Sorti chez Belfond en août 2016. 440 pages. Sorti en Pocket en septembre 2017. 502 pages, version lue. Roman. Traduit de l’anglais (Cameroun) par Sarah Tardy. Prix PEN/Faulkner Award 2017.

L’auteure. Imbolo Nbue est née en 1982 (comme le couple Jenga de son roman) à Limbé, au Cameroun, qu’elle a quitté en 1998 pour faire ses études aux Etats-Unis. Elle vit aujourd’hui à Manhattan. Voici venir les rêveurs a connu un immense succès aux Etats-Unis avant même de sortir en France en 2016. C’est son premier roman.

EN DEUX MOTS

Une belle découverte littéraire que ce roman écrit d’une plume enjouée et généreuse, qui relate les illusions perdues d’un jeune couple camerounais venu s’installer à New York avec une seule chose en tête : le rêve américain… Un premier roman qui frappe juste et fort et que l’on ne lâche pas facilement. Très prometteur.

Les cinq premières lignes :
On ne lui avait jamais demandé de porter un costume pour un entretien d’embauche. Jamais dit d’apporter un curriculum vitae. Une semaine plus tôt, il ne possédait d’ailleurs pas de curriculum, quand il s’était rendu à la bibliothèque, à l’angle de la 34è Rue et de Madison Avenue et qu’un bénévole lui en avait rédigé un, détaillant son parcours afin de montrer qu’il était un homme aux grandes qualités…

L’écriture est enlevée, le vocabulaire riche et savoureux, fait de mots camerounais et d’autres d’un américain populaire ou d’un anglais classique, les chapitres sont courts. L’humour est présent, sous forme d’auto-dérision le plus souvent, surtout dans la première partie, quand tout va bien, mais le reste n’en est pas exempt. Les chapitres sont courts. Malgré la pagination conséquente, les pages se tournent seules et l’on éprouve une véritable addiction de lecture quand bien même le sujet est unique et la durée de l’histoire concentrée sur la crise économique. Ses prémices et son impact sur les deux familles, sur toute l’Amérique et le reste du monde, sont clairement expliqués et développés. Les flash-backs sont bienvenus, notamment ceux concernant la vie des Jonga au Cameroun, avant qu’ils tentent l’aventure américaine. Loin de ralentir l’intrigue, ils l’aèrent et la complètent et l’explicitent.

L’histoire. Les rêveurs. Ce sont Jenge et Neni, et tous les autres exilés camerounais, africains et étrangers de toutes nationalités. Le rêve. C’est l’Amérique. Ici, New York, Central Park et les tours de Manhattan. La vie rêvée. Le travail facile à trouver et bien payé pour Jende, les études enfin possibles pour Neni, l’identité américaine grâce à l’obtention de la précieuse green card, pour eux d’abord après quelques efforts et attentes, puis coulant de source pour leurs enfants.

Dans les cent premières pages, le rêve américain est au rendez-vous, tous les espoirs sont permis. Grâce à un piston, Jende trouve une place de chauffeur à Manhattan chez un riche banquier de Lehman Brothers, Clark Edwards. Neni peut commencer les études qui lui permettront de devenir dans quelques années pharmacienne, son souhait de toujours. Ils habitent Harlem, un minuscule deux-pièces et doivent partager la chambre avec leur fils Liomi, mais espèrent en déménager le plus tôt possible. L’Amérique semble à leur portée. Pour longtemps. Et un autre enfant est annoncé. Le bonheur est parfait, le couple très amoureux et solidaire.

Las, en 2007, même en Amérique, un rêve est un rêve et la réalité rattrape le couple. Les services de l’Immigration menacent la famille d’expulsion, il faut faire appel sur appel sans être sûr d’obtenir les papiers officiels qui permettent de pouvoir rester pour de bon. Et la banque Lehman, qui va de mauvaise gestion en malversations, explose. C’est la crise des subprimes qui déferle sur Manhattan, puis très vite sur toute l’Amérique et dans le monde entier. Tout s’écroule autour de Jende et Neni, même leur couple si soudé car ils ne sont pas d’accord sur la conduite à tenir : partir ou rester, croire encore et encore au rêve américain ou essayer d’en entrevoir un autre, aux couleurs du Cameroun ?

Je n’en dirai pas plus pour vous laisser découvrir la fin de cette histoire émouvante, triste parfois mais toujours optimiste. Avec une question en tête : les choses auraient-elles tourné différemment si la famille Jonga avait choisi un moment plus propice pour s’installer à New York ?

La vie des deux familles se déroule en parallèle sous nos yeux. Celle des Noirs en direct avec la plupart du temps Jende ou Neni à l’origine de la narration. Celle des Blancs, les patrons, en différé, presque exclusivement par ce que le couple camerounais (et d’autres membres de la communauté noire) nous en apprennent. Le procédé narratif est bien rôdé et le point de vue de tous est accessible.

