Sorti en août 2012 aux Editions Phébus, Collection Littérature étrangère. 144 pages. Roman. Traduit de l’anglais (américain) par Carine Chichereau.

En deux mots A la manière du chœur antique dans une tragédie grecque, Julie Otsuka convoque en portrait groupé les milliers de femmes japonaises émigrées aux Etats-Unis au début du XXè siècle, croyant y trouver amour, bonheur et réussite. Et ne trouvant que malheur, brimades et désillusion. Un volet pas très glorieux et tabou de l’histoire américaine et une belle réhabilitation de ces femmes.

L’auteure. Julie Otsuka, d’origine américano-japonaise, est née en 1962 en Californie. Après des études artistiques, elle se consacre à la peinture mais son expérience sera un échec. Elle se dirige alors vers l’écriture et publie en 2002 (2004 en France, chez Phébus) son premier roman, Quand l’Empereur était un dieu, qui rencontrera un grand succès. Certaines n’avaient jamais vu la mer a reçu le Prix Fémina Étranger 2012.
L’histoire. Au tout début du XXème siècle, des femmes japonaises âgées de treize à près de quarante ans sont envoyées en grand nombre par bateau aux Etats-Unis. Une marieuse leur a trouvé un mari (émigré japonais lui aussi) à chacune et donné «sa» photo. Enfin, ce qu’elles ont cru être sa photo. Aussi, malgré la détresse d’avoir quitté leur famille, malgré un voyage de plusieurs semaines dans des conditions extrêmement pénibles dans l’entrepont d’un bateau, à l’instar de tous les migrants vers l’Amérique, elles ont conservé tout l’espoir d’échapper à leur vie de misère au Japon et des projets plein la tête.
Or, les hommes ne sont pas ce qu’ils ont prétendu être, pas pour l’âge, encore moins pour la condition sociale. Les photos sont très anciennes ou bien celles d’autres hommes. Parmi ceux qui sont sur le quai à l’arrivée du bateau, pas de banquiers, de fermiers ou de médecins, ni même de bureaucrates. En lieu et place, moins jeunes et moins beaux que sur la photo, des ouvriers agricoles ou des employés de maison, au mieux des petits commerçants qui, tous, cherchent une femme pour accomplir gratuitement les besognes les plus dures et les plus ingrates. En aucun cas pour la rendre heureuse dans le pays du bonheur comme annoncé dans les lettres. Car l’Amérique a grand besoin de main-d’œuvre.
Après une «nuit de noces» qui tiendra plus de l’abus sexuel violent que d’une tendre première rencontre amoureuse ­− passage difficile à lire ­−, elles seront travailleuses agricoles dans les champs, les vergers, les vignes, bonnes à tout faire chez les riches, prostituées, ou bien nounous et commerçantes dans la boutique de leur mari dans les meilleurs des cas. Accomplissant des journées sans limites d’horaires ou de difficulté pour accomplir «une besogne qu’aucun Américain qui se respecte n’eût acceptée» et dormant à la belle étoile ou dans des granges.
Pendant vingt ans et plus, sans aucune possibilité d’apprendre l’anglais quand leurs hommes le parlent correctement, elles obéiront aux maris, souvent tyranniques, parfois humains et feront des enfants, dans des conditions sordides la plupart du temps. Ces enfants parleront l’anglais  − ils l’apprennent à l’école ­− et n’hésiteront pas à rejeter les coutumes et le passé de leurs parents, dont ils ont parfois honte, pour mieux s’intégrer parmi les Blancs.
Puis, quand éclatera le conflit américano-japonais pendant la Seconde guerre mondiale, les émigrés japonais seront «déplacés» de leur lieu de résidence pour partir vers une destination inconnue. Celle de camps de détention, ignorés ou prétendument ignorés des Américains.
Ce que j’ai pensé du livre. Deux choses m’ont marquée : son style choral inhabituel et son aspect historique, très intéressant.
