Légendes d’automne fait partie du recueil de nouvelles éponyme qui contient également Une vengeance et L’homme qui abandonna son nom. Sorti en 1979 aux Etats-Unis sous le titre (Legends of the Fall). Publié en France en 1981 aux Editions Robert Laffont, Collection Pavillons, dans une traduction de Serge Lentz. La version poche (que j’ai lue) est sortie en 2010 chez 10-18, 286 pages.

En deux mots Des sentiments et des liens familiaux très forts, un drame humain, des hommes (et des femmes) avec leurs forces et leurs faiblesses, une nature glorifiée et des Indiens aimés et respectés, Légendes d’automne (la nouvelle) est une sorte de saga miniature retraçant le destin d’une famille de 1914 aux années 80. Une histoire forte, bouleversante avec, en prime, un petit goût de western actuel.

L’auteur. Faut-il présenter Jim Harrison ? Né en 1937 dans le Michigan dans une famille nombreuse unie, Jim Harrison est mort le 26 mars dernier, à «seulement» 78 ans. Je passe sur sa biographie complète, elle est partout en ce moment. À la tête d’une bonne vingtaine de livres, d’abord des recueils de poésie, puis des − longues − nouvelles et des romans, il était plus connu comme écrivain en France, qu’il adorait, que dans son propre pays.
Je préfère citer quelques mots qu’il a dits en interview (au magazine Lire) qui permettent, bien mieux que toutes les bios du monde, de le connaître : Il faut donner une voix à ceux qui n’en ont pas. Voilà. Je crois que c’est ça, la responsabilité de l’écrivain. Et c’est ce qu’il a toujours fait. Dans tous ses livres. Les nombreux voyages qu’il a effectués partout dans le monde tout au long de sa vie ont largement contribué à son immense culture et à sa non moins immense ouverture au monde et à ceux qui le peuplent. Ce fut surtout le sort des Amérindiens qui l’a intéressé, passionné, inspiré.
L’histoire. Légendes d’automne est la seconde nouvelle du recueil, celle qui a donné son nom au film réalisé par Edward Swick en 1994, avec Brad Pitt et Anthony Hopkins. Légendes d’automne est aussi le premier grand succès littéraire de Jim Harrison.
À Choteau, dans le Montana (où vit Jim Harrison). William Ludlow, originaire de Cornouailles, est un ancien colonel du génie de l’armée des Etats-Unis. Il fut sous le commandement du lieutenant-colonel Custer, l’homme de la défaite de Little Big Horn, qu’il déteste cordialement. À sa retraite, il devient éleveur de chevaux dans un grand ranch. Il a trois fils, qu’il élève seul et qui sont on ne peut plus différents les uns des autres. L’aîné, Alfred, est le plus sérieux, le plus discret mais aussi le plus ambitieux. Au centre de la fratrie, le personnage principal : Tristan. Fougueux et rétif, hors-la-loi, il ne rêve que de reprendre le ranch, mais plus tard, beaucoup plus tard, quand il aura assez bourlingué. Grand sentimental, il a beaucoup de mal à montrer ses sentiments. C’est celui dont la personnalité est la plus fouillée par l’auteur et le préféré de son père, dont il est aussi le plus proche. Plus encore que l’ensemble de la famille, il idolâtre son frère Samuel, le plus jeune qui, pour être le seul à avoir fait des études, est considéré à la fois comme l’intellectuel et le poète de la famille.
À l’automne 1914, contre la volonté de leur père, ils quittent tous les trois le ranch pour se rendre au Canada puis en Europe pour s’y battre avec les Anglais.
Assez vite, à Calais, Alfred est blessé au dos et au genou, et rapatrié chez lui quelques mois plus tard. Samuel meurt peu de temps après dans une attaque au gaz moutarde. En apprenant cette nouvelle, Tristan devient comme fou et ivre de vengeance. Pendant sept ans, il part en bateau avec son grand-père pour convoyer des marchandises en différentes parties du globe. À son retour, l’équilibre de la famille, déjà fragilisé par la mort de Samuel, s’est encore détérioré. Mais le destin veille et l’aventure ne fait que commencer…
Ma popine me dirait que j’en ai déjà trop dit, alors je m’arrête là. La vie de la famille Ludlow continue sur plusieurs décennies avec son lot de drames et de bonheurs et, pour Tristan, «en phases de sept années».
