Sorti en août 2014 chez Philippe Rey. 320 pages. Sorti en poche dans la collection 10-18 en septembre 2015. 360 pages. Roman. Traduit de l’anglais (américain) par Françoise Adelsain.

En deux mots A l’aube des années 80 en Californie, un portrait juste et tendre de l’adolescence féminine sur fond de traque policière d’un étrangleur en série. Parfaitement à l’aise dans les deux registres, Joyce Maynard réussit à nous attendrir, à nous faire sourire et frémir en même temps. Original, émouvant et captivant.

L’auteure. Née en 1953 dans le New Hampshire, Joyce Maynard a écrit de nombreux articles, essais et romans, presque tous publiés chez le même éditeur Philippe Rey, parmi lesquels Baby Love (1983), Prête à tout (1998), Long week-end (2010), Les filles de l’ouragan (2012)… Dans chacun ou presque de ses romans, elle aborde le sujet délicat de l’adolescence, passage difficile – et de plus en plus obligé – de l’enfance à l’âge adulte.
L’histoire se déroule en Californie, dans le Marin County. Rachel, 13 ans, aux portes de l’adolescence, à peine plus raisonnable que sa sœur Patty, 11 ans, les deux pieds dans l’enfance, toutes deux fort sympathiques à nos yeux, ne peuvent rien faire l’une sans l’autre. Lorsque leurs parents divorcent (leur père, l’inspecteur Anthony Torricelli, aime – trop – toutes les femmes), leur mère devient neurasthénique et s’enferme dans sa chambre pour lire à longueur de temps, laissant ses filles livrées à elle-même. Elles ne voient presque plus leur «superbe» père, qu’elles adorent et vénèrent comme un dieu, leur relation devient encore plus exclusive.
Au début de l’été 1979, leur projet de vacances est simple : passer leurs journées à crapahuter et vagabonder dans la montagne au pied de laquelle elles habitent, et faire les quatre cents coups. La famille n’est pas fortunée et, quand la télévision est coupée faute de moyens pour renouveler l’abonnement, elles trouvent une solution pour en profiter quand même ! Une couverture posée dans l’herbe à l’arrière des maisons de la rue et hop, elles «regardent» la télévision. Elles connaissent les goûts des voisins par cœur, alors, pour changer de chaîne, il leur suffit de changer la couverture de place… Et pour le son, elles inventent les dialogues…
Jusqu’au jour où c’est leur père qu’elles voient parler à la télévision d’à côté. Pressentant qu’il s’est passé quelque chose de grave, elles finissent par apprendre qu’une jeune fille a été violée et étranglée tout près de chez elles et que leur père est chargé de l’enquête. Cette jeune fille sera la première victime de «l’Etrangleur du crépuscule», qui commettra seize odieux assassinats, la même année ou presque.
Le terrain d’action du meurtrier est immense (toute la région de la montagne). On est en 1979, la méthode d’identification par l’ADN ne sera découverte qu’en 1985. Il n’y a pas de témoins. L’enquête ne peut que piétiner et les meurtres se multiplient. Malgré son acharnement, le père des deux petites n’arrive à rien, il est de plus en plus frustré, fume cigarette sur cigarette et se démoralise. L’on finit par assister à la détérioration rapide de sa santé, aussi bien physique que psychologique. Les liens familiaux risquent aussi d’en pâtir. Pour éviter la débandade définitive, ses filles veulent l’aider à tout prix, quitte à se mettre en danger.
