Sorti en août 2009 chez Albin Michel, Collection Terres d’Amérique. 528 pages. Sortie poche chez Le Livre de poche en 2014, 476 pages. Roman. Traduit de l’anglais (Canada) par Michel Lederer. Prix Giller Prize au Canada en 2008.

En deux mots Sur fond de nature grandiose et de mégapole, deux voix racontent aujourd’hui l’histoire violente, sombre et belle d’une famille d’Indiens Crees en proie aux tourments de la drogue, de l’alcool et du racisme de l’homme blanc, toujours d’actualité. Sans pour autant baisser les bras. Véritable leçon d’amour et de non-renoncement, Les saisons de la solitude porte toute la sagesse et le bon sens des Indiens d’Amérique. Sans idéalisme primaire.

L’auteur. Joseph Boyden est né en 1966 à Ontario. D’origine irlandaise, écossaise et indienne, c’est cette dernière qu’il revendique dans ses romans. Il est le cadet d’une fratrie de onze enfants, sa «tribu». Son père, combattant décoré de la Seconde Guerre mondiale, décède alors qu’il a huit ans. Après une éducation dans un collège jésuite de Toronto, il connaît une adolescence chaotique et rebelle : il devient punk, porte une crête à l’iroquoise (pour lui simple symbole de son peuple). Il vit même un temps dans la rue, ce qu’il retiendra comme une expérience plutôt positive. De petit boulot en petit boulot, il participe à des ateliers d’écriture. C’est dans l’un d’eux, à la Nouvelle-Orléans, qu’il rencontre celle qui deviendra son épouse, Amanda Boyden, romancière auteure, notamment, de En attendant Babylone. Il vit en alternance à la Nouvelle-Orléans et en Ontario. C’est l’auteur de Le chemin des âmes et de Dans le grand cercle du monde, deux livres extrêmement puissants, obsédants, qu’il est impossible de ne pas lire et (relire). Tous deux chroniqués dans ce blog. Le premier raconte l’implication de deux jeunes Indiens Crees canadiens dans la guerre de 14-18 ; le second, Dans le grand cercle du monde, remonte à la création du Canada sur les terres indiennes.
L’histoire. Aujourd’hui, à Moosonee, une petite ville de l’Ontario, au Nord du Canada, une jeune Indienne Cree, Annie, rend chaque jour visite à son oncle à l’hôpital et lui murmure à l’oreille, espérant le faire sortir du coma dans lequel il est plongé à la suite d’une agression. Il s’agit de Will Bird, ancien pilote et fils de Xavier Bird, héros du précédent roman de l’auteur, Le chemin des âmes. Au passage, nous apprenons avec grand plaisir qu’il a survécu après son retour − dans un état physique et moral dramatique − de la guerre de 14-18. Mais ici, il n’apparaît plus que dans les souvenirs de ses enfants, Will  et Lisette, et petits-enfants, comme un grand héros dont tous parlent avec amour et respect.
Will se souvient (en silence) de ce qui a motivé son agression. Annie lui raconte le long périple qu’elle a fait, d’abord à Toronto, puis à Montréal et enfin à New-York afin de retrouver Suzanne, sa jeune sœur. Suzanne a disparu après avoir quitté sa famille en compagnie de Gus Netmaker pour travailler comme mannequin dans la grande ville. Or Gus est le frère de Marius Netmaker, chef de la pègre du village et de la bande rivale des Bird. Et pourvoyeur de drogues en tout genre de la réserve indienne.
L’état inconscient de Will leur autorise une grande intimité de pensée et de parole, une confiance pour se livrer totalement l’un à l’autre sans s’épargner ou se cacher quoi que ce soit. Les deux voix se croisent et se répondent en silence, racontant à travers leur propre expérience peu ou prou la même histoire : pourquoi et comment ils en sont arrivés là et la lutte qu’ils ont dû mener chacun à leur niveau pour que de ce déchaînement de violence triomphe l’âme indienne. Peu à peu, leurs récits, racontés en des chapitres alternés entre passé et présent, entre nature et fourmilière urbaine, vont se rejoindre en une grande saga familiale. Celle de la famille Bird. Dans la dernière partie, le mode choral n’est plus de mise et l’histoire se déroule au présent. Les membres de la tribu, ceux qui ont survécu du moins, abordent ensemble un nouvel épisode de la fresque familiale.
Les deux personnages principaux sont particulièrement attachants − mais pourrait-il en être autrement de deux descendants directs de Xavier Bird ? Will, solitaire comme son père, gros consommateur d’alcool à ses heures, a connu des déboires comme des joies. Son expérience en a fait un doux, un sage se contentant du peu qu’il a. Sentant venir la fin après son agression, il raconte en silence pourquoi il est sur ce lit d’hôpital. Quant à Annie, fille de la sœur de Will, donc petite-fille de Xavier, elle est cent pour cent Cree et son périple dans les mégapoles n’a fait que renforcer ses racines indiennes et son appartenance à son peuple, même si elle a bien failli comme sa sœur être happée par les « charmes » de la vie facile et superficielle de mannequinat. Elle a reçu le même don de chamane que sa grand-tante Niska (personnage pétri d’humanisme de Le Chemin des âmes), mais ne l’accepte guère. Elle m’a, forcément, fait penser à Dalva, héroïne du roman éponyme de Jim Harrison pour son caractère à la fois trempé et fragile, oscillant entre désir de se frotter au modernisme et respect des rites ancestraux. Elle est également sympathique et pleine d’humour, notamment quand elle dépeint les rapports avec sa mère dans des scènes très drôles.