Le style. Tantôt poétique, tantôt rapide et elliptique, toujours épique, puissant, lyrique. Et d’une densité remarquable : en une centaine de pages, Jim Harrison retrace une saga de près d’un siècle sans jamais sacrifier aux détails ou à la chronologie. Une maîtrise et un talent à toute épreuve.
Les paysages sont majestueux, la nature est exaltée par l’auteur de façon grandiose et très visuelle. Côté descriptions, c’est de l’art pur et simple, du grand Jim. Jim Harrison écrit comme il vit, dans l’urgence, et ses textes coulent de façon puissante et limpide pour former un spectacle permanent dans lequel évoluent ses personnages, eux aussi hauts en couleurs. Certains passages sont si forts que je me suis surprise à les relire plus d’une fois pour en apprécier toute la beauté et les garder plus longtemps en mémoire.
Mon avis sur le livre. Inutile de dire que j’ai aimé, non, plutôt adoré Légendes d’automne. Il faut dire que je suis une inconditionnelle du grand Jim. Peut-être pas autant que Dalva (parce que Dalva est un destin de femme ?), mon grand coup de cœur chez Jim Harrison. Légendes d’automne contient déjà tout l’univers de son auteur.
En premier lieu, le caractère trempé de tous les personnages. Le père, personnage fort en corps et en gueule, qui pourrait bien être le double de Jim Harrison ; les trois frères ; les femmes qui gravitent dans et autour de la famille et, bien sûr, le vieil Indien surnommé Un Coup, ami de la famille depuis que la sienne a été décimée par les guerres contre les Indiens. Mais c’est Tristan qui sort du lot pour devenir bien vite le personnage central. Et, malgré ses excès en tout, il finit par nous entraîner dans son aventure tous azimuts et par nous émouvoir au plus haut point. Eternel malchanceux mais éternel survivant, fidèle en amour et en amitié, insoumis, amoureux de la nature et des animaux, respectueux des Indiens et de leurs rites sacrés. Et tellement profond ! Tout ce qu’on aime !
J’ai aussi aimé Légendes d’automne pour le drame humain qui s’y joue. C’est une véritable tragédie moderne qui se joue sur la durée avec, toujours, la vengeance comme but ultime dans l’esprit de Tristan. Ce caractère dramatique apporte aussi une notion de destin immuable, inéluctable auquel sont confrontés les personnages, Tristan en particulier. La perte de deux êtres aimés sur une période de quatorze ans n’a rien d’exceptionnel, sauf pour celui qui les pleure. Il perd avec eux tout sens de ce qui est habituel et s’enfonce dans une éternelle réflexion que ce qui reste et ce qui aurait pu exister.
Autre thème récurrent ici et dans toute l’œuvre de Jim Harrison : le retour à la terre, qui est pour lui le lien perpétuel entre les hommes et leur seule véritable attache. Ici, Tristan, instable par nature et grand écorché par la vie, disparaît pendant de longues périodes (de sept ans) pour tenter de dévier le destin, se venger et noyer sa désespérance dans l’action. Mais il revient toujours au ranch familial, et toujours sept ans plus tard.
Grand livre d’amour aussi. Les grands sentiments sont à l’honneur dans toutes les pages. Les liens sont forts entre les personnages, les frères, les parents, les époux mais aussi les vieux amis… et les ennemis ! Les sentiments dominants sont l’amour et l’amitié. La fratrie est très soudée et la perte de Samuel déstabilise la famille tout entière. Même dans l’affrontement, Alfred et Tristan se respectent et continuent de s’aimer. L’amitié est tout aussi indéfectible. La famille sang-mêlé et le vieil Indien Un Coup sont membres à part entière de la famille. Leur fidélité est à toute épreuve et ils ne quitteront les autres que le jour de leur mort.
