Sorti chez Flammarion en août 2017. 238 pages. Roman.

L’auteur est né près de Clermont-Ferrand. Scénariste de télévision et de cinéma, il est également l’auteur de sept pièces de théâtre. Il a écrit cinq romans avant celui-ci, dont le merveilleux En vieillissant les hommes pleurent en 2012 (Grand Prix RTL/LIRE 2012), qui n’a pas dû faire pleurer que des hommes et le non moins beau Je vous écris dans le noir (Grand Prix des lectrices de Elle 2016), que l’ai longtemps gardé en mémoire après sa lecture.

EN DEUX MOTS

Un grand coup de cœur pour un roman émotionnellement très fort, que Jean-Luc Seigle aurait pu écrire à la première personne tant il a su se glisser dans la peau de son héroïne avec brio. Un roman féministe, social et humaniste. Merci.

LES DEUX MOTS DE LA POPINE

Après le départ d’Olivier et la perte de son travail, Reine arrive en fin de droits et chute. La couture apprise dans son enfance ne lui est plus d’aucun secours, la confection industrielle ayant pris le dessus pour les vêtements des hommes, femmes et enfants.
Une pauvre fille, artiste sans le savoir avec ses « tissanderies », mal armée pour la vie, mais attendrissante et sans malice. Un roman dur et triste qui n’est pas sans rappeler Olivier Adam, Jean Teulé…
Suivi d’un petit texte passionnant sur un voyage à New York de l’auteur, avec passage obligé sur l’île d’Ellis Island où plus d’un million de migrants sont entrés durant l’année 1903.


Les cinq premières lignes :
Reine est une grosse dormeuse. Cette nuit elle n’a pas fermé l’œil. Même pas couchée. Pas déshabillée non plus.  Devant sa fenêtre, elle est toute débobinée. C’est le mot qu’elle a inventé pour donner un nom à cette fatigue qui la défait et la met en morceaux qu’elle a bien du mal à rassembler ensuite. Elle finit de boire son café. Ça, elle peut encore se le payer.

Le plus beau passage : une phrase qui arrive et revient de façon récurrente dans l’esprit de Reine : Tout finit dans l’absence et le silence absolu du monde ».

L’histoire. Reine est seule avec ses trois enfants. Abandonnée depuis trois ans – quand elle a perdu son travail de couturière – par son mari Olivier qui a juré de lui reprendre ses enfants et s’est remis en couple avec une veuve (« la fameuse loi des séries »), en fin de ressources elle est réduite à demander les aides sociales. Lentement mais sûrement, elle décline sur tous les plans. Impossible pour elle d’envisager de retrouver une vie normale et partant, elle craint de se voir retirer la garde de ses enfants. Même la colère lui manque, « son corps ne sait plus que s’engourdir dans le malheur ». La seule proposition de travail qu’elle s’est vu proposer, thanatopractrice, qui tombait bien pour elle qui n’a pas peur des morts, les respecte et va leur parler régulièrement au cimetière, elle a dû la refuser faute de véhicule pour se déplacer. Cette ultime frustration est pour elle la dernière goutte du vase avant qu’il déborde : « Après cette conversation inattendue, elle avait eu l’impression, en retournant chez elle, d’être plongée dans un silence qui effaçait le monde autour d’elle au point de lui faire entendre battre son cœur, même si elle ne savait plus pour qui il battait ».

Quand s’ouvre le livre, elle est sur le fil du rasoir, à la fin d’une nuit sans sommeil. Les premiers chapitres nous frappent de plein fouet car nous sommes dans un doute horrible : allons-nous assister à la mort de ses trois enfants ou à ses conséquences ? Cette nuit-là, Reine est restée debout, au plus profond de la fatigue et de la déprime, proche du désespoir. Un sombre silence règne dans la maison, elle n’entend pas ses enfants, bruyants pourtant au lever. Un couteau posé sur la table de la cuisine lui donne à penser qu’elle s’en est peut-être servi pour les tuer car elle se souvient avoir pensé : pourquoi ne pas capituler en les tuant tous les trois et en se tuant juste après…

Passé ce premier moment de frayeur, elle se ressaisit, réfléchit et réalise que sans aide extérieure, à moins d’un miracle, un vrai, son sort est définitivement tracé : elle ne pourra pas voir le bout du tunnel. Pour ne pas lâcher totalement prise, elle décide de nettoyer son jardin, auquel elle tenait tant et qui ressemble désormais à une décharge.

