Sorti en décembre 2016 chez Gallimard, Collection Du monde entier. Récit autobiographique. 328 pages. Traduit de l’anglais (Lybie) par Agnès Desarthe. Il a reçu le Prix du livre étranger 2017 JDD/France Inter et le Prix Pulitzer de la biographie 2017.

L’auteur. Hisham Matar est né en 1970 à New York, de parents libyens. Son père, Jaballa Matar, diplomate à la délégation libyenne de l’ONU, est en 1979 accusé d’être un opposant au régime de Khadafi et la famille est contrainte de vivre en s’exilant entre l’Amérique, la Libye, l’Egypte (Le Caire). Il fait des études d’architecture entre Le Caire et Londres, où il vit de nombreuses années. C’est là qu’il se trouve en 1990 quand il apprend que son père a été enlevé. Dans ses livres, écrits en anglais, Au pays des hommes (2006, traduit en vingt-huit langues), Anatomie d’une disparition (2011) et celui-ci, il revient sur l’enlèvement de son père et l’impossibilité de l’accepter.

EN DEUX MOTS

A la fois récit historique de haut niveau sur la Lybie et récit autobiographique, La terre qui les sépare est un livre à multiples facettes. L’auteur y raconte sa longue quête pour retrouver son père mort ou vivant, et celle de la vérité avec, au bout, la possibilité de se construire malgré l’absence de l’un des piliers familiaux. Obsédant, sobre et passionnant, le livre se lit avec une grande compassion pour le peuple libyen et un intérêt fébrile pour l’enquête.

Les cinq premières lignes :
Tôt le matin, mars 2012. Ma mère, ma femme, Diana, et moi étions assis sur une rangée de sièges vissés au sol carrelé d’une salle d’attente de l’aéroport international du Caire. Une voix annonça que le vol 835 à destination de Benghazi partirait à l’heure. De temps à autre, ma mère me lançait un regard anxieux. Diana, elle aussi, semblait inquiète.

L’histoire. Hisham Matar a dix-neuf ans quand il apprend que son père a été enlevé par les services secrets égyptiens et remis aux services de Khadafi, qui l’accuse (à juste titre) d’être un élément subversif à son régime. Il est emprisonné à Tripoli, dans la tristement célèbre prison d’Abou Salim. Pendant quelque temps, très épisodiquement, la famille reçoit des courriers, puis plus rien. Sans nouvelles de Jaballa Matar pendant plusieurs années, l’auteur et sa famille (son frère Ziad, son épouse Diana et plusieurs oncles et cousins) ne se résignent cependant pas à le croire disparu à jamais. Même en 1996 , quand ils apprennent qu’un massacre a eu lieu dans la prison, faisant 1270 victimes, le doute subsiste dans l’esprit d’Hisham Matar. Car personne, témoin direct ou indirect, ne peut dire avec certitude s’il faisait partie des victimes ou s’il a pu s’échapper ; et il ne fait pas partie des listes de morts ou de rescapés.
En 2011, la révolution libyenne fait chuter Khadafi et met fin à la dictature. Le peuple libère les prisonniers et vide les prisons. Mais Jaballa Matar ne fait pas partie des prisonniers libérés. Hisham, qui a maintenant quarante-deux ans, décide de retourner dans son pays avec sa femme et sa mère. En véritable combattant, jouant son va-tout, il mène une investigation poussée, frappe à toutes les portes, ambassades, ONG, presse internationale et personnalités politiques de renom. Pour, enfin, apprendre la vérité et bénéficier enfin d’une résilience tardive. Peut-être…

Le style. Hisham Matar écrit l’histoire de sa famille avec beaucoup de pudeur et de sensibilité. Mais sans aucune sensiblerie. Des accents de colère parsèment le récit, notamment dans les entretiens – parfois ubuesques – avec certains diplomates jouant double jeu ou avec le fils de Mouammar Kadhafi, mais l’auteur essaie dans l’ensemble de maintenir sa révolte et sa douleur dans la rigueur et l’élégance de l’écriture. Dans la retenue, pas dans le mélo. Par ailleurs, la densité des faits racontés et la longueur de l’enquête (de la quête) que mène Hisham Matar durant trente ans n’excluent pas une grande clarté dans le récit. Maîtrise d’autant plus remarquable que les dialogues sont peu nombreux et que le livre se lit « ligne à ligne » même pour quelqu’un qui, comme moi, a la « chance ?» de pouvoir lire très vite. J’ai noté cependant quelques petites difficultés de lecture dues à la chronologie un peu décousue parfois. On se déplace beaucoup dans le temps, et dans l’espace, au fil des souvenirs de l’auteur (et des détails circonstanciés qui vont avec), mais l’on finit et par s’y retrouver et suivre l’auteur dans sa quête.

