Sorti en janvier 2016 chez Flammarion. 90 pages. Théâtre (Pièce en huit tableaux).

 

En deux mots

Avec sa générosité naturelle et ses mots justes et beaux, Jean-Luc Seigle rend hommage à une icône de la littérature américaine de l’entre-deux-guerres, Dorothy Parker. Et nous donne forcément envie de lire ses livres.

 

L’auteur. Jean-Luc Seigle, originaire du Puy-de-Dôme, a été élevé par son grand-père ouvrier chez Michelin et sa grand-mère communiste. Scénariste de télévision et de cinéma, il a également écrit sept pièces de théâtre dont Excusez-moi pour la poussière. Outre les pièces de théâtre, il est aussi l’auteur de cinq romans : La nuit dépeuplée (2001), Le sacre de l’enfant-mort (2004), Laura ou l’énigme des vingt-deux lames (2006), En vieillissant les hommes pleurent (2012) et Je vous écris dans le noir (2015).

L’histoire. Excusez-moi pour la poussière est le livret qui contient l’intégralité du texte de la pièce de théâtre éponyme de Jean-Luc Seigle. Le sous-titre en est Le testament joyeux de Dorothy Parker. Le livret a été écrit en 2012, la pièce montée pour la première fois en 2013 au théâtre de Figeac dans une mise en scène d’Arnaud Selignac, avec Natalia Dontcheva dans le rôle de Dorothy Parker. Le livret de Jean-Luc Seigle vient de sortir, alors que la pièce se joue au théâtre du Lucernaire avec le même metteur en scène et la même interprète qu’à Figeac.
Si l’on veut comprendre l’histoire, il faut «au moins» avoir entendu parler de son personnage.  Mais justement, qui est exactement ce personnage, Dorothy Parker ? Je dois avouer que pour ma part je n’en avais entendu parler que de façon succincte et décousue. J’ai donc surfé sur le dieu Internet et voici un résumé de ce que j’y ai trouvé.
Dorothy Parker, née Rothschild et surnommée Dottie, naît en 1893 dans le New Jersey et décède soixante-quatorze ans plus tard, en 1967 à New York. Journaliste (Vogue, Vanity Fair, New Yorker), elle est aussi critique littéraire, critique et auteure de théâtre.
Entre 1930 et 1960, elle écrit une œuvre foisonnante. Comme scénariste de cinéma, elle écrit pour Hollywood, notamment les scenarii de Une étoile est née et de La cinquième colonne (Alfred Hitchock) pour n’en citer que deux. Mais ce sont surtout ses poèmes, très nombreux et réunis en recueils (L’Hymne à la haine) et ses nouvelles, au nombre de quatre-vingts, regroupées elles aussi en recueils qui la font connaître : La vie à deux, Mauvaise journée demain, Comme une valse
Dorothy Parker a fréquenté les milieux intellectuels les plus courus de New York entre les deux guerres mondiales et fut l’amie de Scott Fitzgerald, Hemingway, John Dos Passos et Faulkner.
Pourtant, elle n’arrivera jamais à écrire l’œuvre qu’elle a rêvé d’écrire toute sa vie : un roman, qui aurait fait d’elle l’auteur la plus lue des Etats-Unis. Elle n’en a pas eu la carrure, n’a jamais pu aller au-delà de la nouvelle, comme elle nous le dit page 62 : C’est difficile d’écrire un roman. Oui, c’est difficile ! Il faut du souffle ! Et moi je n’arrive qu’à écrire des histoires asthmatiques. Et puis l’écriture des scénarios c’est une saloperie, t’imagines pas ! Ça te prend tout ton sang littéraire et après tu n’as plus envie de rien, tu as déjà tout épuisé dans un texte dont tout le monde se fout et que tout le monde tripote comme une fille un peu sale. Cette incapacité à l’écrire a créé une fêlure en elle et probablement contribué à la rendre alcoolique.
