Sorti en août 2013 aux éditions Christian Bourgois. 277 pages. Roman. Encensé par la critique au moment de sa parution.

L’auteure. Laura Kasischke est née en 1961 dans le Michigan, où elle vit encore aujourd’hui. Ancienne professeure d’anglais et d’écriture à l’Université du Michigan, elle commence à écrire des ouvrages de poésie avant de se lancer dans l’écriture romanesque et de publier en 1997 son premier roman, A Suspicious River. Suivront d’autres romans de suspense psychologique mettant souvent en scène des adolescentes et des femmes au foyer tels La vie devant ses yeux, A moi pour toujours, Un oiseau blanc dans le blizzard, et bien d’autres titres qui tous rencontrent un succès d’estime aux Etats-Unis et en Europe, certains adaptés au cinéma.

L’histoire. Un soir de Noël au fond du Michigan. Holly, mariée et mère d’une fille adoptive de quinze ans, Tatiana, originaire de Sibérie, est dans les starking blocks. C’est elle qui ‘fait Noël’ chez elle avec pour invités sa belle-famille au grand complet et des amis. Oui mais… La soirée de la veille, un peu trop arrosée, les a menés fort tard au lit et ni elle ni son mari ne se sont réveillés à l’heure. Lui pour aller chercher ses parents à l’aéroport, elle pour préparer le repas de Noël. C’est bien le genre de situation dont l’auteure est friande, un petit caillou dans l’engrenage. Préparer un repas de Noël pour un grand nombre de convives est déjà en soi une cause de stress intense même pour les femmes d’intérieur ‘accomplies’, avec comme première source d’angoisse la peur de se tromper, de ne pas être à la hauteur… Alors quand ça commence comme ici…

Car bien évidemment les choses se compliquent avec un blizzard soudain et une hospitalisation d’urgence de sa belle-mère qui compromettent la venue des invités et finissent par annuler purement et simplement le repas de Noël. Le froid est de mise dans le jardin et dans la rue, blancs de neige, mais aussi à l’intérieur de la maison car Tatiana en veut à sa mère de ne pas s’être réveillée plus tôt et de la priver ainsi de la distribution des cadeaux de Noël, qui se déroule chaque année le matin du 25 décembre. Retard qui contribue à alourdir l’ambiance de la maison et l’isolement total des deux personnages. Esprit d’hiver donc, dans la maison, dans le jardin et dans le titre… comme en Sibérie !

Mère et fille vont se retrouver dans un tête-à-tête pesant qui va assez vite tourner au huis clos malsain. Le comportement de Tatiana, jeune fille habituellement docile et respectueuse, devient étrange, provocant, agressif même envers sa mère. Au point qu’on se demande ce qui cloche chez elle, outre ses yeux immenses et sa fine peau bleue. Holly, quant à elle, est stressée de s’être levée tard et craint de ne pas pouvoir terminer à temps ses préparatifs. Avec un leitmotiv courant du début (c’est la première phrase, sortie d’un rêve —prémonitoire ?) à la fin du livre : ‘Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux’. Avec les souvenirs des voyages en Russie pour l’adoption de Tatiana qui remontent, des faits étranges qui se produisent, insignifiants au début mais de plus en plus graves… le malaise s’épaissit et la tension va crescendo jusqu’au cauchemar final —le roman prend alors une dimension psychanalytique. Je n’en dirai pas davantage sur les événements.

Et du côté suspense on est servi ! La fin est proprement incroyable. Dans les vingt dernières pages, l’action se dénoue et la vérité nous apparaît, enfin, avec pléthore de détails. Et même si on finit par avoir une petite idée de la direction du vent car l’auteur nous a bien accompagnés, on est loin d’avoir tout compris avant l’explication. Oui mais… Même après la fin ce n’est pas fini ! Il reste deux petites pages après la dernière, rédigées dans une typographie différente, et qu’il ne faut surtout pas lire avant le reste (pour ceux qui lisent les dernières pages d’un livre avant de lire le livre !). Le genre de fin à la Dennis Lehane dans ‘Shutter Island’ : on croit avoir enfin le fin mot de l’histoire et tant pis si c’est terrible-horrible-atroce-encore-pire-que-ce-l’on-pensait, au moins c’est fini et on connaît la vérité… et bing ! Nous voilà revenus à la case ignorance et la vérité la vraie on se la prend comme un coup dans le ventre. Un coup si fort qu’il installe un doute et qu’il nous viendrait presque l’envie de reparcourir le livre ‘avec la clé’ tant l’histoire nous suivra. Ce que j’ai fait avec ‘Shutter Island’ d’ailleurs, et qui m’a permis de constater que l’auteur avait laissé pas mal d’indices dans les pages mais qu’il fallait une ‘clé’, un code, pour les relever mais surtout les interpréter comme il faut. Et qu’une fois ce code en main, tout devient fluide et coule de source comme l’évidence. Comme ici. Mais la vérité nous fait mal, très mal.

Le style. Je l’ai trouvé un peu moins bien écrit que les précédents livres. Ou un peu mieux, je ne saurais dire. En tout cas je ne reconnais pas tout à fait l’écriture de ses autres romans. Problème de traduction ou problème du texte original ? Difficile à dire sans lire le même livre traduit par deux personnes différentes. En tout cas, Aurélie Tronchet n’est pas sa traductrice habituelle. Quoiqu’il en soit, cette fois-ci, je suis restée un peu sur ma faim. J’ai trouvé le piétinement stylistique trop marqué. Chaque micro-action, qui certes a son importance dans cette journée terrible, est suivie d’un retour en arrière explicitant le pourquoi du comment de sa raison d’être. Les explications ne sont par répétées mais rabâchées. L’action avance trop lentement même si le suspense reste omniprésent. On est parfois las d’attendre. Mais n’est-ce pas le propre du suspense de nous dévoiler la vérité le plus tard et le plus lentement possible ?