Mon avis sur le livre. Difficile de chroniquer un livre aussi riche. Forcément, la quête du père, au sens propre et au sens figuré, en est le fil conducteur, mais grâce à elle d’autres thèmes, d’autres interrogations sont explorés avec bonheur. Sur son père qu’il aime d’amour et d’estime, Hisham Matar ne cesse de solliciter les souvenirs qu’il a, de refuser le vide abyssal que sa disparition a instauré, l’impossibilité de se reconstruire – se construire même tout simplement –, sans savoir toute la vérité : faut-il pleurer son père en sachant qu’il est mort, ou attendre qu’il revienne en ayant la certitude qu’il reviendra. Se construire avec ou sans lui en toute connaissance de cause. En de multiples occasions, les souvenirs (physiques, intellectuels, affectifs) surgissent dans les pages, souvent émouvants pour le lecteur, notamment quand il retrouve le visage ou les mains de son père dans celui ou celles d’autres membres de sa famille, comme ici : « Mes tantes ont ses mains. (….) Mon père avait de belles mains comme les leurs, à la peau fraîche et douce ». A l’opposé de la quête du père, la filiation, la transmission du père au fils, dont l’auteur voudrait profiter, comme nous lisons page 76 : « Le pays qui sépare les pères des fils a désorienté plus d’un voyageur. Il est très facile de s’y perdre. Télémaque, Edgar, Hamlet et d’autres fils innombrables, dont le drame intime égrène les heures de silence, ont vogué si loin et parcouru de si longues distances entre le passé et le présent qu’ils semblent pour toujours à la dérive. (…). Les pères savent forcément, ayant eux-mêmes été enfants, que la présence fantomatique de leur main restera des années durant et jusqu’à la fin des temps et que, quels que soient les fardeaux que l’on accumulera sur cette épaule et le nombre de baisers que l’amour viendra y déposer, sans doute attiré par le désir secret d’effacer le sceau d’un autre, cette épaule restera pour toujours loyale, en souvenir de la main de cet homme qui a eu la bonté d’ouvrir les portes du monde ».

L’admiration d’Hisham Matar pour son père est également intellectuelle. Totalement détaché des choses matérielles, celui-ci fuit les conversations futiles, n’est guère intéressé par la gestion de sa fortune. Seul l’écrit seul le passionne, notamment la poésie, au point qu’il en fait un moyen de résistance en écrivant et lisant des poèmes aux prisonniers. Dans tout le récit l’auteur met en avant l’amour de la littérature et la nécessité de l’éducation qu’il partage avec son père absent.

Autre interrogation de l’auteur, le déracinement : comment forger sa propre identité de manière sereine quand on est un perpétuel (et involontaire) expatrié habitant tour à tour Londres, Le Caire, New York ou Benghazi, sans jamais pouvoir s’installer dans un « chez soi » choisi et pérenne, « lorsqu’on ne peut ni partir ni revenir » de soi-même ?