Mon avis sur livre. J’y ai trouvé un grand intérêt. Outre la qualité de l’écriture, j’ai apprécié la galerie des personnages, très différents d’une famille à l’autre, et au sein même des deux familles. L’auteure ne brosse pas un portrait en noir et blanc des personnages avec, du côté africain, des êtres chaleureux, enjoués, éclatants de rire et de santé et, pour l’Amérique, des personnages froids, guindés, aux rires pincés. Bien que stéréotypés, les Clarks, banquiers riches, paternalistes et snobs, ne répondent pourtant pas forcément à tous les clichés auxquels nous pourrions nous attendre. La famille Jonga non plus. Même si le choc des cultures africaine et américaine est bien présent, nul n’est tout noir ou tout blanc et la mesquinerie ou la générosité ne sont pas l’apanage de l’une ou l’autre des familles. Les portraits dans les deux familles sont tout en nuances, c’est l’un des attraits du roman, qui dénote un beau sens de l’observation et une grande finesse d’analyse. Imbola Mbue n’est pas plus tendre avec Jende et sa famille qu’avec les Clarks, elle met le doigt sur les qualités et les faiblesses de chacun. En outre, les relations entre les personnages évoluent avec la crise, ainsi que leurs comportements. L’argent est plus que jamais le nerf de la guerre.

Chez les Jonga, la perspective de devoir partir affecte les liens conjugaux. L’enthousiasme et la bonne humeur fondent à mesure que la crise s’amplifie, le couple se déchire. Jende, plein de bon sens, sympathique en diable et d’un optimisme semblant à toute épreuve, fait preuve de machisme et se montre très autoritaire dès que sa femme lui tient tête. Il se laisse envahir par le doute et réfléchit à l’opportunité de rester à tout prix dans un pays qui ne veut pas d’eux, n’hésite pas à se confronter, parfois violemment, à la volonté farouche de rester de Neni. Neni est une femme forte, déterminée, courageuse, très amoureuse de son mari mais qui se montre malgré tout soumise, ce qu’elle affirme être culturel, coutumier pour les femmes africaines. Elle veut aller jusqu’au bout du possible, elle veut à tout prix que ses enfants soient citoyens américains de plein droit et refuse qu’ils rentrent au pays en perdants, quitte à se montrer, en utilisant des procédés très « limite » en certaines circonstances, sous un jour pas forcément glorieux.

Quant aux Clarks, mari, femme et enfants, s’ils évoluent dans le monde préservé des ultrariches et bénéficient d’une sorte de statut à part dans la société américaine, ils sont loin de nous inspirer le mépris et l’aversion qui pourraient découler de la vision de leur mode de vie. Leur portrait psychologique est intéressant, ils répondent aux archétypes de leur classe : le banquier travaille seize heures par jour, délaissant sa famille, la femme a les activités mondaines inhérentes à sa situation sociale et va de cocktail en soirée. Elle aime énormément ses deux fils mais ne sait s’en occuper sans une aide extérieure. Pourtant, Edward et Cindy Clarks, malgré leur condescendance de classe, peuvent et savent parfois se montrer humains et sortir de leur bulle dorée.

Côté personnages toujours, une mention spéciale pour les enfants des deux familles. Liomi Jonga, enfant doux, jovial et joueur, qui voit ses parents changer de comportement avec tristesse et résignation. Micky Clarks, qui s’est pris de passion pour Neni, préfère aller jouer avec Liomi dans le petit appartement miteux de Harlem et manger les beignets de Neni plutôt que rester dans sa maison luxueuse, seul au milieu de tous ses jouets coûteux. Et, surtout, Vince, vingt ans, qui déteste l’Amérique et qui, au lieu de suivre la voie tracée pour lui par ses parents, des études de droit, préfère partir en Inde au sein d’une communauté et finit par devenir le personnage le plus sympathique pour le lecteur avec son rejet des valeurs matérialistes de la classe sociale haute en Amérique. Les relations hommes-femmes, la vie conjugale (et l’amour) sont elles également dépeintes avec justesse et impartialité et contribuent dans une large mesure à l’intérêt de lecture, comme dans cette phrase de Jende sur le mariage, qui laisse à méditer : « Certains mariages n’avaient pas besoin d’être heureux. Ils avaient seulement besoin d’être suffisamment confortables… ».

Enfin, l’intérêt réside aussi dans la narration explicite de la crise bancaire. Prise à ses prémices – elle est en préparation dès les premières pages – elle nous permet d’en comprendre et d’en mesurer les répercussions dans le monde entier. Très vite, par la voix du banquier Clarks lui-même puis par celle de la communauté africaine, nous saisissons la rapidité et la gravité de son impact sur la vie collective grâce à de nombreux exemples simples et évidents, une fois qu’ils sont devant nos yeux.

