Paru en poche au Points en 2008. Traduit du portugais par Geneviève Leibrich.

José Saramago est un écrivain et journaliste portugais né en 1922 et mort en 2010. Sa famille était d’origine modeste. Après avoir exercé différents métiers dans le domaine de l’édition et de la presse (correcteur, chargé de fabrication), puis gagné sa vie comme traducteur, il ne se consacrera à l’écriture qu’à 58 ans avec un roman, Relevé de terre (1976). Son premier succès international sera Le Dieu manchot, paru en France en 1987.

Il est l’auteur de poésies, de pièces de théâtre, de romans, d’essais, au total une trentaine d’œuvres. Très engagé à gauche, membre du parti communiste depuis 1969 (sa participation à la Révolution des œillets de 1974 a été très active) et parfois provocant, il a été contraint de s’exiler sur une île des Canaries après avoir vu le gouvernement portugais censurer un de ses livres. En 1998, il a reçu le Prix Nobel de Littérature.

L’histoire. La mort est l’abstraction la plus honnie de l’homme. La somme de toutes les peurs. Pour tout le monde. Et rares sont ceux qui osent la regarder en face ou même de travers. On l’ignore, on la fuit, on la nargue, on la combat, on la méprise, on l’insulte, on la défie, on fait comme si elle n’existait pas. Alors que chaque heure nous en rapproche dès lors que nous sommes nés, alors qu’à tous les coups elle gagne et que s’il existe une seule chose devant laquelle tous les hommes sont égaux, c’est bien elle, en tout cas son inéluctabilité.

Ici, on est loin de ce concept. La mort est réelle, elle prend même les traits d’une personne dans la dernière partie, une femme jeune, belle et sexy. L’auteur l’habille, la pare de bijoux et nous la rendrait presque sympathique. D’autant que la belle a des états d’âme… et de cœur puisqu’elle se paye le luxe de tomber amoureuse…

Et voilà, un beau jour, dans un pays imaginaire, la mort décide brusquement d’arrêter son «travail». Comme ça, sans raison apparente, du jour au lendemain. Et plus personne ne meurt. Mais l’euphorie ne durera pas longtemps. La non-mortalité a des conséquences aussi dramatiques qu’inattendues et la panique succède assez vite à la joie et au soulagement, l’économie tout entière risquant de basculer dans le néant et le grand équilibre du monde de sombrer lui aussi. Ici, l’histoire se fait cocasse, l’humour noir côtoie l’imagination et le loufoque. Un vrai bonheur de lecture. La mort, alors, n’a plus qu’une seule chose à faire : reprendre son travail et du coup, se poser en «salvatrice» de l’humanité donc de la vie !

Le reste de l’histoire ne se raconte pas, il se lit !

Que dire du style ? Qu’il est jubilatoire ! La syntaxe est avant tout très originale, et pas facile à la première approche. Très peu de ponctuation, des phrases et des paragraphes interminables qui s’étalent sur des pages et des pages, presque sur des chapitres entiers et, surtout, pas de majuscule aux noms propres. Toutefois, les fins de paragraphe comportent un point et les alinéas commencent par une majuscule. Quant aux dialogues, ils se suivent à l’intérieur même des «paragra-phrases», séparés par de simples virgules et courent aussi sur les pages sans coupures, sans guillemets ou tirets, introduits par une majuscule au premier mot. Etrange, pas simple au début mais assez efficace en fin de compte une fois habitués à cette syntaxe. On comprend qu’il y a ici une grande organisation dans le désordre apparent de l’écriture. C’est juste les codes de ponctuation et de disposition des dialogues qui ont changé mais il règne une grande cohérence et une grande régularité dans l’emploi de ces codes et le lecteur finit par s’y retrouver et trouver ça plaisant.

Désorientant au début, conférant un aspect longuet à la lecture en raison de la densité de remplissage des pages, ce style si particulier finit par nous emporter, par nous devenir familier, et on se plie volontiers aux dialogues enchaînés mais tellement drôles, aux phrases non ponctuées mais tellement riches et aux réflexions cousues de fil blanc mais tellement vraies. On devine que c’est la marque de fabrique de l’auteur, alors mieux vaut s’y habituer pour de prochaines lectures.

Autre avantage de cette écriture : l’auteur a dédramatisé la mort et son concept en la personnalisant au sens propre puisqu’elle est une personne humaine. Ici, elle n’est plus la ‘Mort’ avec un grand M mais la ‘mort’ avec un petit ‘m’ comme tout un chacun. Habilement, grâce à son humour frôlant souvent le loufoque, et avec un vocabulaire riche et spirituel, l’auteur réussit à nous faire rire (parfois aux éclats) sur un sujet si dur, en conservant toujours un style hautement intellectuel et en nous proposant une réflexion philosophique.

Ce que j’en ai pensé. Que du bien ! Comment ne pas être séduit par cette histoire originale, drôle et en même temps d’un haut niveau philosophique. L’auteur nous questionne sur notre condition d’humain mortel et sur notre acceptation de la mort en tant que tel. Avec un abord drolatique de la mort, il nous met face à notre destin et nous pousse à réfléchir. Encore un atout de la littérature romanesque : nous faire réfléchir l’air de rien, en nous divertissant, voire en nous faisant rire. Et sans nous écraser d’une pseudo-supériorité intellectuelle par un style volontairement haut perché, comme le font certains philosophes.