Au-delà de l’histoire de la famille Matar, La terre qui les sépare est aussi une magnifique leçon d’Histoire– en condensé et jamais didactique. Une invitation à mieux appréhender la Libye, un pays que l’on connaît (si peu) surtout par les exactions puis la chute du dictateur Khadafi : (2011) et la révolution qui a suivi. On est dans l’histoire récente, celle des printemps arabes qui font déjà partie de la grande Histoire. Plus récemment, depuis l’échec de la révolution, la Libye s’est vue plongée dans la guerre civile (2014), avec l’émergence de l’Etat islamique qui a fait de ce pays une base de départ pour l’Europe (et de morts en mer) de milliers de migrants venus de toute l’Afrique. J’ai pour ma part appris quantité de choses passionnantes sur ce pays qui fut longtemps sous domination coloniale. La dernière, la plus terrible, un véritable asservissement, étant celle de l’Italie, commencée en1911 et qui dura jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 1951 fut proclamé le Royaume de Libye gouverné par le roi Idris, qui sera renversé par le coup d’Etat de Khadafi en 1969. Khadafi dont l’auteur, mêlant la petite et la grande histoire, nous dit : « un jeune capitaine âgé de vingt-sept ans dont personne n’a jamais entendu parler (…) qui s’est promu lui-même du grade de capitaine à celui de colonel et avait ordonné que les hauts gradés de l’armée soient arrêtés. Mon père fut conduit de l’aéroport de Tripoli à la prison ».

Dernière facette de ce livre, la montée du suspense dans le déroulement de l’enquête. La seconde moitié se lit comme un véritable thriller. L’emprisonnement de son père, s’il a mis en suspens l’existence tout entière de l’auteur, induit aussi dans la seconde partie un véritable suspense dans la quête de la vérité. Imperceptiblement, la tension monte au point que nous finissons par devenir aussi impatients que l’auteur, par nous sentir impliqués dans l’enquête et vouloir à tout prix savoir ce qui est arrivé à Jaballa Matar, s’il est mort ou vivant.

Pour finir, je dirai que La terre qui les sépare est un livre fort. Autobiographique, historique, en mêlant sur plus de trente ans de manière inextricable l’histoire d’une famille et l’Histoire d’un pays, il fait appel à nos sentiments, à notre compassion, à notre raison. C’est un livre qui se mérite et qui mérite d’être lu. Et puis relu même plus tard, savouré en dépit de la noirceur des faits, de la triste réalité qu’il relate. Un récit trop dense pour n’être lu qu’une seule fois. Jusqu’à ce qu’il devienne totalement inoubliable. Une très belle découverte pour moi et un grand coup de cœur.

 

EXTRAITS.

Page 51, l’importance de savoir la vérité : « Contrairement à Télémaque, je continue vingt-cinq ans après de regretter d’être le fils ‘’d’un homme silencieux dont la mort demeure inconnue’’. J’envie le point final des funérailles. Je convoite leur certitude, la sensation des mains qui ordonnent des ossements, qui choisissent comment les disposer puis tassent la terre sur une tombe avant de chanter une prière ».

Page 182, pendant l’occupation italienne, des paroles éminemment édifiantes sur Mussolini : « Mais après que les fascistes eurent marché sur Rome en 1922 et que Benito Mussolini se fut emparé du pouvoir, la destruction et les crimes passèrent à une échelle massive. La flotte aérienne fut utilisée pour gazer et bombarder des villages. La politique avait pour objectif avoué la dépopulation. L’histoire se souvient de Mussolini comme d’un fasciste bouffon, cet Italien stupide et incapable qui rata sa campagne militaire durant la Seconde Guerre mondiale, mais en Libye il dirigea une véritable opération de génocide. La population indigène fut menée à pied vers divers camps de concentration disséminés dans tout le pays. Chaque famille y perdit un ou plusieurs de ses membres. Nombre de mes aïeux y périrent. Des histoires de torture, d’humiliation et de famine ont filtré d’une génération à l’autre…(…) Le nombre des décès dans les camps n’est pas clair. Les chiffres du recensement italien officiel montrent que la population de la Cyrénaïque s’est effondrée de 225000 à 142000. Les orphelins – plusieurs milliers – furent envoyés dans des camps fascistes afin d’être « rééduqués ». De tout nouveaux avions descendirent à la mitrailleuse des troupeaux entiers de bétail. Un général italien se vanta en clamant qu’entre 1930 et 1931 l’armée avait réduit le nombre de moutons de 270000 à 67000. En conséquence de quoi, beaucoup de gens moururent de faim ».

Quant aux exactions commises pendant la dictature de Kadhafi, je n’ai pas le cœur à en retranscrire des extraits. D’occupations coloniales successives à la guerre civile en passant par la dictature, le peuple libyen a toujours payé un lourd tribut pour tenter d’accéder à la démocratie. En vain.