Pour ce qui est du style, de plus en plus de livres sont écrits sous forme de choralité, donnant la parole à un personnage à la fois en des chapitres ou des passages consacrés. Ici, le procédé narratif utilisé est un peu déstabilisant, en tout cas au début. La choralité se conjugue au pluriel, le sujet du roman est le «nous». Dans les toutes premières pages ­– dans lesquelles toutes les phrases du premier chapitre commencent par «Sur le bateau…», il n’est pas facile de comprendre qui est la narratrice, ou plus exactement les narratrices. Mais très vite ce nous narratif est devenu un nous de solidarité, de souffrances communes et de compassion entre femmes.
J’ai cependant trouvé gênant voire frustrant qu’il n’y ait pas de véritable personnage pour porter le chœur. Aucune femme n’est suivie en particulier, toute l’histoire se déroule dans l’anonymat le plus total. Beaucoup de prénoms sont présents dans les pages, mais leur nombre trop important et le fait que pas un ne soit répété, accentuent ce sentiment d’anonymat. D’autant que le nous, sujet de presque toutes les phrases, se conjugue tantôt au singulier ou au pluriel, tantôt au féminin ou au masculin. Une manière astucieuse, certes, de raconter plusieurs histoires, plusieurs échos d’un destin commun en même temps en évitant des redites, des retours en arrière, et de montrer par la même occasion qu’à quelques détails et exceptions près, la vie de ces  femmes, encore des enfants pour certaines, avait au final été la même, à savoir une grande désillusion. Mais, à force, ce récit collectif, qui dure dans sa forme chorale jusqu’à la fin, finit par devenir impersonnel et perdre un peu de son impact émotionnel sur le lecteur. Par moments, j’ai eu l’impression de lire un – utile − cours d’histoire réécrit et comportant une longue énumération d’exemples sous forme de listes dans chaque chapitre.
Dans la partie relatant la déportation par contre, les noms que l’auteure donne aux déportés, le temps de la lecture, ajoutent une épaisseur humaine bien nécessaire.
Cette écriture polyphonique de Julie Otsuka s’apparente plus à un brûlot dénonciateur qu’à celui du roman pur. Si l’auteure a souhaité par-là mettre l’accent sur un destin collectif tragique et ignoré des livres d’histoire, c’est pari gagné. C’est peut-être pour mieux nous faire sentir l’injustice du sort de ces exilées en évitant le pathos inhérent à toute histoire personnelle, que Julie Otsuka a choisi d’écrire dans cette langue si particulière.
En second lieu, le récit historique de Certaines n’avaient jamais vu la mer mérite la lecture à lui seul. J’ai découvert avec intérêt le destin de ces femmes japonaises exilées malgré elles sur le continent américain et obligées de subir les avanies d’un sort dur et injuste. Et, surtout, j’ai appris qu’il y avait eu, sur le sol américain, pendant la guerre du Pacifique, des camps de détention réservés aux Japonais. Avec leur cortège de rumeurs et de dénonciations bien sûr. Constatant une fois encore s’il en était besoin que la différence en cas de conflit est prétexte à l’éloignement, voire l’élimination, de l’autre. Surtout si cet autre est originaire d’un pays ennemi en guerre avec l’Amérique. Que l’homme est toujours capable d’accueillir un peuple étranger, de l’exploiter, de le museler puis, du jour au lendemain, de le chasser et presque de l’oublier.
Dans le dernier chapitre, le narrateur, toujours représenté par la première personne du pluriel, représente cette fois-ci les Américains chez qui les Japonais étaient employés. Ils y font part de leur étonnement, de leur tristesse, de leur mécontentement, de leur culpabilisation quant au sort des Japonais. Mais le lecteur y croit moyennement.
Bien aimé la critique acerbe des mariages arrangés, sur photos, qui en utilisant des méthodes malhonnêtes, mettaient les femmes fragiles et en difficulté chez elles dans une plus grande difficulté et une plus grande fragilité dans le pays d’accueil.
Au final, j’avoue avoir été lassée par le style, ou plutôt par l’utilisation du nous pour seul sujet qui m’a parfois donné l’impression de lire des listes de catalogue, avis très personnel, mais la partie historique, invisible dans les libres et les documentaires d’histoire, m’a grandement intéressée, au point de me donner envie de lire le premier livre de l’auteure, Quand l’empereur était un dieu. Et pour ce pan de l’histoire américaine ignoré, ce livre vaut d’être lu.