Sorti en janvier 2017 chez Agullo, Collection Agullo Fiction. Polar, roman noir. 312 pages. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Morgane Saysana. Sorti en 2001 puis 2005 aux Etats-Unis sous le titre How the Hula Girl Sings.

EN DEUX MOTS

Comment continuer de vivre quand on a commis, même par accident, l’irréparable ? Comment payer sa dette à la société ? Et peut-on se racheter aux yeux des habitants d’une petite ville ? L’amour est-il plus fort que tout comme le dit la vie, peut-il favoriser l’expiation ? La réponse est dans ces pages d’une beauté stupéfiante où la violence, très présente, n’est pas toujours gratuite. Une vraie découverte que ce livre aussi beau dans la forme que dans le fond.

L’auteur. Joe Meno est né en 1974 aux Etats-Unis et vit actuellement à Chicago. A la fois dramaturge et journaliste (Punk Planet, magazine underground, New YorkTimes et Chicago Magazine), il écrit également des fictions : nouvelles, romans noirs, thrillers et policiers, mais aussi du théâtre. Parmi les huit romans qu’il a écrits, celui-ci est le second sorti aux Etats-Unis, le premier traduit en français. Il a donc seize ans alors que son dernier, Marvel and a Wonder est sorti en 2015, toujours aux Etats-Unis. Dommage…

Les cinq premières lignes :
« Sans raison, j’ai fait ce que je n’aurais pas dû faire. J’ai songé à la fille que j’aimais, j’ai attendu mon heure puis j’ai braqué le magasin de vins et spiritueux où je bossais. Je suis monté dans ma voiture, j’ai démarré en trombe, imaginant le hurlement des sirènes là où il n’y en avait pas. L’autoroute elle-même était sombre comme une tombe et menait au ciel ».

L’histoire. Pour faire plaisir à sa petite amie et quitter La Harpie – un trou paumé dans l’Illinois– avec elle, Luce Lemay, fortement alcoolisé, braque la caisse du commerce de vins et spiritueux où il travaille. Dans sa fuite, il perd le contrôle de sa voiture alors qu’un landau poussé par une femme est au milieu de la route. Il le percute de plein fouet, tuant le bébé sur le coup. Il sera jugé et condamné pour homicide involontaire et conduite dangereuse.
Trois ans de prison plus tard, ne connaissant pas d’autre endroit où aller, il revient dans le village de La Harpie, là où s’est déroulé le drame. Il retrouve Junior Green, avec qui il s’est lié d’amitié en prison. Celui-ci lui trouve une chambre dans une pension de famille minable et un travail dans une station-service. Ils décident de respecter les règles de la société et de la liberté conditionnelle pour se faire oublier (pardonner ?). Ils s’épaulent et regardent vers l’avenir avec, au bout du tunnel, une possible rédemption, une réhabilitation sociale et qui sait une vie « normale », ou presque.

Las ! C’est par l’amour que le mal reviendra. Luce tombe amoureux de Charlene, qui n’arrive pas à se sortir des griffes de son ancien fiancé Earl Peet. Encouragé par le père de Charlene qui voit des avantages à une telle union et reproche à Luce un fait passé avec une autre de ses filles, Earl Peet continue de la harceler. Une bande de rednecks hyper violents fait la loi dans la ville, une loi qui se dicte et s’applique uniquement à la force des poings et à coups de barres ou de battes de base-ball. Mais les deux amis continuent d’espérer, croyant qu’il suffit de se comporter honnêtement pour s’en sortir. Ils décident envers et contre tous de rester, malgré les brutalités, les insultes et les trahisons. Luce pour rester auprès de Charlene qu’il aime comme un fou et tenter de l’arracher à son ex-fiancé, Junior pour rester auprès de Luce qu’il aime comme un frère. Quant à Charlene, elle est la seule à vouloir quitter La Harpie mais n’ose affronter son père et le fiancé évincé, violent avec elle.
La tension, latente, monte dans la petite ville, elle devient palpable, la violence se fait jour et l’on sent que l’inéluctable va peut-être bien se produire. Jusqu’à un final qui, en tout cas pour moi, laisse percer dans le noir une petite lueur d’espoir.

Le style. Assez inattendue sur un tel sujet, l’écriture est aussi forte que l’histoire et les personnages. Magnifiée par la traduction, c’est un mélange de poésie brute, que je qualifierai « de quat’sous » par comparaison avec l’opéra du même nom et de langage parlé vrai (on est dans l’Amérique profonde), le tout parsemé d’imparfaits du subjonctif toujours parfaitement appropriés… l’histoire défile, inclassable, un rien déjantée, bouleversante et violente. Curieusement, les passages poétiques sont glissés dans les dialogues et non dans les descriptions – pourtant belles – comme c’est l’usage, surtout dans les romans noirs. Junior Green compose les panneaux publicitaires annonçant les promotions de la station-service comme de véritables poèmes.
Ainsi page 83 :
Méga promo sur tous pneus d’occasion
Clairs et ronds comme
des yeux envoûtés où
Coule l’amour telle la sève
ou encore :
Lait – 1,12 $ le gallon
frais et pâle, tel le souffle d’1 vestale
qu’exhalent
des lèvres en pétales

Et aussi, à la fois simple et belle, une description dans la bouche de Luce, page 127 : « Une immense lune diaphane trônait, basse et pesante. Partout ailleurs, le ciel vêtu de nuit avait la légèreté d’un drap, il ondulait autour de la lune comme un joli cadre noir. Tout ce que je peux dire, c’est que c’était vraiment superbe ».

