Sorti en août 2016 aux Editions de Minuit. 240 pages. Roman.

EN DEUX MOTS

Poignant et vibrant roman d’amour entre une mère et son fils, Continuer est aussi un bouleversant road-movie de la dernière chance. Premier roman d’aventure de l’auteur, c’est probablement son livre le plus dense, le plus fort. Palpitant. Sidérant. Époustouflant. Épique. Oui, ça fait beaucoup d’adjectifs, j’assume.

L’auteur. Laurent Mauvignier est né en 1967 à Tours. Lecteur assidu depuis l’enfance, il est l’auteur d’une douzaine de romans, presque tous publiés aux Editions de Minuit, mais aussi de pièces de théâtre et d’un essai (Visages d’un récit, 2015). Son premier roman, Loin d’eux, est publié en 1999. Il a obtenu de nombreux prix littéraires pour ses romans. Continuer a figuré sur la première liste du prix Goncourt 2016.

L’histoire. Après le divorce de ses parents, Samuel, 16 ans, vit seul avec sa mère Sybille. En rage contre le monde entier, attiré par la mort, il en veut surtout à sa mère. De mauvaises fréquentations en soirées alcoolisées, les choses s’enveniment et Samuel sombre dans la violence en bande. Après une soirée plus arrosée que les autres, il commet quelques délits répréhensibles et c’est au commissariat de police qu’elle doit aller le chercher. Sybille décide alors de tout tenter pour le sauver. Elle veut croire à la rédemption, au salut du corps et de l’esprit par le voyage et l’aventure en organisant une randonnée à cheval dans les montagnes du Kirghizistan, le pays des chevaux ailés pour qu’il retrouve les valeurs fondamentales de l’existence, l’équitation étant l’une des seules passions qu’ils aient en commun et les chevaux l’un des derniers centres d’intérêt de Samuel. De plus en plus en colère, Samuel la suit, contraint, en espérant bien couper court au voyage dès que possible.
Le voyage, dur, périlleux, semé d’embûches et de dangers, comporte des étapes difficiles à franchir physiquement : chevauchées et traversées de montagnes risquées, orages violents, chutes, rencontres en tous genres, fatigue et tout ce qui peut constituer une aventure à risques multiples. Après de nombreux rebondissements, dont certains peuvent être considérés comme de véritables morceaux de bravoure qui laissent le lecteur pantois, le voyage se transforme en parcours initiatique. Chacun évoluera à son niveau mais la mère et le fils tenteront grâce à une aventure intérieure personnelle forte, de donner (ou redonner) un sens à leur vie et de trouver une forme d’apaisement dans leurs relations. Alternant le passé de Sybille et le présent de l’aventure, l’histoire, menée à un rythme souvent haletant, s’achève sur un final émotionnellement fort pour ne pas dire poignant.

 

Le style. Habituée aux phrases un peu longues de Laurent Mauvignier dans le précédent roman que j’ai lu, Des hommes, extraordinaire récit sur la guerre d’Algérie, j’ai été surprise de lire un texte plus limpide, plus simple aussi, doté d’une grande pudeur et de sensibilité dans l’expression – ou plutôt la non-expression – des sentiments. Le fils et la mère ont tous les deux le cœur à vif mais ils tentent par tous les moyens de paraître insensibles, surtout Samuel. A seize ans, on n’aime pas ou peu ou plus ses parents et surtout, on ne le dit pas. Les dialogues entre la mère et le fils sont peu nombreux ; tout l’art de l’auteur a été de faire passer des sentiments forts à travers des non-dits ou de simples suggestions, par le biais de l’émotion seule.
Quant aux descriptions, elles sont nombreuses et extrêmement visuelles pour dépeindre avec une grande diversité ce pays d’Asie centrale fait de paysages à la fois grandioses et inhospitaliers. Les ciels changent, la montagne sait se faire sereine, abrupte, violente et mortelle selon les séquences.
Pour relater l’aventure elle-même, l’écriture bénéficie d’un rythme rapide, d’un caractère visuel puissant et d’un souffle épique dignes des plus grands auteurs (américains) de « nature writing », mélange, ici, d’aventure en milieu naturel, de romanesque, de relations humaines et d’écologie politique, le tout mâtiné de thriller. Les scènes avec les chevaux notamment, véritables (et tragiques) spectacles équestres, sont impressionnantes au plus haut point. Laurent Mauvignier a mis son style à la hauteur de l’histoire intime et de l’aventure pour un résultat prodigieusement beau !

Mon avis sur le livre. Il y a énormément de choses dans ce roman dense inspiré d’une histoire vraie. Les personnages tout d’abord, la mère et le fils, bouleversants d’humanité, nous sont présentés avec leurs failles et leurs efforts mutuels pour les dépasser, mais aussi dans leur évolution respective. Sybille, une mère jeune mais totalement revenue de tout et dépressive après une tragédie passée qui l’a anéantie, se laisse dériver après son divorce. Seuls son fils et son travail à l’hôpital la maintiennent hors du gouffre. Lorsque Samuel sombre dans l’autodestruction, elle se met elle-même en danger dans un voyage difficile pour le sauver de ses démons et, qui sait, sortir elle aussi de son mal-être en affrontant ses souvenirs. Samuel est un adolescent qui a vu ses parents se déchirer à l’âge de toutes les fragilités. Quand l’histoire commence, il « décrochait à tous les niveaux », sur le point lui aussi de partir à la dérive et de plonger définitivement du mauvais côté de l’existence.

