Sorti en janvier 2015 chez Sabine Wespieser Editeur. Roman. 280 pages. Grand Prix RTL Lire. Prix des Libraires 2015. Vient de paraître en version poche chez Points, 216 pages, version que j’ai lue.

En deux mots Par le biais de la grossesse non désirée d’une femme de chambre, le tableau assez sombre d’une bourgeoisie cossue pétrie de convenances et d’interdits. Et un beau portrait de femmes à travers une histoire d’amour(s) inattendue racontée avec une plume mêlant la pudeur et la sensibilité exacerbée. Amours est ici synonyme de libérations.

L’auteure est née en France en 1976. D’abord musicienne de haut niveau (violoniste baroque, musicienne dans de nombreux orchestres, directrice d’opéra pour Didon et Enée), elle publie son premier roman, La grâce du cyprès blanc en 2010. Suivront Rêves oubliés en 2012, Pietra Viva en 2013, chroniqué dans ce blog, et Amours, qui a obtenu deux prix littéraires, en 2015. C’est pour ma part le second roman que je lis de Léonor de Récondo.

L’histoire. Il y a cent ans, en France, les domestiques féminines sont tout en bas de l’échelle sociale, et le droit de cuissage – plus joliment appelé le droit du seigneur en référence à son origine moyenâgeuse – est toujours en vigueur dans le milieu bourgeois. Anselme de Boisvaillant, notaire fortuné, que sa femme Victoire, épousée par alliance et ne connaissant rien des relations sexuelles dans le couple, n’excite pas assez pour qu’il réussisse à lui faire un enfant, en use et en abuse avec Céleste, la petite bonne de dix-sept ans. Jusqu’à ce qu’elle soit enceinte et que la famille s’en aperçoive à six mois. Trop tard pour faire appel aux bons soins de Madame Berthelot, la «faiseuse d’anges familiale». Nous sommes en 1908, la morale, la bienséance et les obligations sociales ont la peau dure, les amours ancillaires sont monnaie courante. Mais les apparences (appelées plus glorieusement l’honneur de la famille) doivent être sauvées à tout prix. L’enfant naîtra, donc, il sera officiellement l’héritier du couple infécond et tout le monde semble satisfait de cet arrangement.
Pourtant Victoire n’est pas plus au fait des besoins d’un nourrisson que de la vie d’un couple. Elle ne s’occupe pas du bébé, qui dépérit très vite.
Mais l’amour n’a pas dit son premier mot… Céleste comprend qu’elle doit agir pour sauver son petit et s’en occupe quand tout le monde dort. Une nuit, Victoire se hasarde à monter dans la chambre de Céleste… Au milieu du livre, l’histoire bascule, les deux femmes sont emportées loin de leur milieu respectif dans une aventure qui les dépasse et les transcende, bouleversant tout ce qu’elles ont connu, les masques, les conventions, l’ordre – très superficiellement – établi.
Le style. Moins poétique et mélodieuse que celle de Pietra Viva ­ – le sujet de Amours et ses personnages sont nettement plus prosaïques – l’écriture est cependant élégante, directe et pointue avec parfois une grande délicatesse dans l’expression des sentiments. J’ai eu la sensation de lire du classique revisité par une plume contemporaine. Impossible de ne pas penser à Emma Bovary (Victoire lit d’ailleurs Madame Bovary en rêvassant). Les phrases et les chapitres sont courts, exprimant l’essentiel en des mots bien choisis. L’auteure réussit en une grande économie de mots à fouiller l’âme humaine dans ses recoins les plus fermés et à en extraire le meilleur et le plus secret.
Mon avis sur le livre. Pour apprécier pleinement un livre, il me faut presque toujours éprouver une belle empathie (ou au contraire une forte antipathie) pour les personnages, tout au moins un. Ce n’est pas tout à fait le cas ici. Du côté des maîtres de maison, Victoire n’a pas réussi à me toucher, à peine à la fin, son mari encore moins même s’ils subissent les contraintes sociales et religieuses (ainsi que les besoins «naturels» pour lui). Le personnage de Céleste m’a davantage émue. Sa fragilité sociale, son manque d’estime de soi, et plus tard sa force intérieure et sa grandeur d’âme révélées par la grossesse en font un personnage plus empathique. Mais c’est sûrement parce que j’ai encore en mémoire le portait d’un Michel-Ange haut en couleur, fort en gueule et en sentiments que je trouve les personnages plus lisses, plus modérés, plus pastels. Jusqu’à ce que la passion les emporte bien sûr.
