Sorti en mars 2015 aux Editions Kero, 432 pages. Sorti en mars 2016 chez 10-18 (Collection Grands Détectives), 478 pages, version que j’ai lue. Traduit de l’allemand par Joël Falcoz. (Premier) roman, thriller historique. Germania a reçu le prix Friedrich Glauser (prix de littérature policière).

EN DEUX MOTS

Un thriller historique, ouf, encore un ?! Oui, mais sur fond de Berlin bombardée en juin 1944, c’est déjà plus rare ! L’auteur est talentueux, le suspense est intense, l’enquêteur tourmenté à souhait, le tueur aussi « serial » qu’on peut l’espérer. Mais c’est le documentaire historique qui l’emporte et mérite la lecture à lui seul. Un, deux, trois, lisez !

Sur l’auteur, pas grand-chose à glaner sur Internet, en dehors de la courte présentation du site de sa maison d’édition, reprise à l’envi dans les critiques magazines. J’ai retenu qu’il a étudié l’anglais et l’histoire, qu’il est journaliste de profession. Et qu’il vit à Munich.
Le style est celui de l’action. Le commissaire doit avancer vite dans son enquête et ne pas muser en chemin. L’écriture s’en ressent peut-être un peu hors des scènes d’action mais cela fonctionne très bien et l’on dévore le livre page après page, autant hallucinés par la description de Berlin martyrisée par les Alliés que par la folie, l’horreur nazie et la traque du meurtrier. Un vrai « page-turner » (désolée, je n’ai pas l’équivalent en français !) qui nous fait grincer des dents à la moindre sonnerie de la porte ou du téléphone…

L’histoire. En juin 1944, Berlin est sous les bombes des Alliés et la vie finit par devenir impossible. Les Berlinois vont et viennent au rythme des alertes entre les sous-sols, les bunkers et leurs appartements quand ils existent encore. Leur moral est au plus bas, certains n’ont plus le feu sacré et commencent à ne plus croire dans la doctrine nazie, celle de la grande victoire finale (contre le monde entier) qui permettra aux Allemands de connaître enfin Germania, mégapole imaginée par Hitler et son architecte pour remplacer Berlin. En ce même mois de juin 1944, les Allemands débarquent en Normandie et les Russes ne lâchent pas le front Est. C’est le moment que choisit un serial killer pour commettre des meurtres de femmes avec mutilations et pour les déposer, les « mettre en scène » devant des monuments aux morts de la guerre de 14-18.

Alors, pour que le moral des Allemands ne continue pas de baisser, ces meurtres doivent rester secrets et le meurtrier mis hors d’état de nuire le plus vite possible. L’officier SS Vogler est chargé de l’affaire. Il se fait aider par un commissaire de la section criminelle de police la « Kripo » :  Richard Oppenheimer, interdit d’enquête en raison de sa judéité. Lui-même se fait conseiller incognito par Hilde, une amie résistante qui protège les Juifs et les petites gens, et par d’anciens collègues. C’est à la seule nationalité aryenne de sa femme Lisa qu’il doit de ne pas avoir été déporté comme les autres juifs allemands. Jusqu’à présent car la réussite ou, surtout, l’échec de sa mission, pourrait changer la donne et le faire déporter. Cette dernière enquête sera sûrement celle de tous les dangers, surtout si l’assassin… Je n’en dirai pas davantage sur l’histoire même sous la torture…

 

Mon avis sur le livre. Le thriller fonctionne bien, le rythme est soutenu et le suspense intense. Tous les personnages, principaux ou secondaires, jouent leur rôle à la perfection. Les ingrédients du thriller de base sont bien présents : les surprises et les trahisons sont au rendez-vous, les erreurs dans l’enquête, la guerre des polices (même en ces périodes troubles !).

Les personnages ont une épaisseur psychologique intéressante, ils se posent beaucoup de questions sur les décisions à prendre, sur les conséquences de leurs actes et les risques qu’ils courent et font courir à leurs proches. Le plus intéressant d’entre eux curieusement n’est pas le « héros », mais l’officier Vogel dont on se demandera jusqu’au bout quel rôle il peut bien jouer. Mais leur relation aurait gagné à être fouillée davantage.

Derrière l’histoire il y a l’Histoire. Le livre vaut surtout pour le cadre historique dans lequel l‘action se déroule. L’auteur est extrêmement bien documenté et la description qu’il nous fait de la ville de Berlin ravagée par les bombes (ce qui ralentit et complique l’enquête du commissaire, de l’officier SS, et l’action du tueur) est extrêmement réaliste… Cette image de Berlin à la fin de la guerre est mal connue. Si l’on sait que Berlin a subi de gros dommages lors des bombardements alliés, l’auteur nous décrit la ville en ruines – alors même que la Bataille de Berlin n’a pas commencé – dans un style éminemment visuel. Même si, finalement, rien ne ressemble plus à une ville bombardée pendant des mois qu’une autre ville bombardée pendant des mois, les exemples en Syrie ne manquent malheureusement pas aujourd’hui. Avec au quotidien, outre les morts et les blessés, les difficultés d’approvisionnement et de déplacement, les risques d’explosions posthumes et d’épidémies, la faim… et tout ce qui se passait dans les sous-sols de la Gestapo… Une tension qui ne faiblit pas, une peur qui se respire dans chaque recoin obscur. Et, par-dessus tout, la volonté de vivre encore, de survivre à chaque journée même si cela tient du miracle. Autre observation juste : l’attitude des populations, partagées entre les sympathisants au nazisme – ils sont nombreux –, et ceux qui n’adhéraient pas aux idées nazies mais se gardaient bien de le dire en public en attendant que le Reich perde enfin la guerre. Et bien sûr, ceux qui résistaient, de toutes les façons possibles au risque de leur vie.

En définitive, même si l’enquête manque peut-être un peu de punch (parce que bien souvent passant après les considérations historiques), même si la relation entre les deux personnages n’est pas assez poussée – l’occasion était pourtant belle : un rapprochement « obligé » entre un juif et un SS –, Germania est un livre que je vous recommande pour l’aspect documentaire qui, lui, est fidèle et passionnant. Et c’est bien là le plus important car la traque de l’assassin devient prétexte à une histoire bien plus grave… Qui sait combien de pervers ont profité des guerres pour perpétuer leurs crimes. Combien d’enquêtes n’ont pu aboutir faute de personnes pour les mener. Et que dire d’un officier SS qui a bon nombre de meurtres et de tortures à son actif et doit arrêter un tueur en série ? La guerre rend les hommes fous. Ou peut-être est-ce parce qu’ils sont fous qu’ils la font… Avec un grand talent et une belle maîtrise de la recherche historique, l’auteur nous propose de nombreux sujets de réflexion et nous apprend beaucoup sur la vie du peuple allemand pendant la guerre. Un (premier) roman réussi qui donne envie de lire le second, sorti cette année.