Mon avis sur le livre. Il ne fait pas bon vivre à La Harpie, Illinois. Surtout quand on sort de prison. Luce et Junior vont payer le prix fort pour avoir tenté de conjurer le sort, de croire possible la rédemption et la réinsertion dans le village où ils habitaient avant. Avant que leur sort ne soit irrémédiablement scellé par par l’acte – odieux même si involontaire dans les deux cas – qu’ils ont commis. La seconde chance, si elle existe, il faut aller la chercher ailleurs pour la trouver. Mais Luce aime sa ville. Sans vraiment savoir pourquoi, il l’aime : « Et voilà, elle était là. La Harpie. Une petite ville. Un spectacle très banal, si vous voulez mon avis. Mais il y avait quelque chose sous la surface. Quelque chose de l’ordre du sang ou de l’or. Quelque chose d’assez petit pour tenir dans votre poche. Comme un cancer du poumon ou une pièce porte-bonheur. Première raison d’aimer ce livre, les personnages. Hormis les secondaires, pour la plupart les petites frappes locales qui ne parlent qu’avec leurs poings ou leurs armes, ils sont trois antihéros : Luce, Junior et Charlene. Luce n’a rien du salaud, il est faible et ne sait rien refuser à la femme qu’il aime et pour elle commet un braquage qui tourne très mal. Tombé dans l’opprobre et bourrelé de remords, il veut à tout prix se racheter aux yeux des habitants de La Harpie, à ceux de Charlene et, surtout, aux siens. Sa quête de rédemption en fera un personnage perdu bouleversant. Junior Green, lui, est à la fois dérangeant et pathétique : géant naïf au grand cœur, il a purgé une peine de vingt-cinq ans pour avoir commis à dix-sept ans un meurtre atroce sur la personne qu’il aimait (dans le but de « sauver »…). Ces deux âmes sont faites pour s’entendre et leur amitié, commencée en prison, se poursuivra plus tard à la vie à la mort.
Charlene, le seul personnage féminin marquant, serveuse à la gargote de la ville, rêve de quitter La Harpie et, surtout sa famille. D’abord réticente aux avances de Luce, elle finit par tomber amoureuse au point de vouloir partir avec lui. Moins émouvante que Luce, qui nous met proprement le cœur en miettes, elle nous pousse à la compassion par ses réflexions tantôt naïves, tantôt fatalistes ou désespérées. L’amour et l’amitié sont présents dans toutes les pages du livre. Luce aime Charlene qui l’aime à son tour. Junior aime la jeune fille dont il a toujours la photo dans sa poche. Et les deux hommes sont liés par un sentiment d’amitié très fort. Les scènes d’amour sont belles, à la fois dans l’urgence et dans un romantisme poétique et décalé. Mais, avant tout, autant qu’une peinture sociale noire d’une petite ville de l’Illinois, Le blues de La Harpie pose la question essentielle pour les deux ex-taulards : la rédemption existe-t-elle, la force des sentiments suffira-t-elle à effacer le passé, ou juste à l’adoucir ? Pas sûr. La nuit, la culpabilité les taraude dans leur sommeil sous forme de cauchemars le plus souvent violents. Même si, aux yeux de la loi, ils ont payé leur dette à la société. Comme Luce le dit si justement page 280 : « … Et tous seraient à mes côtés pour juger un homme à la lumière de son passé. Un passé qu’il avait soldé, une dette qu’il avait payée. Peut-être que purger une peine de prison ne suffit pas, que ce n’est pas aussi simple. Ça ne l’était pas pour moi, en tout cas. Peut-être qu’on ne s’acquitte jamais de ce genre de dette. Au bout du compte, il ne s’agit pas de nos actes ni des crimes commis de nos propres mains, il ne s’agissait pas même de nous, non, au bout du compte, il s’agissait surtout de savoir quel genre d’homme s’arroge le droit de juger ses semblables ».

 

Pour finir, je dirai qu’il y a là la fusion étonnante de personnages (et de poésie) baroques et d’un destin tragique auquel les trois personnages essaient d’échapper, par des moyens différents, dans une même fuite éperdue. Impossible de ne pas penser à Donald-Ray Pollock (pour la violence chez les rednecks et la présence des représentations religieuses dans la ville) ou à R.J. Ellory, Jim Thomson ou même Steinbeck pour les personnages au destin inéluctable. Joe Meno s’inscrit dans la lignée de ces grands auteurs américains qui explorent le thème de la violence et celui de la rédemption dans l’Amérique profonde d’aujourd’hui. Un très beau livre, déroutant c’est vrai, dont la poésie décalée contraste fortement avec le sujet et résonne longtemps dans nos cœurs. A lire absolument par tout lecteur « averti » (et par les autres).