Sorti en août 201 aux Editions Aux forges de Vulcain. 282 pages. (Premier) roman.

EN DEUX MOTS

Original et très bien écrit, ce premier roman mêle la fantaisie, l’extravagance et la magie à la gravité d’une abomination de l’Histoire. Un personnage attachant qui, par peur d’affronter son passé, le délivre jour après jour dans son bar habituel, devant un auditoire composé d’amis et de parfaits inconnus. Émotion, rire et larmes sont au rendez-vous. Une belle réussite.

L’auteur. Forcément, premier roman égale pas grand-chose, pour ne pas dire rien sur l’auteur, ni sur Internet ni sur la quatrième de couverture. Une date de naissance : 1976. Et deux écrits, dont une co-écriture. Dans l’attente d’une réponse (recueil de 24 lettres de motivation) et, avec Eric Bonnargent, Le roman de Bolaño.

L’histoire. Le narrateur, la cinquantaine indéterminée, est un comptable discret, très rigoureux dans son travail et sans histoires, mais avec une particularité : son visage est recouvert d’une écharpe en toute saison. Chaque soir sauf le dimanche, il retrouve son petit cercle d’amis dans un bar. Depuis dix ans ils boivent du café et du whisky en parlant « de tout et de rien. Surtout de rien, c’est ce que nous maîtrisons le mieux ». De tout sauf de leur vie personnelle. Leur amitié est cantonnée au cadre strict du café et du présent, à peine connaissent-ils la situation familiale et sociale de chacun. Ce qui arrange bien le narrateur qui essaie d’oublier ce qui lui est arrivé. L’ambiance est accueillante, les amis fidèles, la serveuse jolie et sympathique. Une bonne façon de passer son temps libre quand on est seul.

Un soir, d’un geste mal calculé, il renverse le café sur son écharpe. Ses amis en profitent pour lui poser quelques questions. Le premier moment de panique passé, il rentre chez lui et décide de révéler à ses amis le secret de son visage caché… Mais pas en une seule fois, il lui serait trop difficile d’affronter le drame directement. Soir après soir, le public se fait plus nombreux, des inconnus, des anonymes viennent s’asseoir à côté des amis proches pour écouter l’histoire. D’aventures burlesques et légères en péripéties absurdes et légères, l’histoire avance et se rapproche de l’Histoire, le narrateur se rapproche de l’origine de son malheur.

Le style de Gilles Marchand est très plaisant et vaut la lecture à lui seul. Léger malgré de nombreuses – et volontaires – répétitions, redondances à l’intérieur des phrases et des paragraphes. Clair et pourtant imagé, il m’a une fois, deux fois, trois fois interpellée, rappelé quelqu’un que j’avais adoré dans ma jeunesse mais que je ne pouvais d’emblée renommer… Et la quatrième fois, bingo ! Cette façon de prendre les événements et les choses à la lettre ; ces animaux et ces personnages gonflables et farfelus dignes d’un dessin animé qui traversent les pages comme des météorites ; ce tunnel aménagé au milieu des sacs-poubelles qui se multiplient comme les petits pains dans la main de Jésus-Christ dans un escalier d’immeuble, cet humour mordant, ce surréalisme absurde omniprésent, cette boulangère qui ne parle qu’au futur de l’indicatif, ces collègues de travail anxieux et serviles ; cet oiseau qui participe aux conversations tout en se lissant les plumes ; ce courrier de l’au-delà qui apporte des nouvelles de parents déjà morts et cette belle Lisa dont tous les hommes (y compris le narrateur) sont secrètement amoureux… mais oui bien sûr, c’est Boris Vian, auquel il rend hommage ! Ou Haruki Murakami. Dernière caractéristique l’écriture varie en fonction des époques. Le narrateur, s’exprime avec trois voix différentes : les mots naïfs et tendres de l’enfance pour relater la sienne ; le langage clair, spécifique et rigoureux des chiffres quand il évoque son travail de comptable ; enfin, dans la dernière partie, un langage grave et dur pour aborder l’horreur de l’Histoire et l’incompréhension de l’enfant qu’il était. Avec un fil conducteur omniprésent : l’irruption du burlesque, de l’absurde, de la poésie même, au moment où l’on s’y attend le moins. Un style riche, contrasté, totalement au service de la narration et du narrateur.

 

Mon avis sur le livre. Tout d’abord, pour s’en débarrasser, le seul point qui ne soit pas positif, en tout cas pour moi : le rythme de l’histoire. Il est difficile au début de comprendre où l’auteur veut nous emmener. Le démarrage est lent, on y voit essentiellement le narrateur dans son quotidien : le trajet en métro (souvent drôle), la journée de travail, isolé (volontaire) dans son petit bureau de comptable, l’achat de sa baguette quotidienne et, seul moment fort et agréable de la journée, la soirée au café avec ses amis. Mais si l’ensemble peut sembler un peu long, le style a de quoi nous surprendre car l’auteur nous ménage quelques scènes cocasses entre deux passages répétitifs, dont certaines franchement désopilantes, notamment celle du petit chat trouvé par un des copains du narrateur ou celle de la mouche qui danse. Ou encore celle, totalement loufoque, de la panne du distributeur d’eau fraîche et de ses conséquences hallucinantes sur l’ensemble du personnel…

Le personnage principal, dont nous ne connaîtrons jamais le nom comme si là encore il voulait se dissimuler, force sans jamais les solliciter la sympathie et la compassion du lecteur. Un homme – un enfant d’abord, dont la vie a basculé aux alentours de dix ans – qui n’a connu que la souffrance physique et mentale sans jamais pouvoir échapper à son mal et qui pourtant, ne se plaint guère. Jusque et y compris dans la dernière partie du livre, où il raconte les moments les plus difficiles de sa vie, l’horreur de qu’il a vécu, le pathos est absent et il s’apitoie davantage sur le sort de son grand-père que sur le sien. L’auteur réussit ce tour de force de nous faire plus rire des facéties et des observations de son personnage que pleurer sur son histoire tragique, sa difficulté de vivre avec une telle « cicatrice » en supportant le regard des autres et le sien dans un miroir.

Autre personnage plaisant, celui de Pierre-Jean, le grand-père du narrateur. Hautement sympathique lui aussi, il véhicule avec lui une sorte de culpabilité pour n’avoir pas été là à un moment-clé de l’histoire et j’ai eu l’impression qu’il avait passé sa vie à essayer de rembourser une dette. Avec son petit-fils il joue un rôle de père et de grand-père à la fois, tout en essayant de le faire vivre le moins mal possible avec sa « cicatrice ».

Enfin, un des thèmes de ce livre est la mémoire. Le narrateur a tenté toute sa vie de fuir la sienne en se cachant derrière une écharpe, derrière les chiffres, en menant une petite vie à la fois routinière et pleine d’extravagances. L’incident de la tasse de café va lui permettre, en lui proposant d’adopter une narration orale « feuilletonnesque », de remonter dans sa mémoire jusqu’à l’origine de son mal. Et c’est bien ce que j’ai le plus aimé dans Une bouche sans personne, la façon dont l’auteur a précédé la tragédie finale, racontée en peu de pages d’une grande intensité dramatique, d’un long récit joyeux parfois, absurde souvent, émouvant toujours. Ainsi que la manière symbolique par laquelle le personnage réussit à libérer sa mémoire en libérant son visage. Et inversement.

Avec un espoir toujours présent dans le cœur du narrateur et de son grand-père, Une bouche sans personne est une vraie et belle surprise de la rentrée 2016.