Et ce faisant, le miracle se produit. Il ne vient pas du ciel, ça, non, les miracles n’existent pas. Il vient du sol. En nettoyant le jardin, elle trouve une mobylette Peugeot bleue datant des années 60, sans doute laissée là par son mari parmi d’autres déchets de ferraille. Elle y voit la solution à son problème d’emploi : si elle réussit à la faire démarrer, elle pourra se rendre à son nouveau travail. Ce qu’elle fait avec succès. Elle se sent revivre, reprend espoir, son travail lui plaît, il lui permet de mettre à profit ses talents de couturière et ses enfants vont rester avec elle. Quelque temps plus tard, comme si tel un malheur un miracle n’arrivait jamais seul (!), un second survient : une panne de mobylette l’oblige à se rabattre sur un parking. Elle y rencontre l’amour en la personne de Jorgen, beau et sauvage, chauffeur-routier de son état, qui la dépanne. Pour tous les deux, le coup de foudre est immédiat. Et l’amour qui suivra sera lumineux, fort, absolu. Un vrai miracle…

La fin, qui se déroule sur la terre du réel et non plus dans le ciel des miracles, je vous la laisse découvrir mais il faut savoir qu’elle ne vous laissera pas de marbre et qu’elle aura du mal à s’oublier.

L’écriture de Jean-Luc Seigle est une fois de plus remarquable, peut-être davantage encore que dans ses romans précédents car le sentiment amoureux est très présent et c’est sans doute ce qu’il sait le mieux décrire, avec son grand intérêt pour les petites gens, les oubliés de la société en général et les femmes en particulier. Le lire est un pur enchantement. Avec une plume sobre, retenue, avec des chapitres courts, des mots choisis qui sonnent juste et sans emphase aucune, il crée l’empathie et la poésie. Un vrai bonheur de lecture.

