Sorti en janvier 2015 dans la Collection folio de Gallimard, en avril 2013 aux Editions Guérin. Récit de voyage. 278 pages.

L’auteur. Jean-Christophe Rufin est né en 1952 à Bourges. Il est l’auteur de nombreux romans et nouvelles, sur des sujets toujours différents (L’Abyssin, Prix Goncourt du premier roman 1997, Rouge Brésil, Prix Goncourt 2001, Immortelle randonnée, Le Grand Cœur, Sept histoires qui reviennent de loin ; Le Collier rouge, Check-Point dont la chronique figure dans ce blog…) et qui ont eu un beau succès critique. Mais il a beaucoup d’autres cordes à son arc puisqu’il est tout à la fois médecin, notamment à Médecins sans frontières, historien et diplomate français (ambassadeur au Sénégal). En tant qu’écrivain, il est depuis 2008 membre (le plus jeune) de l’Académie française.

L’histoire. Le Chemin de Compostelle comme si vous y étiez. Ou plutôt comme si vous le faisiez. Moins la fatigue et les ampoules aux pieds. Jean-Christophe Rufin nous raconte le sien par le menu. Après les préparatifs et les généralités sur le voyage, notamment les motivations des pèlerins et le choix du chemin, l’auteur entreprend son parcours de huit cents kilomètres, empruntant le Chemin du Nord. Seul. Et sans aucun allègement de confort si ce n’est une nuit sur trois passée dans un hôtel ou un centre d’hébergement.

Le style est enlevé, rythmé juste ce qu’il faut pour décrire une marche longue en heures et en kilomètres. L’humour est présent à chaque coin de page et rend plaisantes la moindre historiette, la moindre rencontre, la moindre péripétie même malheureuse. Le paysage, forcément, est omniprésent, et l’auteur sait l’apprécier (et nous le décrire) à sa juste valeur et de belle manière. Avec des mots spontanés, sobres et vrais, sans aucune façon, il nous emmène à sa suite dans les paysages variés qu’il parcourt au point que l’on a l’impression de les voir en même temps que lui et de cheminer invisible (et moins fatigué) à ses côtés. Ainsi, au hasard des pages, à la 241ème : Le ciel bleu sans nuages, la terre blonde de blés ras, les boules d’ensilage avec leurs plastiques blancs et noirs posés sur les damiers des champs, les jolies courbes du ruban de bitume, tout concourait à rendre le paysage débonnaire et rassurant.

Mon avis sur le livre. Ce qui est appréciable chez Rufin, c’est qu’il nous surprend dans chacun de ses livres. Toujours bien écrites, toujours documentées, captivantes, ses histoires nous enthousiasment également par leur variété. L’auteur change de registre à chaque nouvel opus, traversant l’histoire ou le vécu personnel, et chaque fois ou presque, il réussit à nous entraîner dans sa nouvelle aventure. Sans doute grâce à son écriture à la fois simple et littéraire, sans emphase mais sensible et pleine d’humour et d’autodérision.
Ici, comme dans ses autres livres, l’humain est collé à l’écrivain et inversement, sans que l’un se mette en avant par rapport à l’autre. L’auteur fait preuve d’honnêteté mais aussi d’une belle modestie et d’une grande simplicité. Plus encore peut-être que dans d’autres livres car le sujet lui-même  -le pèlerinage-, outre une ode à la marche et à tout ce qu’elle implique pour celui qui la pratique : dépassement de soi, efforts physiques constants, transformations physique et spirituelle (et disparition de tous les repères qu’elles entraînent), solitude et, pour finir, dépouillement… a été aussi et surtout pour l’auteur le moyen de parvenir à retrouver la simplicité et la modestie dont l’apparat de ses fonctions officielles (ambassadeur et académicien) l’avaient fatalement écarté.
Et l’on retrouve toute l’humanité du personnage de Jean-Christophe Rufin dans son choix de partir, notamment lorsqu’il nous dit : Je comprenais combien il était utile de tout perdre, pour retrouver l’essentiel.
Et plus loin, page 49 : J’avais enfilé successivement, pendant les années précédentes, des oripeaux sociaux prestigieux, mais dont je ne souhaitais pas qu’ils deviennent le luxueux linceul de ma liberté. Or, voilà que l’ambassadeur servi en sa résidence par quinze personnes en veste blanche, que l’académicien reçu sous la Coupole au son des tambours en venait à courir entre les troncs d’arbres d’un jardin public inconnu pour cacher le plus insignifiant et le plus répugnant des forfaits…». Pour être tout à fait exacte, il me faut noter que lors de cette scène très drôle, l’auteur, pris de coliques subites, est contraint de se soulager dans un jardin public.
Beaucoup d’anecdotes, de rencontres toutes plus drôles et cocasses les unes que les autres (nombres de personnes, en couple ou non dans la vie, font le Chemin avec l’espoir de rencontrer l’âme sœur), et des personnages de toutes les classes sociales, de tous les genres et de tous les âges et conditions physiques. A titre d’exemple, le passage où il est question de ses insomnies (pas très drôle en soi, l’insomnie) et des ronflements dans les dortoirs est d’une drôlerie désopilante.
Et surtout, nous trouvons nombre de réflexions justes sur les pèlerins et sur leurs motivations ; sur le distinguo entre les «vrais» pèlerins qui marchent du premier au dernier kilomètre et arrivent dans un état pitoyable et les autres, qui choisissent la version «confort» avec tout ou partie du voyage accomplie de tout autre manière que pedibus gambus, donnent une certaine consistance au pèlerinage et amènent l’auteur à en conclure (page 25) qu’il arrive un moment où ce n’est plus le pèlerin qui décide mais le Chemin qui réussit à faire oublier les raisons qui ont amené à s’y engager. (…) Il s’impose, il vous saisit, vous violente et vous façonne. Il ne vous donne pas la parole mais vous fait taire. La plupart des pèlerins sont d’ailleurs convaincus qu’ils n’ont rien décidé par eux-mêmes, mais que «les choses se sont imposées à eux». Ils n’ont pas pris le chemin, le Chemin les a pris.