Dans la seconde partie, trente ans plus tard, Rachel revient sur l’enquête, dont elle s’est servie pour écrire un livre, «L’homme de la montagne», basé sur ses écrits d’adolescente. Elle est toujours assez peu convaincue par l’épilogue que la traque de L’Etrangleur du crépuscule a connu. Elle continue sa recherche de la vérité et espère réussir enfin à la trouver grâce à la parution de son roman…
Rien de particulier à dire sur le style. L’écriture est enlevée, légère, souvent drôle. Quelques longueurs il est vrai éparpillées dans le livre, notamment dans la première partie, mais ce n’est nullement dû à l’écriture mais au récit lui-même, suite de meurtres et d’investigations qui court sur plusieurs décennies. L’ensemble reste pourtant fluide car même dans les passages sérieux ou les moments de suspense pur, un brin de désinvolture ou une réflexion infantile drôle vient alléger l’ambiance.
Le livre est écrit à la première personne du singulier, l’histoire vue à travers les yeux d’une enfant de treize ans, à la fois ingénue et très mature pour son âge (une adolescente, quoi !). Ses réflexions saugrenues et/ou pertinentes permettent à l’auteure d’aborder des sujets sérieux sur un ton léger.
Mon avis. Je l’ai lu avec un grand plaisir. En premier lieu pour la richesse psychologique des personnages que j’ai trouvés, tous autant qu’ils sont, charismatiques et émouvants. Les deux filles en particulier. Dotées d’un caractère opposé mais complémentaire, aussi émouvantes et attachantes l’une que l’autre, vivant en vase clos à elles deux, elles s’aiment d’un amour indéfectible et rien ne peut les séparer, pas même le groupe d’adolescents que Rachel fréquente un temps pour se sentir reconnue et intégrée dans «le groupe». Elles sont l’une pour l’autre à la fois sœur, amie (la notion de meilleure amie revient souvent entre elles), confidente unique et soutien absolu. Leurs relations resteront exclusives jusqu’au bout.
Autre relation d’amour total entre les personnages, celle qui unit le père et ses deux filles. Beau, svelte, élégant et inspirant la sympathie (surtout chez les femmes !), il est pour elles deux une sorte de dieu vivant, de star de la police. Les descriptions qu’en fait Rachel sont émouvantes. Elles souffrent de le voir moins souvent depuis le divorce. Loin d’être un bon père au sens social du terme (il a notamment très peu de temps à leur consacrer), il les suit de loin, accourt en cas d’urgence pour régler une affaire de cœur ou de «sexualité» et les protège du monde extérieur en les abreuvant de conseils. Mal à l’aise avec l’adolescence, il fait de son mieux pour les guider sans les brimer. Et les aime autant qu’un père peut aimer ses enfants. M’est avis qu’avec un peu plus de disponibilité et moins de problèmes professionnels, il aurait représenté l’image du père presque parfait…
La mère, quant à elle, est moins attachante. Moins présente dans l’histoire, effacée, elle vit enfermée dans sa chambre, sans nous être antipathique pour autant car nous savons d’emblée que c’est le divorce qui l’a repliée sur elle-même. Les filles se débrouillent seules, pour le meilleur et pour le pire, comme le dit si bien Rachel : «…Sans adultes sur le dos ni surveillance, sans même l’éducation douteuse fournie par la télévision, nous étions plus mûres et indépendantes que les autres enfants, et pourtant d’une naïveté désespérante. Moi plus que ma sœur, bizarrement».