Mon avis sur le lire. Un coup de cœur absolu. Ou plutôt un coup au cœur. Autant, sinon plus que pour les trois autres que j’ai lus. Pour l’héroïne Reine tout d’abord, dont la personnalité est chavirante à tous points de vue. Femme-enfant devenue une mère aimante, que tout le monde ignore, excepté son fils Igor, une sorte d’alter ego qui la connaît mieux que quiconque et reconnaît, dans les moments d’euphorie intense qui la submergent parfois, celui où le basculement peut arriver. Privée de sa mère à quelques semaines, elle est élevée par sa grand-mère, Edmonde, qu’elle vénère même après sa mort. L’absence de mère lui vaudra son premier rejet, celui des autres enfants. Originaire « d’une lignée de femmes qui n’avaient eu que des filles », Edmonde est aussi une communiste convaincue et tente de rallier sa fille Anna, la mère de Reine, puis Reine elle-même à ses idées. Tout en lui inculquant les belles valeurs, notamment le respect des autres et en lui transmettant son amour de l’art. Mais pas des livres, ce que Reine regrette maintenant. Reine est pourtant une véritable artiste dont les rêves se transforment en imagination créatrice, qui crée à la fois avec son cœur et avec ses mains. Son domaine est la couture, qu’elle aime et pratique depuis sa petite enfance. Elle crée des scènes miniatures en tissu remplies de poésie, qu’elle nomme tissanderies (mot qu’elle a inventé, comme tant d’autres, tous plus ou moins liés à la couture) avec des personnages en situation. De véritables tableaux cousus. Sa grande imagination lui permet de reconstituer avec précision, à partir de quelques bribes descriptives recueillies, des vêtements portés autrefois par les morts qu’elle prépare et remet en beauté pour le plus grand bonheur de ceux qui les ont aimés et les pleurent. Elle dit vouloir les aider à passer chez les morts. En réalité, elle coud comme lit un lecteur : avec passion et à chaque moment de liberté. Sa machine à coudre toujours en place dans le salon, elle coud « en attendant », sûrement des jours meilleurs, et pour ne pas se débobiner, selon ses expressions imagées et explicites… Autre qualité originale et poétique de Reine : ses récitations, sortes de listes qu’elle crée pour n’oublier rien ni personne. Reine se les récite souvent, comme les enfants les poésies apprises en classe. Ces récitations sont thématiques et peuvent concerner n’importe quel sujet : des choses à faire, des noms propres, des lieux, des objets… C’est aussi chez elle une manière de célébrer les mots qu’elle n’a pas beaucoup fréquentés dans les livres et de leur trouver un pouvoir. Même si ici c’est l’art sous toutes ses formes qui est célébré : la musique avec les chansons de Shirley Bassey qu’elle écoute en boucle, la peinture et la couture… Reine, enfant devenue mère avant d’être femme, qui tient l’histoire à elle seule, est une vraie belle personne à tous points de vue, qui ne mérite en rien les écueils de sa vie. Parmi les autres personnages, ses trois enfants : Igor, Sacha et Sonia ont un rôle majeur dans la vie de Reine qui en parle et pense à eux sans cesse. Éléments moteurs qui la maintiennent en vie, ils sont pourtant peu présents dans l’histoire, nous les voyons évoluer à travers les paroles de leur mère, excepté Igor, trop mature pour son âge, très proche de sa mère et qui, parfois, « redevient un enfant pour lui dire qu’il est aussi timbré qu’elle ». La fin va leur donner une épaisseur tragique. Côté ascendance de Reine, uniquement des femmes. Parmi elles, Edmonde tient la place et le rôle de mère et se montre jusqu’à sa mort aimante et très proche de Reine, qui a mal vécu sa perte. Et puis il y a Jorgen, qui est beau comme un soleil et qui comme tel illumine et réchauffe la vie de Reine. Jorgen est chauffeur routier, mais il n’est pas que cela et nous découvrons sa personnalité page après page. Avec bonheur et éblouissement, tout comme Reine.
Dans ses romans, Jean-Luc Seigle parle toujours d’amour. Et rarement, pour ne pas dire jamais, je n’ai lu l’amour aussi bien raconté. L’amour entre et Reine et Jorgen est absolu, leur relation est fulgurante, charnelle et spirituelle. Ils sont un. Leur coup de foudre, page 95 : Il est là, planté devant elle. Une première impression. Beau et sauvage. Sans cette panne de mobylette qui l’oblige à se rabattre sur le parking, elle ne l’aurait jamais rencontré. La mobylette devient alors un être à part entière, presque un de ces dieux baroques qui font et défont les destins, qui décident et qui ordonnent. Et maintenant, par un caprice que seule la mécanique engendre, elle se trouve face à cet homme qui fait déjà le ciel se renverser sur elle. (…). Il l’attend. Elle serait bien incapable de dire pourquoi mais elle sait qu’il l’attend. Elle n’a pas peur. Elle ne craint rien de cet homme. Jamais elle n’a vu un homme sourire de cette façon. Il illumine tout le parking malgré la pluie qui dégouline sur elle. (…). C’est comme si elle voyait un homme pour la première fois. L’amour charnel est lui aussi dépeint en des mots d’une grande beauté, alliant désir et sensualité pure à l’oubli total de leurs souffrances respectives et « de la brutalité du monde ».

Jean-Luc Seigle aime les femmes et leur dit en écrivant sur elles. Et il aime les petites gens, « le peuple », dont la littérature romanesque classico-moderne n’a pas beaucoup parlé – si ce n’est pour célébrer les attraits physiques féminins -, avant le 19è siècle avec Hugo, Zola et bien d’autres depuis, aujourd’hui. Pour lui les femmes font partie de ces gens dont on fait peu de cas, qui ne valent pas la peine qu’on en parle. Dans ses romans, il les met en première place. Avec une grande tendresse, il décrit leurs sentiments par le menu et parle de leurs conditions de vie d’une manière éminemment progressiste.

