Sorti en mars 2017 chez Philippe Rey. 220 pages. Roman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban.

L’auteure. Présenter cette très grande dame de la littérature contemporaine américaine n’est pas une mince affaire. A la fois nouvelliste, essayiste, dramaturge et poétesse, elle a commencé à écrire à l’adolescence. Elle est surtout, à près de quatre-vingts ans, l’auteure – sous son propre nom ou sous les pseudonymes de Rosamond Smith et Lauren Kelly – de quatre-vingts romans (ou plus). Et presque quatre-vingts chefs-d’œuvre (ou plus). Ses thèmes de prédilection sont les tensions sociales et les injustices, la cause des femmes, la sexualité dans toutes ses formes, et l’Amérique des années 60.
Parmi eux, La fille du fossoyeur, Blonde (une belle biographie de Marylin traduite dans de très nombreuses langues), Hudson River, Fille noire, fille blanche, Eux, roman social magnifique dont le sujet est Detroit (Michigan), la ville-passion de Joyce Carol Oates ruinée par le déclin de l’industrie automobile. J’en passe et bien sûr des meilleurs. Des livres dans tous les registres, de quoi ne jamais être en manque de lecture et n’être jamais déçu.
Pour l’anecdote, c’est une « chouchoute » de François Busnel (La Grande Librairie sur France 5) qui l’a rencontrée à maintes reprises et ne tarit pas d’éloges sur elle. Et l’une de mes auteures préférées pour ne pas dire fétiches.

EN DEUX MOTS

Le dédoublement de personnalité vu par une virtuose du thriller et du roman de mœurs noir qui aime elle aussi parfois écrire sous un pseudonyme… Glaçant.

Les cinq premières lignes.

« Et soudain, la hache. On ne sait comment il y avait une hache et décrivant une courbe sauvage en direction de ma tête elle s’éleva et s’abattit à l’instant même où je cherchais à me relever et perdais l’équilibre en tentant désespérément de fuir, mes jambes se dérobant sous moi, et cette voix rauque, implorante : « Non, non je vous en supplie ! Non ». (…).

 L’histoire. Andrew J. Rush, Andy pour les intimes, est un écrivain à succès heureux et fier de l’être. Il vit dans le New Jersey. Sorte de Stephen King BCBG, ses romans policiers « policés » se vendent bien, très bien même et sa vie privée est au beau fixe. Irina, sa femme aimante et attentionnée, lui est toujours aussi dévouée après trente ans de vie commune. Leurs enfants, devenus adultes, ont quitté le domicile familial ; le couple mène une vie tranquille et sans problèmes. N’étant matériellement pas obligée de travailler, Irina consacre une partie de son temps à des œuvres caritatives et à des cours. Bien évidemment, ce livre n’aurait pas été écrit par Joyce Carol Oates s’il ne comportait une ou plusieurs anomalies. Dans le cas présent, le monsieur bien sous tous rapports n’est forcément pas totalement blanc. Au contraire, il garde un secret bien sombre, ignoré de tous, y compris de sa femme et son éditeur : il écrit d’autres livres la nuit, dans son sous-sol, abreuvé de bourbon et sous un pseudonyme : Valet de pique. Pis, les thrillers de cette sorte d’énergumène sont aux antipodes des romans officiels d’Andrew. En effet, ces livres, dont Stephen King lui-même pense qu’ils sont trop trash pour lui, sont particulièrement pervers, horrifiques et scandaleux. Et, fait à la fois valorisant et énervant, se vendent très bien, mieux que les premiers, les officiels.
Andrew J. Rush mène de front ses deux « carrières » littéraires pendant plusieurs années. Véritable acteur pour incarner Andrew : c’est le Dr Jekyll, faux spectateur pour observer Valet de pique : c’est Mr Hyde. Jusqu’au jour où ce bel équilibre risque de voler en éclats à cause d’une vieille folle, une voisine, Madame C. W. Haider, qui accuse Andrew de plagier dans ses romans (officiels) ses propres romans auto-publiés ou non publiés. Et, pour ce faire, d’avoir commis un cambriolage chez elle. Outre ce grain de sable dans l’engrenage parfaitement huilé de sa vie, la fille de l’auteur, Julia, l’interroge sur des similitudes qu’elle a relevées dans un livre du Valet de pique (que son père avait malencontreusement laissé traîner) avec des événements de sa propre vie privée. Pour finir, Andrew soupçonne Irina de le tromper avec un professeur de maths, Huang Lee et ça, il ne l’encaisse pas. Petit à petit, le Valet de pique prend vie sous nos yeux et dans l’esprit de l’auteur. Sorte de double maléfique – pas seulement littéraire – et de mauvaise conscience venue du passé. A mesure que l’on avance, les personnalités se redessinent, le mystère s’épaissit et la tension monte. Le décor est planté mais impossible de vous en dire davantage sous peine d’en dire trop. Car le crescendo est constant jusqu’à la fin, inéluctable et particulièrement effrayante.