Quant au caractère religieux du pèlerinage, après de nombreuses interrogations sur son appartenance au christianisme, en raison notamment des très nombreux bâtiments religieux chrétiens rencontrés, Jean-Christophe Rufin finit par en tirer la conclusion suivante, page 181 : Compostelle n’appartient en propre à aucun culte et, à vrai dire, on peut y mettre tout ce que l’on souhaite. S’il devait être proche d’une religion, ce serait à la moins religieuse d’entre elles, celle qui ne dit rien de Dieu mais permet à l’être humain d’en approcher l’existence. Compostelle est un pèlerinage bouddhiste. Il délivre des tourments de la pensée et du désir, il ôte toute vanité de l’esprit et toute souffrance du corps, il efface la rigide enveloppe qui entoure les choses et les sépare de notre conscience ; il met le moi en résonance avec la nature.
Enfin, l’auteur analyse les bienfaits spirituels que le Chemin procure à celui qui le parcourt grâce aux découvertes naturelles qui se muent parfois en ‘éblouissements spirituels qui leur font incarner le divin dans les objets de la nature : les nuages, la montagne, les chevaux’. Ainsi, en page 209, l’auteur, sortant émerveillé d’une rencontre fortuite avec des chevaux sauvages, nous dit :
Le Chemin réenchante le monde. Libre à chacun, ensuite, dans cette réalité saturée de sacré, d’enfermer sa spiritualité retrouvée dans telle religion, dans telle autre ou dans aucune.
De quoi rasséréner tous les athées (ou presque athées) qui auraient des fourmis dans les jambes…
Pour finir, Immortelle randonnée, nous l’apprenons dans les dernières lignes, a été écrit plusieurs mois après le voyage lui-même, à la demande de l’éditrice-amie de l’auteur, passionnée elle aussi de montagne. Comme l’auteur n’avait pris aucune note ni écrit de carnet ou journal de voyage, ce livre a été écrit sur ses souvenirs reconstitués. ‘Dans la prison de la mémoire, le Chemin s’éveillait, cognait aux murs, m’appelait. Je commençai à y penser, à écrire et, en tirant le fil, tout est venu’, nous dit-il tout à la fin du livre. Ce qui peut expliquer une certaine distance prise par l’auteur qui se pose parfois autant en spectateur qu’en acteur au cours de sa randonnée. Comme nous l’a si justement fait remarquer notre amie M. lors d’un atelier lecture.
Immortelle randonnée n’est probablement pas le meilleur Rufin mais sa lecture, très divertissante, m’a procuré un plaisir appréciable grâce au style inimitable de l’auteur et à sa manière à la fois humaine et critique de nous présenter un sujet pas forcément rencontré en littérature.

En deux mots

Avec sa belle écriture, Jean-Christophe Rufin nous entraîne à ses côtés sur le long chemin de Compostelle et répond avec justesse, humour et autodérision à toutes les questions que l’on est (ou que l’on a été) amené à se poser un jour sur cette énigmatique randonnée pédestre à caractère (supposément) religieux.

Un petit conseil au lecteur intéressé (ou concerné) de près ou de loin par le pèlerinage à Compostelle : qu’il ne s’arrête pas aux premières pages, celles précédant le départ (les préliminaires et les généralités sur les pèlerins, dont il dit qu’ils peuvent se montrer pingres, un peu fats et méprisants envers les autres pèlerins). Rufin reprend les critiques généralement formulées à l’encontre du Pèlerinage de Compostelle et de ses pèlerins, mais avec beaucoup d’humour et, surtout, sans les accréditer.