Beaucoup d’autres thèmes sont évoqués par Jean-Luc Seigle, dont le respect des morts à travers Reine : dans son travail avec l’application qu’elle met à les rendre beaux pour leur dernier voyage, mais aussi dans les visites qu’elle fait à ses ancêtres au cimetière. La religion, à travers la foi, celle tardive d’Edmonde et celle sur laquelle Reine s’interroge tout au long de sa vie en entrant et se recueillant dans les églises. La rudesse des services juridico- sociaux envers les personnes dans le besoin, l’injustice sociale. Ainsi, l’auteur n’est pas tendre avec l’avocate de Reine, une femme coincée, froide et impersonnelle, qui parle courriers administratifs quand Reine n’exprime que l’amour presque animal qu’elle éprouve pour ses enfants, et dont on a du mal à croire qu’elle est là pour la défendre et non l’enfoncer davantage. Enfin, une réflexion sur l’art sous toutes ses formes, y compris sur les mots puisque Reine, bien qu’elle ne lise pas, écrit ses récitations. Pour finir, ce qui pour moi reste l’attrait majeur du roman, c’est l’aisance et la justesse déconcertantes avec lesquelles Jean-Luc Seigle se glisse dans la peau d’une femme. Il aurait pu écrire ce roman à la première personne mais il a préféré prendre du recul avec son héroïne, dont il nous dit dans une postface utile et passionnante par qui, comment et pourquoi elle lui a été inspirée : Reine, une petite couturière venue demander à Lamartine d’écrire un roman parlant des petites gens, absents jusqu’ici des romans, dont les sujets concernaient uniquement les rois, leur cour et les riches en général. Lamartine écrivit à la demande de Reine Geneviève ou l’histoire d’une jeune servante. Et Jean-Luc Seigle rend hommage à la fois au poète et à son inspiratrice.

QUELQUES BEAUX MOTS (que j’ai eu du mal à sélectionner tant ils sont partout dans les pages) :

Page 65, sur la foi, un thème peu fréquent dans les romans de l’auteur, mais ici Edmonde est à la fois communiste et d’une très grande foi à ses heures, morte un chapelet entre les mains : « Croire, c’est faire comme les arbres qui poussent en direction du soleil, plus la forêt est épaisse et sombre, plus les arbres grandissent et s’étirent parce qu’ils ont plus à espérer de la lumière du ciel que des ombres de la terre. Ses ancêtres avaient fait la même chose pour échapper à l’obscurité du monde ordinaire ».

« D’ailleurs, elle ne se souvient pas d’avoir été une enfant. Plutôt une sorte de miniature de la femme qu’elle est aujourd’hui ; à moins que la femme qu’elle est devenue ne soit que l’agrandissement de l’enfant qu’elle a toujours été. Elle serait donc avec le temps devenue une enfant difforme ».

Page 120, sur l’amour avec un grand « A », ici l’amour révélateur de soi : « C’est la première fois qu’elle ressent un lien puissant entre le corps qui désire ardemment l’autre et les pensées les plus profondes sur soi et sur le monde. C’est comme si Jorgen, en un regard, avait fait surgir en elle tout ce qu’elle est, tout ce dont elle est capable, toute sa puissance et toute sa beauté. Tout, depuis qu’elle a fait l’amour avec Jorgen, entre en collision et se relie. Les morts avec les vivants, ses tissanderies avec sa vie ordinaire, ses enfants avec son travail, ses rêves avec la réalité, le silence avec le bruit, la peur avec la joie, la religion des ancêtres avec le communisme d’Edmonde ».
Et plus loin, en des mots magiques : « Quelque chose d’invisible se produit et dehors et dedans, l’attrape au cœur et soulève son âme parce que ses pieds ne touchent pas le sol. Le mot « âme » lui apparaît alors comme le début du mot « amour ». Un amour qui serait dit dans une telle extase qu’on ne pourrait finir de le prononcer. Âme… C’est ce qu’elle voulait depuis toujours, un regard qui la soulève jusqu’à elle-même. Mais le regard d’un homme vivant ». (…) « Un amour inconditionnel qui n’a même pas besoin du temps pour se solidifier la soutient et la révèle. Il est une torche. Il éclaire quelque chose dans sa nuit pour qu’elle ne s’égare plus ». Wouahh !!!

Vous l’aurez compris, Femme à la mobylette, un titre sans pronom personnel qui peut faire penser à celui d’un tableau, est un grand coup de cœur et je ne suis pas prête à cesser de lire cet auteur qui aime tant les femmes et les comprend si bien. Et le leur dit toujours dans ses romans, avec une écriture sans faille. Merci Monsieur Jean-Luc Seigle. S’il ne figure « que » dans mes coups de cœur, c’est en raison de la fin. A vous de voir…