Dorothy Parker était une femme hors normes : belle, élégante, drôle et excentrique, elle s’est mariée deux fois avec le même homme, Alan Campbell, scénariste, à qui elle s’adresse souvent dans la pièce. De son regard acerbe, elle se moque de tout et fait une critique mordante de la société américaine et de ses institutions. Rien ni personne ne trouve grâce à ses yeux : l’amour, la famille, la femme au foyer, la religion catholique, le couple et le mariage, et elle fustige l’hypocrisie et les préjugés de la société maccarthyste à qui elle reproche… de ne plus rêver. Très engagée aussi politiquement, féministe convaincue toujours en révolte, elle prend position contre la guerre d’Espagne, Franco, le racisme, le nazisme. Un engagement qui lui vaudra d’être convoquée dans les années 50 par la commission des Activités anti-américaines de McCarthy (qui fait la chasse aux sorcières communistes pendant toute la guerre froide) et d’être interrogée par McCarthy lui-même, avant d’être considérée comme inoffensive et libérée.
C’est cette femme que Jean-Luc Seigle a choisi de mettre –seule– en scène. Nous la rencontrons en 1950, au moment où elle va se remarier avec son ex-mari. Elle est survoltée, ne lâche pas son téléphone, passe d’un appel à l’autre en un tournemain, ce qui ne pose aucun problème de compréhension. A travers huit tableaux qui tous se déroulent à l’Hôtel Volney de New York, nous voyons le temps passer et Dottie vieillir avec, en leitmotiv, son regret de ne pas avoir réalisé son grand rêve : écrire un roman. Son confident : Charly, le portier noir qu’elle connaît depuis toujours, qu’elle retrouve entre deux voyages, grâce à qui elle a connu Martin Luther King et son rêve, auquel elle lèguera ses  droits d’auteur.
Mon avis sur le livre. Je ne suis pas très friande de théâtre, en tout cas de théâtre lu. J’ai toujours en tête les pièces de Racine et de Corneille auxquelles je ne comprenais pas grand-chose et dont il nous fallait, en secondaire, réciter de longues répliques avec un air au moins inspiré. Plus tard, le boulevard ne m’a pas réconciliée avec l’art théâtral. Mais je suis sensible aux belles mises en scène et à l’écriture soignée.
Et surtout, surtout, je suis une fan absolue de Jean-Luc Seigle dont j’ai adoré les deux derniers livres, En vieillissant les hommes pleurent et Je vous écris dans le noir, tous deux chroniqués dans ce blog, qui m’ont grandement marquée. Jamais un auteur n’a pour moi autant aimé, compris, défendu, respecté les femmes. Dans tous ses livres il les met à l’honneur, les réhabilite (Pauline Dubuisson) et, même si elles n’ont pas le premier rôle comme dans En vieillissant les hommes pleurent, elles ne sont pas loin du personnage principal. Ici encore, il ne déroge pas à sa règle, au contraire : il met son héroïne en scène sur… une scène de théâtre, pour un long monologue, les interlocuteurs n’étant présents que sur les ondes téléphoniques. Et j’ai aimé ça !
Côté style, Jean-Luc Seigle a su se couler dans les mots de son héroïne et parler avec sa franchise, son humour féroce et son exaltation. Il a réussi dans ce texte (trop ?) court à recenser les idées, les colères et les regrets de Dorothy Parker. C’est lui qui écrit mais c’est elle qui parle. Ses répliques sont souvent très drôles, voire désopilantes.
Certes le style n’est pas aussi lyrique et puissant que dans ses romans, mais nous sommes au théâtre, avec un personnage pour le moins expéditif. C’est justement tout l’art de l’auteur d’avoir adapté son écriture à la fois à son personnage et à la nature de son support. Et cette pièce qu’il lui offre à titre posthume, c’est un peu le roman de sa vie qui n’a jamais vu le jour. Un vrai et bel hommage.
Jean-Luc Seigle fait partie de ces auteurs français qu’on ne lâche pas dès qu’il nous a happés dans ses pages. Ici bien sûr, comme dans le reste de son œuvre, toujours variée. Merci à lui d’avoir rendu cet hommage vibrant à une femme extraordinaire, surtout de me l’avoir fait connaître et de m’avoir donné envie de découvrir sa littérature comme il se doit : en la lisant. Merci aussi de m’avoir réconciliée avec le théâtre, même si ce n’est que provisoire. Un regret pour moi : je n’aurais pas l’occasion d’aller au Lucernaire voir jouer Excusez-moi pour la poussière.