Le style. Comme Le chemin des âmes, Les saisons de la solitude est un livre choral écrit d’une plume brillante. Un grand lyrisme parcourt les deux récits, aussi bien quand il s’agit de décrire la vie au grand air que d’évoquer celle de la ville. Joseph Boyden est à l’aise dans tous les registres de l’écriture romanesque, avec des dialogues brillants et des descriptions exaltées très réalistes, aussi bien pour les paysages que pour les visages indiens que l’on visualise très bien, notamment les deux sœurs.
A la fin, les deux narrateurs laissent la parole à l’auteur du livre. La construction du livre est en cela originale et fort bien gérée. Très large à l’ouverture du livre, tant dans les lieux que dans les faits qui s’y déroulent, le champ d’action se resserre à mesure que l’on approche de la vérité sur ce qu’ont vécu Annie et Will et que le dénouement se profile. Tout en préservant le suspense jusqu’au bout quant aux deux interrogations majeures : le sort de Will et celui de Suzanne.
Mon avis sur le livre. Ouvrir un livre de Joseph Boyden est pour moi synonyme d’entrer en religion  − même si je n’ai jamais pratiqué cet «art du (non)vivre». On s’isole, on fait table rase du quotidien, on supplie le téléphone de rester silencieux, on essaie de décaler les sorties et les visites et on se laisse entraîner par les personnages hauts en couleur, l’écriture majestueuse et la grande humanité de l’auteur. Ici, entre les vastes et grandioses étendues de la Baie-James où la vie est faite de chasse, de pêche et de trapping (commerce des peaux) et les gratte-ciel de Manhattan, entre nature et urbanisme, entre rudesse et vie facile, les pages défilent et l’impatience du lecteur va croissant.
Le fil conducteur est la vengeance. Mais il ne s’agit pas d’une vengeance destinée uniquement à corriger un crime, une sorte de loi du Talion.
Ici, comme nous lisons page 249, Will veut se venger pour le mal fait à tout son peuple par Marius Netmaker et sa bande de malfrats, pas seulement à lui et à sa famille : «Je me rendais compte que mon désir de vengeance ne découlait pas de la correction que j’avais reçue, du sort réservé à mon ourse, ni même de tout le mal que Marius m’aurait fait et qu’il aurait pu faire à ma famille, mais de celui qu’il faisait aux jeunes. (…) Ce que Marius et ses acolytes avaient introduit dans notre communauté était beaucoup plus dévastateur que ce que les wemestikushus avaient apporté avec leurs bonnes sœurs et leurs prêtres…». La vengeance de Will n’est pas gratuite ; elle devient la seule façon de retrouver les racines et l’âme indienne pour la famille Bird et tout son entourage.
Une fois encore, Joseph Boyden rend hommage à son peuple, dont il revendique haut et fort son origine. Avec Les saisons de la solitude, on est dans l’histoire contemporaine des Indiens d’Amérique. C’en est terminé du passé, mais le présent est toujours aussi tourmenté, l’extermination du peuple indien se poursuit lentement mais sûrement. Non plus à coups de fusil. Avec des méthodes moins radicales mais tout aussi efficaces : parcage dans des réserves fermées, introduction de drogue et d’alcool, maisons d’enfants où règnent l’autoritarisme, la religion et la pensée de l’homme blanc, minimas sociaux.
Comme dans tous les livres de Joseph Boyden, ceux de Jim Harrison, et dans Le Fils de Philipp Meyer, les Indiens font montre d’un grand respect de la nature qui les nourrit, les abrite et les protège. Quand ils chassent (seulement pour vivre, jamais pour le plaisir, excepté le personnage d’Elijah dans Le chemin des âmes), ils consomment tout de l’animal tué (afin ne pas l’avoir tué pour rien et de le «remercier» par le respect). Ainsi le père de Will, Xavier qui, traumatisé d’avoir tué en masse pendant la «Grande» guerre, pleure de chagrin après avoir tué une oie sous les yeux de son fils. Ce respect du vivant, cette vie sobre en bonne intelligence avec la nature sont transmis aux enfants dès leur plus jeune âge.