Ce qui est intéressant, c’est la description des rapports mère-adolescent – couple que d’aucuns trouveront fortement œdipien bien sûr – et surtout l’évolution des personnages à mesure qu’ils progressent dans leur périple. Sybille aime son fils d’un amour éperdu mais elle se rend compte qu’elle n’a pas su, ou pu, percevoir à temps le mal-être dans lequel il s’enfonçait. Pour cela, elle s’en veut et prend à sa charge les méfaits de Samuel. Lui est un adolescent révolté (pléonasme ?) et désaxé, par là-même grandement fragilisé lui aussi. Cette faillibilité des deux personnages rend encore plus ténus les liens qui les unissent et la difficulté à montrer ce qu’ils ressentent l’un pour l’autre. La relation mère-fils est rendue comme jamais en littérature romanesque. Leurs sentiments, faits d’amour fort, de mépris, de dégoût et de haine pure chez Samuel, d’incompréhension et de pur amour chez Sybille engendrent un profond malaise chez Samuel et de l’anxiété chez Sybille et procure au lecteur une émotion intense en des scènes d’une grande violence psychologique silencieuse et d’une beauté inouïe.

Autre qualité de Continuer : l’omniprésence de la nature et ses bienfaits. Outre les magnifiques paysages des montagnes kirghizes, le monde animal est largement représenté, avec une grande place faite aux chevaux, notamment les deux qui les accompagnent. Animaux nobles par excellence, ils sont ici d’une proximité absolue avec Sybille et Samuel et vivent l’aventure tout aussi intensément. Leurs sensations, leurs expressions sont proches de celles des personnages (et des nôtres) et contribuent à clarifier les rapports entre Sybille et son fils tout en bouleversant le lecteur. Nous lisons page 91 : Les chevaux hennissent, manifestent qu’ils sont heureux, chevaux et humains se comprennent et réagissent pareillement. Samuel a trouvé un lien avec son cheval comme si celui-ci était devenu plus qu’un cheval, ou qu’il était devenu « enfin » un cheval, c’est-à-dire un être vivant avec lequel on peut échanger, partager au-delà de son animalité, simplement parce qu’on a en commun le froid, la faim, le calme, le temps ».

 

D’autres thèmes sont abordés dans ce livre. L’un d’eux – le racisme ordinaire – est expliqué d’une manière intelligente, bien qu’incomplète, que je vous laisse le soin de découvrir en plusieurs points de l’histoire, qu’ils éclairent d’un jour nouveau.
Par ailleurs, le suspense est présent et bien maîtrisé car nous apprenons les secrets de Sybille à l’aune de ses souvenirs, soit de manière totalement inopinée. Et la clé qui nous permet de tout comprendre ne nous est donnée que dans les dernières pages.
Pour finir, j’ai ressenti une émotion vive à la lecture de Continuer. Les deux personnages forcent l’empathie, l’un comme l’autre, ce qui est assez rare. Elle parce qu’elle a touché du doigt le bonheur absolu et la réussite sociale parfaite – elle a mené de front la rédaction d’un roman et de brillantes études de chirurgie –, avant de se replier sur elle-même, lui parce qu’il souffre de n’être ni un homme ni un enfant et que justement pour ça on aimerait le gifler et l’embrasser selon les moments.
Ce roman rempli de – bons et mauvais – sentiments, tout en pudeur et retenue, est probablement le plus fort, le plus intense de Laurent Mauvignier, même si l’Histoire n’est qu’un fond de tableau sur lequel s’appuie l’histoire. Plus cinématographique que ses autres romans, il est à la fois une grande aventure visuelle pleine de rebondissements, un roman de l’intime qui va chercher dans le passé des personnages de quoi éclairer le présent et un hymne vibrant à l’amour, à l’altruisme et la solidarité. Bien sûr, c’est beaucoup de choses à la fois, mais la mesure est juste, l’écriture fébrile et la fin – certes un peu convenue et cependant pas forcément crédible –, pleine d’espoir et, là, ça fait du bien aujourd’hui !
Continuer est un livre riche, pétri de justesse et d’humanité, et un coup de cœur parce qu’il sollicite à la fois nos émotions et notre faculté de réflexion. A nous de continuer à lire cet auteur qui signe ici son premier roman d’aventure, un véritable coup de maître aussi.
Pour la route, une jolie description de montagne à l’aube, page 187 : « La nuit est moins opaque, elle s’ouvre davantage encore et, maintenant, l’aube apparaît sur le flanc des collines. C’est encore l’aube hésitante, fragile, incertaine de sa capacité à imposer sa présence ; c’est à peine une fissure, une fêlure, une brèche dans la nuit qui laisse apparaître non pas déjà le dessin des arbres, les arêtes des rochers, le contour des crêtes et les angles des glaciers au loin, mais comme une buée d’un gris rosé, une transparence lumineuse mais floue, vibrante, qui éclot et semble transpercer l’humidité de la forêt ».
Puis, quelques gestes d’amour d’une mère contemplant son fils endormi, page 143 : « Et maintenant, elle ne voit pas de la tristesse ni de la mélancolie, elle voit de la beauté et de la douceur, elle voit le visage apaisé d’un jeune homme qui dort. Et sa dureté aussi, ses traits déjà marqués pour son âge. Elle est émue de pouvoir s’approcher si près de lui, c’est la première fois depuis tant d’années. Elle hésite, approche la main, et à quelques centimètres de sa joue, de ses paupières, elle dessine une caresse qu’elle n’ose pas faire – elle a trop peur de le réveiller, trop peur de la réaction qu’il pourrait avoir. Alors elle fait semblant, elle promène ses doigts à un ou deux centimètres de sa peau, et elle ose, un instant très court, toucher la pointe de ses cheveux ».