Ce qui m’a cependant le plus touchée dans cette saga, c’est que j’y ai retrouvé l’amour et le respect de Jim Harrison pour les Indiens. Pour leur sagesse et leurs croyances anciennes, voire leurs superstitions, souvent ridicules dans le monde d’aujourd’hui mais parfois toujours d’actualité. Comme celle-ci, sur l’inéluctabilité des choses : Seul, Un Coup le regarda ouvrir la missive ; contrairement aux autres, il ne craignait pas le pire car il possédait ce fatalisme des Cheyennes pour qui ce qui est arrivé ne peut plus être modifié. On ne pouvait rien changer au cours des choses ; autant jeter des pierres à la lune. Tristan, d’ailleurs, vit un peu selon les mœurs des Indiens et se trouve parfois habité de voix (comme celle du grizzli avec lequel il s’est battu tout jeune), leurs rituels et coutumes guerriers ne lui font pas peur (les peintures, le scalp…), pas plus que la mort qui est pour lui le plus grand défi.
Toute sa vie, Jim Harrison a été révolté par le sort que les dirigeants de son pays ont  infligé aux Indiens depuis l’arrivée des colons sur le sol américain. Aucun mot n’est trop fort pour condamner ce que les colons ont pu commettre en deux cents ans. Voici quelques extraits d’interviews, glanés çà et là sur Internet :
Aux Inrockuptibles :
Dans la plupart des westerns, les cowboys sont célébrés comme de véritables héros de guerre, alors qu’ils ont été des assassins sanguinaires…
Dans ce pays, les Indiens ont été encore plus maltraités que les Noirs…
Dans les Carnets de route de François Busnel :
Quand Colomb est arrivé aux Etats-Unis, Christophe Colomb (c’est pas écrit, nan c’est pas écrit dans les bouquins), il y avait 11 millions d’Indiens, c’est une estimation, aux Etats-Unis d’Amérique. En 1900 il n’en restait que 250 000 ! Donc, je pense à ça comme à un génocide prolongé, une shoah prolongée : 10 millions et demi de personnes sont mortes, 510 langues, 510 cultures séparées, différentes. Donc, si vous voulez, ça c’est le fantôme qu’on a dans notre armoire et il était dit que les Américains ont peur d’ouvrir l’armoire indienne parce que le fantôme va en sortir.
J’ai terminé la lecture éblouie par le personnage central et par le souffle romanesque de la saga. Je sais (si j’en avais jamais douté) de qui se sont inspirés des auteurs américanistes comme Philipp Meyer, Joseph Boyden, Craig Johnson, Tony Hillerman, Louise Erdrich, Sherman Alexie et bien d’autres qui font partie de mon Panthéon littéraire !
Du très grand Jim ! Le titre de l’un de ses derniers romans est Grand maître. Pour moi, leur «Grand maître» à tous, c’est lui, le chantre des sauvages et grands espaces et des tourments de l’âme humaine. Légendes d’automne est coup de cœur (encore un, j’ai de la chance !), un roman (pas une nouvelle) absolument magique, et de loin le meilleur des trois contenus dans le recueil. Avec Dalva, c’est sûrement un des meilleurs livres de Jim Harrison, mais y-en-a-t-il de mauvais ?
Alors, si vous ne l’avez pas encore lu, courez vous l’acheter avant qu’il ne soit totalement épuisé (il l’était par chez moi la semaine dernière)…
Quelques belles phrases, picorées au hasard de toutes les pages, pour pourraient bien vous donner envie.
Il y a peu à dire au sujet du bonheur ; il se contente d’être lui-même, placide et presque somnolent. C’est un état que l’on adopte d’un cœur léger mais avec un esprit parfois torturé.
Plusieurs réflexions intéressantes sur la violence et sa relativité : Le médecin se sentait particulièrement insensible à l’histoire des scalps (que Tristan a pris sur des têtes allemandes) et s’étonnait de l’horreur que l’officier manifestait dans son rapport. Comment pouvait-on considérer l’usage des gaz moutarde comme acceptable et trouver barbare le fait de prendre des scalps pour venger la mort d’un frère ?
Et aussi : Rien n’est plus absurde que la rencontre d’un enfant et d’une balle de fusil. Et les nuances de perception ne sont pas moins déroutantes.