Les Indiens d’Amérique, plus souvent montrés comme des chasseurs de scalps sanguinaires et des violeurs de jeunes filles blanches, étaient, avant l’arrivée des colons sur leurs territoires, un peuple fier (et belliqueux, c’est vrai) composé de tribus, qui vivait des bienfaits de la nature tout en la respectant et la remerciant. J’ose dire, sans pour autant verser dans le mythe du bon Indien proche de la terre, qu’ils sont pour moi des écologistes avant la lettre et que leur mode de vie devrait nous inspirer. Ils ont toujours considéré leur terre comme une mère nourricière source de récoltes abondantes, tout en sachant qu’elle n’appartient pas à l’homme mais qu’au contraire celui-ci n’est qu’un élément infime de la nature. Un élément parmi tant d’autres qui tous, animaux comme humains, ont un esprit, une âme qui les lie fortement à la nature tout entière. Un élément qui doit respecter pour être respecté à son tour. Il suffit de lire les scènes avec l’ourse − vieille, sourde, aveugle et malade −, dont Will (ancien chasseur et trappeur) s’est «amouraché», pour s’en convaincre. Ces passages suscitent une grande émotion chez le lecteur, surtout la dernière. Will considère et traite son ourse comme un être humain. Elle est son égale sur la chaîne des éléments naturels : un animal. Il l’appelle tendrement «mon ourse» et la nourrit chaque jour. J’ai retrouvé chez lui la grande humanité de son père, Xavier.
Totalement détachés de la propriété et des biens matériels, à mille lieues du consumérisme du monde moderne, les Indiens savaient d’instinct qu’en ne respectant pas leur environnement, en détruisant la terre, la nature, les hommes couraient à leur perte. Et l’on peut se demander si cette destruction lente et continue de l’environnement des Indiens et des Indiens eux-mêmes par l’homme blanc, ne représente pas les prémisses de celle de l’humanité toute entière dans un avenir proche. Et si les hommes, à force de brûler la terre, de la forer et de la polluer ne vont pas finir par y creuser leur propre tombeau.
Autre intérêt de ce roman : il constitue à lui seul une belle leçon de vie et d’amour. La famille et l’amitié sont à l’honneur chez les Amérindiens. Les plus jeunes s’inspirent du modèle de leurs ancêtres et les liens familiaux sont très forts. Les orphelins sont élevés par les oncles, les tantes ou les adultes de la tribu. Dans cette histoire, à force de mots, à force d’amour et de compassion, Annie espère parvenir à toucher l’âme de son oncle et à le faire revenir dans le monde des vivants. J’ai noté avec amusement, depuis longtemps déjà, avec quelle justesse, quelle précision et quel amour les Indiens nommaient les membres de leur tribu. Ici, un vieux monsieur s’appelle Vieil-Homme, une jeune fille fragile Petite-Fille, un jeune homme muet Silence… et il en est ainsi dans tous les romans (et les films, les bons vieux westerns notamment) où figurent des Amérindiens.
Certes le propos de l’auteur peut sembler un brin manichéen : le bien, la famille Bird, et le mal, le clan Netmaker, s’affrontent tout du long entre Moosonee et les boîtes de nuit de Manhattan (les scènes de nature étant largement plus agréables à lire que celles se déroulant dans la ville). Mais cela n’a rien de réducteur, bien au contraire, l’auteur pose un regard sans concession sur les deux parties en présence et malgré son amour et son grand respect de son peuple, il n’hésite pas à pointer de la plume ses failles, ses excès et ses défauts.
Enfin, un dernier petit détail. J’ai (re)lu Le Chemin des âmes il y a quelques semaines et je viens de terminer celui-ci. Certes il constitue une suite au premier même si les parents de Will – essentiellement Xavier, Niska et leurs amis – ne sont plus vivants mais, alors que Le Chemin des âmes est un roman d’aventure sur fond de guerre mondiale, celui-ci est un roman d’aventure mâtiné de thriller. Il peut ainsi être lu indépendamment. Puisque le lecteur, après l’avoir refermé, n’aura qu’une envie : courir acheter le sublimissime Chemin des âmes et le dévorer, assuré de finir en beauté, surtout s’il a déjà lu Dans le grand cercle du monde ou s’apprête à le faire. Publicité pour l’auteur ? Oh que oui, et doublée d’une admiration sans bornes !

Chiche, je n’aime pas les nouvelles, mais je lirai un jour ou l’autre celles de Là-haut vers le nord, le seul livre de Joseph qu’il me reste à lire. En attendant qu’il en sorte un nouveau, ce qui ne saurait tarder si mon petit doigt ne se trompe pas…
Pour finir, jamais un livre ne m’aura autant fait penser à Jim Harrison, qui aurait pu le signer sans peine, lui qui a porté de tout temps haut et fort la culture et la sagesse indiennes. Je ne regrette pas d’avoir dit à Joseph Boyden, que j’ai eu l’immense honneur et l’intense plaisir de rencontrer au Festival des Etonnants Voyageurs en mai dernier ­− c’est lui, bien sûr, à droite et la personne à qui il parle avec autant de véhémence et de gentillesse, c’est moi ! ­−, qu’il était pour moi le véritable fils spirituel de Jim Harrison
Vous l’aurez compris, ce livre est un coup de cœur, même si je lui ai préféré Le Chemin des âmes pour son contexte historique. Mais chut… lisez les deux (en commençant si possible, mais les deux sont indépendants, par Le Chemin des âmes). Vous serez transporté par le dépaysement, bouleversé par l’histoire, ébloui par le style !