 

Le style. Le rythme est soutenu grâce à une écriture urgente qui suit l’évolution du personnage au plus près. Petite astuce de l’auteure : l’utilisation de l’italique lorsque c’est le Valet de pique qui s’exprime, par le biais d’Andrew mais s’adressant à lui. Et, à mesure que croît la folie, les passages en italique sont de plus en plus nombreux et de plus en plus longs. Comme de juste.

Mon avis sur le livre. Oserai-je dire que j’ai été un peu déçue par ce livre de Joyce Carol Oates ? A peine. Et pourtant, je ne l’ai pas autant apprécié que les précédents. Habituée au meilleur, je n’ai peut-être pas pu me satisfaire du très bon.

Si le personnage principal (et les autres dans une moindre mesure) évoluent d’une manière très intéressante instillant un suspense de plus en plus prégnant, le plus intéressant reste le rapport de l’auteure avec eux. Comme s’ils tentaient de lui échapper. Côté suspense, ça fonctionne bien c’est vrai. Mais Joyce Carol Oates m’a jusqu’ici donné l’opportunité de lire bien davantage que des thrillers même quand il s’agissait de thrillers.

Le reproche que je ferai au livre, tout à fait personnel, concerne le sujet lui-même. Le dédoublement de personnalité, le thème du double (ou du jumeau) maléfique est assez rebattu en littérature : Maupassant avec Le Horla, Robert-Louis Stevenson avec son Dr Jekyll et Mr Hyde, Lovecraft, Dostoïevski avec Le Double et bien d’autres auteurs de thrillers modernes tels Maxime Chattam, Franck Thilliez ou d’autres moins connus, que l’on oublie à peine refermés. Sans oublier des classiques comme Dracula de Bram Stoker, ou Oscar Wilde. Des œuvres que l’on lit quand on est jeune et qui ont été souvent adaptées au cinéma en raison de la tension qu’elles génèrent. Il faut reconnaître que Joyce Carol Oates appréhende fort bien ce thème – elle pourrait écrire un chef-d’œuvre à partir de trois lignes tirées d’une feuille de chou ! L’emprunt à Stephen King et à son – inimitable pour moi – Shining, que j’ai lu plusieurs fois pour la puissance hallucinatoire de son personnage, est revendiqué haut et fort par l’auteure qui se paie même le luxe d’y ajouter une bonne dose d’humour noir ; mais cela n’a pas suffi pour me convaincre.

Pour finir, si j’ai un peu moins aimé ce roman de Joyce Carol Oates que les autres, tellement puissants, que j’ai lus, force est de reconnaître qu’elle sait à chaque fois nous emmener avec succès là où on ne l’attend pas. Par chance, je n’en ai lu qu’une dizaine, peut-être. Elle en a écrit quatre-vingts ! Vous voyez les bonheurs de lecture qu’il me reste ?! Et si vous avez la chance de ne pas connaître cette grande dame de la littérature américaine, courez à la librairie vous procurer Blonde, Eux, Fille noire, fille blanche, et régalez-vous ! Mais surtout, commencez par Les chutes. Chacun de ses livres contient une histoire et un univers différent et tous sont hautement addictifs. Quant à moi, je vais très vite m’attaquer à Mudwoman, Maudits et Carthage, qui m’attendent tranquillement…