Ainsi lisons-nous (dans la bouche d’Edward Clarks) : « L’économie allait en prendre un sacré coup ; tout était sur le point de changer dans le pays, d’une manière ou d’une autre, pour tous les citoyens, au moins pour quelque temps. Lorsqu’une maison aussi puissante que Lehman s’effondrait, les gens commençaient à douter de la puissance des concurrents. Cette faillite allait semer la panique sur le marché. Des portefeuilles d’actions perdraient la moitié de leur valeur. Ce seraient des catastrophes en série, à même de détruire les investissements et les vies de millions d’honnêtes gens innocents. La situation serait sans doute très grave. Mais pour eux (les banquiers), tout allait rentrer dans l’ordre. Les gens comme eux allaient perdre de l’argent à court terme, mais tout rentrerait dans l’ordre, tôt ou tard, contrairement au sort de ces pauvres diables que l’on voyait dans les rues ». Et dans la bouche de Jende : « L’affaire était grave. Très grave. Personne ne pouvait dire combien de temps le pays mettrait pour émerger de ce chaos que l’effondrement de Lehman avait causé. Cela pouvait prendre des années, disaient les experts à la télé. Maintenant, la crise s’étendait au monde entier et les gens, partout, perdaient leur argent, leur emploi, leur famille, la tête ». Messieurs les banquiers et autres nantis, merci, grâce à vous il se produit tout cela et bien pire encore !

 EXTRAITS

Sur le rêve américain :
« Non, les gens comme lui n’allaient pas aux Etats-Unis pour un séjour provisoire. Ils y allaient pour s’installer, pour y rester jusqu’à ce qu’ils puissent rentrer chez eux en conquérants – détenteurs d’une green card ou d’un passeport américain –, les poches remplies de dollars et de photos de leur vie heureuse. Jende était persuadé qu’il ne reverrait pas le Cameroun avant d’avoir gagné sa part du lait, du miel et de la liberté dont regorgeait cette Terre promise que l’on appelait l’Amérique ».

« Pourquoi vouloir aller ailleurs quand on était en Amérique ? Tout ce qu’un homme désirait voir – des montagnes, des vallées, des villes merveilleuses –, tout y était, et si Dieu le voulait, une fois l’argent mis de côté, il emmènerait sa famille visiter d’autres endroits du pays ».

Sur la persistance du racisme primaire de nos jours aux Etats-Unis (et ailleurs ?) :
« Elle-même (Neni) n’avait pas un seul ami non africain et ne s’était jamais liée d’amitié, de près ou de loin, avec une personne blanche. Être dans la même classe que les Blancs, travailler pour eux, leur sourire dans le bus était une chose ; mais rire et bavarder avec eux, faire attention à bien prononcer chaque mot pour ne pas s’entendre dire qu’ils avaient du mal à comprendre son accent en était une tout autre. Elle se rendait bien compte que ces gens ne comprenaient rien à ce qu’elle disait. (…) Elle peinait à comprendre les Afro-Américains, qui n’avaient de cesse de se couvrir de ridicule devant les Blancs, sans pour autant s’en soucier. »

Sur la condition féminine aujourd’hui en Afrique (et ailleurs ?), toujours des paroles de Neni :
« Je n’aime pas cette façon qu’ont les gens de dire aux femmes : « Oh, tu veux tellement de choses, toi, pourquoi tu veux tellement ? ». Quand j’étais jeune, mon père me disait ça : « Un jour, tu vas apprendre que tu es une femme et qu’une femme ne doit pas vouloir autant ». Il me disait que je devais me contenter de la vie que j’avais, même si cette vie n’était pas celle que je voulais. Je n’ai pas honte de voir grand. Demain, quand ma fille sera grande, je lui dirai de vouloir tout ce qu’elle souhaite avoir, comme je le dis à mon fils ».

Enfin, l’opinion de Vince, le fils aîné des Clarks, sur la société américaine moderne.
« Toutes ces conneries que la masse ne voit pas… cette bêtise ambiante. Ces gens scotchés sur leur canapé à regarder des émissions à la con, interrompues par des pubs à la con destinées à leur donner envie d’acheter des produits à la con. Scotchés devant leur ordinateur pour acheter des trucs vendus par des entreprises pourries qui prennent pour des esclaves d’autres humains et anéantissent les chances pour leurs enfants de grandir dans un monde où ils seront réellement libres. Mais tu vois, tant qu’on a notre petit confort, qu’on fait des économies et que les entreprises créent des postes à soixante heures par semaine avec congés maladie, qu’est-ce que ça peut faire si on se rend complices de tout ça ? Autant continuer notre petit bonhomme de chemin pendant que notre pays continue quant à lui de perpétuer des atrocités dans le monde entier ».

Lire de telles paroles venant d’un jeune de vingt ans, ça donne à réfléchir. Et à espérer. Ce sera ma conclusion sur cette lecture émouvante et intéressante à plus d’un titre. Auteure à suivre…