On peut aussi se demander si la connaissance et l’acceptation de la mort tout au bout de la vie ne libère pas totalement l’individu en le délivrant de certains espoirs (la vie éternelle, la longévité absolue, la jeunesse à tout prix – ce n’est pas pour rien que la représentation humaine de la mort est si belle) pour se concentrer sur le ‘bien-vivre’ de sa vie dans sa juste durée. Comme si le fait de se moquer pas mal de la mort pouvait nous y préparer et nous y conduire plus facilement.

Si en refermant le livre on ne considère toujours pas la mort comme une amie -mais est-ce possible d’oublier qu’elle nous attend en dépit de tout- reste que le temps de la lecture elle nous a semblé moins noire, plus «humaine». Et l’on comprend s’il en était besoin qu’elle est indispensable à la vie, en tout cas à celle de la société. Le monde à l’envers, vraiment. Et pourtant… Il y a là une logique implacable que l’on finit par accepter pour… accepter de vivre. Et si, pour accepter la mort, il fallait accepter la vie ? Et inversement.

José Saramago est un grand auteur, romancier brillant mais aussi philosophe humaniste. Son œuvre est mondialement reconnue et appréciée. Si tous ses livres sont à la hauteur de celui-ci, nul doute que son Prix Nobel de littérature soit amplement mérité et justifié.

Les Intermittences de la mort est un livre qu’il faut lire absolument. Intelligent, drôle et puissant, il nous donne à penser de manière simple à la mort, à notre mort à tous. Ce livre nous donne envie de rester avec son auteur en lisant d’autres de ses œuvres. Je vais très bientôt aller voir ce que j’ai en rayon.

(Question que je me pose : mais comment vais-je trouver le temps de lire tous les bons livres que j’ai envie de lire si chaque fois que je rencontre un auteur j’ai envie de le suivre ?)

Si je devais le noter sur 20, je lui mettrais 19,5. Parce que si je mets 20 à tout le monde ce n’est plus une notation. Je pense que je devais peut-être arrêter de le faire. Ou pas systématiquement.

J’ai relevé quelques passages que j’ai trouvés représentatifs de l’ensemble.

D’entrée de jeu, à l’ouverture du livre, le ton est donné :

Le lendemain, personne ne mourut. Ce fait, totalement contraire aux règles de la vie, causa dans les esprits un trouble considérable, à tous égards justifié, il suffira de rappeler que dans les quarante volumes de l’histoire universelle il n’est fait mention nulle part d’un pareil phénomène, pas même d’un cas unique à titre d’échantillon, qu’un jour entier se passe, avec chacune des généreuses vingt-quatre heures, diurnes et nocturnes, matutinales et vespérales, sans que ne se produise un décès dû à une maladie, à une chute mortelle, à un suicide mené à bonne fin, rien de rien, ce qui s’appelle rien. Pas même un de ces accidents d’automobiles si fréquents les jours de fête, lorsqu’une irresponsabilité joyeuse et un excès d’alcool se défient mutuellement sur les routes pour décider qui réussira à arriver à la mort le premier. Le passage à une année nouvelle n’avait pas laissé dans son sillage l’habituelle traînée calamiteuse de trépas, comme si la vieille atropos à la denture dénudée avait décidé de rengainer ses ciseaux pendant une journée.

Dans les autres pays, les gens continuent de mourir et il ne semble pas que leurs habitants soient plus malheureux pour autant. Au début, naturellement, il y eut de la jalousie, des conspirations, quelques cas d’espionnage scientifique pour tenter de découvrir comment nous avions fait, mais au vu des problèmes qui nous sont tombés dessus depuis lors, nous pensons que le sentiment de la majeure partie de la population de ces contrées pourrait se traduire par les mots suivants : ‘Nous l’avons échappé belle’ !

… Il conviendra de préciser que le terme ennui, signifiait en ce temps-là seulement tristesse profonde, peine, chagrin, mais qu’ensuite et jusqu’à présent le vulgaire considéra, à juste titre, qu’était en train de se perdre un mot admirable pour exprimer des sentiments comme la répugnance, le dégoût, lesquels, comme chacun le reconnaîtra, n’ont rien à voir avec ceux qui ont été énoncés plus haut.

Et aussi, littéralement juste, comment ne pas souscrire :

Malgré tout, la mort qui se lève de sa chaise est une impératrice. Elle ne devrait pas être dans cette pièce souterraine glaciale, comme si elle y était enterrée vive, mais au sommet de la plus haute montagne, en train de présider aux destinées du monde, regardant avec bienveillance le troupeau humain se déplacer et s’agiter en tous sens, sans se rendre compte que tous aboutissent au même destin, qu’un pas en arrière le rapprochera autant de la mort qu’un pas en avant, que tout est égal à tout parce tout aura une fin unique, celle-là même à laquelle une partie de toi devra toujours penser parce qu’elle est la marque obscure de ton irrémédiable humanité.