D’autre part, la traductrice rend à merveille l’écartèlement de l’auteure entre sa maîtrise absolue des faits qu’elle raconte et des explications qu’elle en donne, et la fragilité de son héroïne qui ne cesse de se remettre en question et qui, elle, ne maîtrise rien de ce qui lui arrive en cette journée mais aussi, nous l’apprenons au fur et à mesure que défilent ses souvenirs, de sa vie tout court.

Mon avis sur le livre. D’une manière générale, je suis une quasi inconditionnelle de Laura Kasiscke, que je compare souvent (n’en déplaise à ma popine et à la copine de ma popine), à Joyce-Carol Oates même si je la trouve moins géniale quand même (allez, les filles !). J’aime son suspense injecté goutte à goutte dans des ambiances douces et feutrées, ses répétitions sous forme de retours en arrière fréquents et la montée sourde de la tension. J’aime le fait qu’on sache depuis le début que les apparences sont trompeuses et qu’il va se passer quelque chose sans savoir d’où viendra le mal. J’aime ses personnages, le plus souvent des femmes, un poil déboussolés qui essaient de s’en sortir tant bien que mal et savent se remettre (trop, peut-être) en question. Et j’aime son style soigné mais/et facile à lire, sachant mêler l’émotion et le contrôle, l’horreur et la beauté. C’est tout cela qui m’a fait apprécier ses livres précédents, que j’ai presque tous lus depuis ‘Les Revenants’. Heureusement pour moi, je crois qu’il m’en reste encore un ou deux à lire.

‘Esprit d’hiver’ n’est pas seulement un livre de suspense. Il aborde beaucoup de sujets sociétaux importants. En vrac, la culpabilité d’une mère qui craint de ne pas être une aussi bonne mère pour sa fille adoptive qu’une mère biologique ; la stérilité après une double ovariectomie et une double mammectomie à l’âge de 22 ans et l’angoisse qui en découle de ne plus être une ‘vraie’ femme ; les relations conflictuelles entre une mère et sa fille adolescente.

Le thème majeur de ‘Esprit d’hiver’ est bien sûr l’adoption, ici l’adoption par des couples américains d’enfants nés en ex-URSS, en Sibérie précisément. Adoption qui a été interdite par Vladimir Poutine en décembre 2012 (avant que Laura K. n’ait écrit ce livre) en raison, entre autres, de séquelles physiques ou mentales —consécutives aux mauvais traitements ou au passé des mères biologiques et invisibles ou cachées au moment de l’adoption. Les passages racontant les deux voyages du couple en Sibérie sont saisissants de réalisme et font froid dans le dos.

Mais ce que j’ai le plus aimé dans ce roman, ce sont les rapports de l’héroïne à l’écriture. De tout temps la poésie l’a tentée, obsédée au point qu’elle fait le parallèle entre la difficulté d’écrire et celle de mettre au monde un enfant (l’enfantement auquel la femme ‘incomplète’ qu’elle est devenue n’a pas eu droit) et de considérer l’écriture comme un enfantement intellectuel. Jamais ainsi elle n’a osé se lancer, usant de tous les prétextes possibles pour retarder le moment de commencer (pas le temps, pas l’occasion, pas le moment, pas dans ces conditions…). Et ce désir fou d’écrire et la paralysie qui s’ensuit dès qu’elle ‘pourrait’ s’y mettre, il en est question tout au long de l’histoire.

Ainsi en page 12 : ‘Je dois l’écrire avant que cela ne m’échappe ! (…) Ce désir d’arracher d’un coup sec cette chose d’elle et de la transposer en mots avant qu’elle se dissimule derrière un organe au plus profond de son corps…’

Page 89 : ‘Combien de débuts avait-elle griffonnés ces dix-huit dernières années, et combien de ces débuts n’avaient mené à rien d’autre que la frustration et une mauvaise humeur qui durait des jours. Des centaines de débuts, ne menant à rien. Quel aurait été l’intérêt de briser son angoisse de la page blanche, rien de moins que le jour de Noël ?’

Enfin, page 209 : ‘Holly avait la sensation évidente qu’un poème secret résidait au cœur de son cerveau, qu’elle était née avec, et qu’elle ne serait jamais, jamais capable de l’exhumer au cours de cette vie, de sorte que s’asseoir et écrire était devenu une torture. C’était s’asseoir avec un collier autour du cou qui se serait resserré de plus en plus, tandis qu’elle restait assise’.

On retrouve le parallèle qu’elle fait entre l’accouchement et la publication d’une œuvre écrite. Le collier en question pouvant représenter le cordon ombilical enserrant le fœtus dans un accouchement à risque. L’écriture est-elle aussi le résultat d’une gestation impossible, comme la grossesse l’a été pour elle ? Mais n’est-ce pas le cas de toute œuvre livresque, ou de toute œuvre d’art, l’auteur ne porte-t-il pas le livre, le tableau… en lui pendant des mois voire des années avant de s’en ‘délivrer’ en le publiant, en l’exposant ?