Sorti en août 2016 aux Editions de l’Olivier, 234 pages. Roman.

 

EN DEUX MOTS

Mélancolie. Solitude. Inéluctabilité. Un roman original, grave et drôle à la fois même si le côté sombre l’emporte. Une famille mortifère, un personnage touchant, un livre inoubliable. Encore un coup de cœur !

L’auteur. Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse, où il vit actuellement. Il a d’abord été journaliste spécialisé dans le sport (Sud-Ouest), la justice et le cinéma (Le Matin de Paris) puis, en 1984, grand reporter au Nouvel Observateur avant d’être romancier. Il est l’auteur de récits de voyages et d’une quinzaine de romans, dont plusieurs ont été adaptés au cinéma (Kennedy et moi, Prix France Télévisions). Une vie française (2004), a obtenu le prix Femina et le prix du roman Fnac. Comme de nombreux auteurs français, il est passionné par les Etats-Unis et tous ses héros rêvent à un moment de leur vie d’y aller. Autre particularité, tous ses personnages s’appellent Paul, comme s’ils avaient tous en eux quelque chose de Jean-Paul Dubois

Le style de Jean-Paul Dubois peut sembler ampoulé, précieux même par moments. Mais il n’en est rien, l’écriture est juste belle, d’une élégance spontanée, utilisant un vocabulaire riche de manière naturelle et, si certains termes nous obligent à ressortir le dictionnaire (c’est si facile aujourd’hui), ils sont toujours placés au plus juste et au plus serré dans une phrase qui ne saurait tolérer l’emploi d’un synonyme. Et le texte défile pointu, fin comme une lame pour nous écorcher le cœur, y compris dans l’expression des sentiments (amoureux, entre amis ou entre un homme et son chien). Avec, parsemant les pages, un peu d’humour (noir), beaucoup d’ironie et d’autodérision de la part du narrateur, qui utilise la première personne et incite souvent le lecteur à rire malgré tout, merci pour lui !

Les dialogues, savoureux, alternent avec de belles descriptions, leurs mots choisis font avancer l’histoire. Il résulte de ces associations une grande agréabilité de lecture comme dans cette rencontre entre Paul et le chien qu’il appellera Watson et qui sera son — seul — compagnon pendant dix ans : « C’est ainsi que la vie fabrique une rencontre entre un type et un chien, en croisant leurs improbables trajectoires, un dimanche d’hiver, au milieu d’une baie, alors que la logique aurait voulu que l’homme continue à naviguer vers le nord en regardant droit devant lui et que le chien, lui, se noie, un peu plus loin, à bout de forces ».

L’histoire. Paul Katrakilis, pas encore la trentaine, diplômé de médecine non pratiquant, vit à Miami depuis quelques années. Il y exerce un métier peu commun : joueur professionnel de « chesta punta », variante de la pelote basque, qui lui apporte la joie et le bonheur qui manquaient à son existence sans pour autant le guérir d’un sentiment d’insatisfaction récurrent.

Paul est un mélancolique. Et il a de quoi l’être, sa vie est une longue série noire : tous les membres de sa famille se sont donné la mort. Son grand-père, Spyridon Katralikis, médecin de Staline qui a fui la Russie, puis son oncle Jules, le frère de sa mère qui vivait avec ses parents et lui. Et deux mois plus tard, sa mère. Quoi d’étonnant à ce qu’il ait voulu échapper à cette famille délétère, dont il ne reste que le père, Adrian, médecin lui aussi, en s’évadant à Miami ?

Enfin, quatre ans après, et c’est là que l’histoire commence réellement, le Consulat français lui annonce que celui-ci s’est jeté du huitième étage d’un immeuble en sortant d’une consultation, dans une mise en scène à la fois grotesque et macabre. C’est le suicide de trop, il aura un impact important sur la vie de Paul et sur son mental. Comment ne pas se poser de questions existentielles quand on a perdu toute sa famille par suicide et qu’on ne mène pas une vie satisfaisante soi-même ?

L’histoire se déroule au rythme des — mauvais — souvenirs (les reflux mémoriels) de Paul et au gré de ses pensées. Jusqu’à un final inattendu et déconcertant, qui m’a pour le moins surprise. C’est peut-être là que se trouve tout l’art de l’auteur, faire tomber les choses, pas forcément celles qu’on attend, quand on ne les attend pas, ou plus.

 

Mon avis sur le livre. Partagée entre rires, larmes et agacement, j’ai beaucoup aimé La succession, en particulier le personnage de Paul qui se montre de plus en plus attachant. Témoin de ses malchances, j’ai espéré avec lui, j’ai aimé et supporté avec lui et jamais ne l’ai trouvé défaitiste ou poussif. Mais c’est une impression de grande tristesse qui ressort de ma lecture. Tous les romans de Jean-Paul Dubois sont empreints il est vrai d’une ambiance douce-amère mais celui-ci est bien plus sombre que les précédents. En dépit de passages drôles, légers même pour certains, il n’en reste pas moins que l’ensemble est déchirant et que c’est la gravité qui domine. Paul connaît l’amour pourtant, le grand, mais Ingvilg, la sublime Norvégienne de Miami avec qui il aurait pu construire une vie heureuse, le quitte sans un mot d’explication, brisant à jamais chez lui toute velléité de bonheur durable.

Quand il est parti s’installer en Floride, son père lui a écrit : « Un jour, tu finiras par prendre ma succession ». Paul va se demander, après avoir trouvé deux carnets noirs dans un tiroir, de quelle succession parlait son père : la maison, les voitures, la patientèle, l’hérédité, ou bien quelque chose de plus profond, de beaucoup plus important ? Je laisse au lecteur le soin de le découvrir.

Beaucoup de sujets de société sont abordés avec grand sérieux dans le roman. Notamment ceux mis en lumière par la découverte de la face ignorée de son père. L’auteur amène le lecteur à réfléchir sur des questions d’importance, sans jamais donner la moindre réponse ou porter le moindre jugement. Il laisse au lecteur le soin de se faire sa propre idée ou d’apporter sa réponse.

Pour finir, j’ai beaucoup aimé La succession, une triste et généreuse histoire enrobée d’une plume sacrément belle qui m’a donné envie de lire/relire d’autres romans d’un écrivain si modeste et si humain dans la vie. Si brillant dans ses livres. Qui aime les auteurs américains et les animaux ! Encore un coup de cœur. A croire que je le fais exprès ! Bah oui. A ma sœur qui m’a dit un jour : « Je ne comprends pas une chose : comment fais-tu pour ne lire pratiquement que des bons livres ? », j’ai modestement répondu : « Je les choisis bien ».