier des faveurs du régime, elle réussit à convaincre le maire d’ouvrir un orphelinat. Les enfants abandonnés arrivent en grand nombre, les moyens manquent. Et les villageois commencent à se demander qui est ce beau Damian qui ressemble aussi peu à sa mère et pourquoi celle-ci le surcouve…
Très vite l’orphelinat est saturé, le manque de nourriture, de médicaments, les coups et les mauvais traitements deviennent le lot quotidien des orphelins. Elena, que ces méthodes révoltent au plus haut point, ne peut rien faire pour améliorer les conditions de vie des orphelins et se voit obligée de collaborer avec la bureaucratie sous peine de mettre son «fils» en danger car quelqu’un connaît son secret… Quel que soit son comportement, ses non-dits et ses compromissions, nous comprenons qu’elle n’a aucune marge de manœuvre et elle finit par nous émouvoir par son désir d’être mère à tout prix et par l’amour qu’elle porte à Damian.
L’histoire nous entraîne dans un tourbillon d’action, entremêlant éléments historiques et péripéties romanesques, emportant le lecteur de surprise en surprise, jusqu’à un final inattendu et fracassant.
Le style. Enfants du diable est écrit comme un récit d’action, sans concessions. Comme un conte plutôt, avec des ogres et des petites victimes. L’écriture est enlevée, rapide, sèche presque dans l’action, l’auteure va à l’essentiel et ne s’embarrasse pas sur place d’apitoiement ou de considérations métaphysiques, même si l’histoire prête beaucoup à réfléchir. ​Le procédé narratif est parfaitement maîtrisé : dans des chapitres courts, l’intrigue se déroule au passé simple, temps de l’action par excellence. Il est accompagné de l’imparfait qui vient poser la toile de fond de chaque chapitre et tenter (vainement) de limiter la vitesse de l’action.
Mon avis sur le livre. Enfants du diable est le deuxième roman de Liliana Lazar. Le deuxième roman, c’est celui qui confirme ou infirme un renomm, celui qui est souvent pour un auteur plus délicat que le premier, surtout si celui-ci (que je n’ai pas lu) a été couronné d’un ou plusieurs prix. Ce qui est sûr, c’est qu’ici Liliana Lazar réussit à installer une aventure sans temps mort sur une trame historique dramatique elle aussi en mouvement. Elle évoque la Roumanie de Ceausescu. Beaucoup de thèmes sont abordés comme la catastrophe de Tchernobyl, ses conséquences sur les populations roumaines, le manque et le retard d’informations données sur les risques et les dangers, l’arrivée des premiers humanitaires en 1989 à la chute du pouvoir… Mais les conditions de vie des enfants dans les orphelinats est le sujet essentiel et l’auteure m’a permis de faire le rapprochement avec les images éprouvantes que j’avais vues à la fin de la dictature sur les écrans de télévision.
J’ai regretté que les personnages, Elena en tête, forts en caractère, ne puissent exprimer davantage leurs sentiments, leurs pulsions et soient tenus de se couler dans le moule que l’Etat exige de tous les citoyens. Dictature oblige… les personnages sont mutiques, dominés par le maire Ivanov, et l’histoire se fait elliptique. Des choses se déroulent sous nos yeux sans qu’aucune explication nous en soit donnée, les relations sont ambiguës et le lecteur doit souvent se débrouiller comme il peut pour recoller les morceaux. J’ai finalement réalisé que la psychologie des personnages est au contraire très présente dans l’histoire mais qu’il faut aller chercher pour la trouver. Mais si le suspense est toujours présent et jamais l’action ne mollit, il est intéressant de voir à quel point le régime dictatorial affecte le comportement des habitants. La méfiance, la médisance et la corruption sont partout, les trahisons, les compromissions et les dénonciations fréquentes. Et, toutefois, une certaine solidarité villageoise, toujours par contre dirigée contre un intrus, un étranger à la petite communauté du village.
Enfants du diable est peuplé des fantômes de l’histoire de cette période noire de la Roumanie. Liliana Lazar écrit ses romans en français, mais leur histoire se déroule dans son pays natal, qu’elle n’a pas oublié et aime toujours autant. Et dont elle nous raconte des pans d’histoire, livre après livre.