Second centre d’intérêt pour moi, le portrait de l’adolescence. C’est Rachel qui raconte l’histoire de bout en bout, donnant une version déformée de la réalité, «sa version» que nous recevons en tant qu’adultes. J’ai trouvé cette narration à hauteur de fillette pré-pubère très intéressante. Pour l’éclairage un peu déformé de l’histoire que nous raconte Rachel et pour l’évocation de son entrée en adolescence. L’impatience avec laquelle Rachel attend ses règles est particulièrement bien rendue. Ces règles qui, juste en colorant de rouge sa petite culotte, la feraient passer directement du domaine de l’enfance dans la cour des grandes et aborder le territoire de la sexualité. Cette attente donne lieu à des passages drôles et attendrissants. L’adolescence féminine est décrite avec une grande lucidité et beaucoup de tendresse. On voit que c’est un sujet cher à Joyce Maynard. J’ai pu saisir bien des choses sur cette période entre deux âges pendant laquelle les fillettes ont hâte de dépasser le cap fatidique des treize ans tout en redoutant de quitter le cocon de l’enfance. Cette dualité et les contradictions qui en découlent sont particulièrement bien rendues page 237 (version poche) :
En partie, une fille de treize ans est encore une enfant, capable de s’amuser comme une folle à enflammer de l’herbe dans une boîte de conserve ou de se tordre de rire en voyant la mine du voisin dont elle a tiré la sonnette ouvrir sa porte pour découvrir qu’il n’y a personne. Les filles de treize ans peuvent vraiment croire que la seule raison qui les empêche d’épouser John Travolta, c’est qu’il a déjà une petite amie. (…) Les filles de treize ans croient aux pères héroïques et aux méchantes belles-mères. Aux paroles des chansons, aux conseils de leurs amies du même âge – et aussi que leur premier amour durera toute la vie. (…) Les filles de treize ans sont grandes et petites, grosses et maigres. Elles ont la peau la plus douce, la plus parfaite, et parfois, en l’espace d’une nuit, leur visage devient une sorte de gâchis. Elles peuvent pleurer à la vue d’un oiseau mort et paraître sans cœur à l’enterrement de leurs grands-parents. Elles sont tendres. Méchantes. Brillantes. Idiotes. Laides. Belles. Réellement bien vu et vérifiable aujourd’hui encore, peut-être davantage.
Mais l’adolescence n’empêche pas notre héroïne de faire de belles et justes réflexions – parfois tranchées tout de même –  sur les hommes, sur l’amour, sur le mariage (la porte ouverte au divorce) et le divorce, sur les enfants. Des sujets importants qui sont abordés avec tact par le prisme de l’adolescence. Et beaucoup de nostalgie pour cet âge béni de l’enfance qu’elle nous oblige à quitter.
Côté suspense, le lecteur a là aussi de quoi se délecter. Le mystère reste entier jusqu’à la fin et l’action rebondit toujours d’une partie à l’autre. L’intrigue ne sera bouclée que dans les toutes dernières pages. Une belle réussite si l’on considère que l’enquête est menée par le seul inspecteur Torricelli et son équipe – mais suivie de très près par ses deux filles.
L’équilibre est réussi entre le portrait tendre et lucide d’une adolescente et un thriller psychologique fort relatant une série de crimes particulièrement violents. Même si l’enquête policière sert de cadre, de contenant au véritable sujet-contenu du livre : l’apprentissage de la vie par l’adolescence.
Il est à noter que l’auteure s’est inspirée d’une histoire vraie – un fait divers réel qui lui a été raconté par deux filles l’ayant vécu pendant leur adolescence, et que l’Etrangleur du crépuscule a bel et bien existé et sévi en 1979.
Au final, L’homme de la montagne est un roman très agréable, joliment écrit, avec des personnages attachants et un scénario qui se tient de bout en bout. Je recommande sa lecture à toutes celles et tous ceux qui aimeraient mieux comprendre «l’âge ingrat» – comme on disait à l’époque de l’écriture du livre –, ou «la crise de l’adolescence» – comme on dit aujourd’hui. Et à tous les autres.
Je vais pour ma part lire un jour ou l’autre Les filles de l’ouragan et Prête à tout. Quand ? J’ai pensé cet été embarquer dans ma valise tous les gros pavés que je mets de côté depuis des mois, ainsi que tous les seconds romans que je me promets de lire, plus quelques-uns qui feraient baisser mes PAL, plus un classique (quand même !), plus une ou deux BD (tout de même !), plus tous les nouveaux que je ne manquerai pas de me procurer pour ne pas me retrouver «à court de lecture» car on ne sait jamais… Ouf, pas de rentrée littéraire cet été ! (Mais une en juin)… Oui, bientôt, bientôt…