En revanche, j’ai apprécié la peinture très «actuelle» de la société bourgeoise de l’époque, ses habitudes de vie, le poids de ses secrets et de ses contraintes sociales, la prépondérance des apparences sur la réalité de la vie. Et la surpuissance de l’éducation et de la religion. Une société hypocrite où les mères de la haute bourgeoisie préfèrent que leur fils démarrent leur vie sexuelle avant de se marier avec la bonne de la maison, plutôt que d’aller voir des prostituées à l’extérieur. Avec, pour illustrer cette pratique, ces paroles infâmes : Et puis, il l’a trompée avec une bonne, pas avec une autre femme ! Une bourgeoisie qui n’hésite pas à braver les interdits pour sauver les apparences puisque tout se règle avec de l’argent, même le fait d’avoir assisté à une usurpation de maternité. Et, surtout, une société qui contraint les petites gens à subir des violences de la part de maîtres tout puissants.
Alors, quand l’amour paraît, au pluriel, et qu’il n’est que douceur de peau et découverte corporelle, balayant tout ce qui l’a précédé, le lecteur se pose avec les personnages. L’auteure s’y entend pour faire chanter les corps féminins et faire monter le sentiment amoureux jusqu’à la passion. Tout en se tenant engagée à leurs côtés. En cela, Amours est une ode à la femme et à la féminité, ainsi qu’à ce que jamais l’homme ne pourra lui retirer : la maternité… Car un amour en entraîne un autre, l’enfant qui s’annonce en Céleste va éveiller ses sens, ainsi que ceux de Victoire, en libérant les corps de leur corset, de la morale de façade et des règles de bienséance. Une histoire que n’aurait pas reniée Maupassant.
J’ai en ce sens beaucoup apprécié le passage hautement symbolique dans lequel Victoire brûle tous ses corsets dans un grand feu de joie en signe de rébellion, de libération féminine.
J’ai aimé la façon inhabituelle, tendre et sensuelle avec laquelle Léonor de Récondo décrit le corps des femmes, que toutes les deux découvrent après la naissance d’Adrien. Ainsi, page 48, un passage qui en dit long sur l’éducation des jeunes filles : Victoire est médusée par le corps de Céleste. Elle n’a jamais vu de femme nue auparavant. Sa mère, jusqu’à son mariage, lui avait interdit d’avoir une glace. Elle n’avait, pour sa toilette, que l’usage d’un petit miroir accroché au mur, certes doré et de jolie facture, mais qui ne reflétait d’elle que son visage. Adolescente, elle remarquait bien que son corps changeait. Elle montait alors sur une chaise pour voir ses seins qui enflaient.
Pendant très longtemps, elle n’avait eu qu’une image fragmentée d’elle-même, une mosaïque avec en bruit de fond la rengaine maternelle qui lui disait que le corps était sans importance, et que l’on n’en faisait bon usage que lorsqu’on était enceinte. Mise à part cette mosaïque maladroitement assemblée dans son esprit, elle n’avait jamais vu personne d’autre nu. Ce n’est qu’après son mariage, et lorsqu’enfin elle avait pu exiger un miroir en pied dans sa chambre, qu’elle s’était vue en entier.
Mais il n’y a pas qu’amour et douceur dans cette histoire. La violence est aussi présente dans certaines scènes. Le livre s’ouvre sur une scène de viol difficile. La scène de l’accouchement est elle aussi terrible et violente. Et magnifiquement décrite, page 82 : Un silence qui se fraie dans son âme. Le silence qui précède la vie, le même, exactement le même que celui qui précède la mort, celui de l’être, de la pleine conscience.
Céleste, accompagnée de sa force insoupçonnée et du silence originel donne la vie. Et le cri qui la déchire n’est pas le sien, mais celui de son enfant. À peine né.
Violence encore dans le propos de la lettre que Victoire écrit à sa mère pour lui annoncer la naissance de son fils : Maman, je suis bien heureuse. Je fais partie des femmes maintenant. Avant, j’étais dans l’attente, comme inachevée (page 88).
Au final, j’ai lu avec plaisir ce livre dont histoire s’humanise à mesure que l’amour est né et nous réserve des surprises. Sans jugement ni caricature, l’auteure fait revivre sous nos yeux des paysages et un décor surannés dans lesquels évoluent des personnages d’un autre temps eux aussi. Mais derrière le romantisme il est surtout question de liberté et d’amour pour les femmes. Une lecture douce-amère, comme l’histoire qui nous est racontée. J’ai admiré la faculté de l’auteure à adapter son style au sujet de son livre.